Houmous la douleur s’amasse ou s’émousse?

Si Michel Cressole avait une silhouette bien à lui, Philippe Houmous était un joli garçon d’allure passe-partout et ne cherchait pas à se distinguer par ses tenues. Je me souviens d’un petit anorak avec la capuche bordée de fausse fourrure qui, en hiver, me saute encore aux yeux, au détour d’une rue.

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Hélène Hazera

par Hélène Hazera - Dimanche 21 avril 2013

Née en 1952, Hélène Hazera a vécu la fin de son adolescence dans le maelstrom du Fhar. Elle rejoint Libération en 1977 où elle sévit comme critique télé puis chroniqueuse chanson. Produit l'émission « Chanson Boum » sur France Culture depuis 2001. Depuis sa transition en 1974, Helene Hazera est présente dans la militance trans, notamment au sein de la commission trans d'act up Paris, centrée sur les problêmes de VIH chez les trans.  

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Si Michel Cressole avait une silhouette bien à lui, Philippe Houmous était un joli garçon d’allure passe-partout et ne cherchait pas à se distinguer par ses tenues. Je me souviens d’un petit anorak avec la capuche bordée de fausse fourrure qui, en hiver, me saute encore aux yeux, au détour d’une rue.

B

éarnais par son père, poitevin par sa mère, de son vrai nom Mourasse-Marlacq, il était très brun. De taille moyenne, bien bâti et poilu, les yeux noirs. Il passait inaperçu dans tous les pays méditerranéens. En Egypte on le prenait souvent pour un Algérien. Il avait finit par s’inventer une filiation arabe. Mourasse (comme Maurin) est un nom occitan qui veut dire « le maure » et en Algérie il y a un djebel Marlack… On sait que des musulmans d’Espagne, au moment de l’expulsion par Isabelle la Catholique, se sont réfugiés dans le Béarn pour y faire souche.

Son père croyait au double jeu du Maréchal et voilà pourquoi il s’appelait Philippe. Sa famille s’était installée à Poitiers.

 

Philippe avait donné beaucoup de soucis à ses parents, qui avaient accepté son homosexualité avec un peu de chagrin et beaucoup d’amour. Il n’était pas facile d’être parents dans les années 70 au temps où la seule réponse aux admonestations était « Crève salope ! ». À dix-huit ans, Philippe s’était laissé embringué dans une histoire folle. Un copain ashkénaze, plus âgé, mythomane, avait pris de l’ascendant sur lui. Ils étaient partis ensemble en Israël, ou l’ashkénaze (j’ai oublié son nom) s’était fait passer pour médecin pour se faire admettre dans un hôpital. Il était toxicomane, le but était de vider l’armoire aux stupéfiants. Philippe était sensé être son assistant. Evidemment ils se firent pincer, on expulsa le juif et on mit le goy en prison. Philippe y resta un an, le temps d’apprendre l’hébreu qu’il parlait couramment. Et de garder une affection pour les Israéliens sans s’illusionner sur le sort faits aux Palestiniens (« Quoiqu’il se passe, à chaque tour, les Palestiniens se prennent un coup »).

 

J’ai connu Philippe au FHAR où j’avais des préventions sur lui. Nous avions eu un amant commun, Maya, un breton bretonnant aux traits si féminins que même avec un collier de barbe on lui disait « Madame »... Philippe habita un moment avec Dina et Alexia à la Goutte d’Or chez un gentil cameraman – lui aussi béarnais – qui avait transformé son appartement en volière-à-gazolines. C’est la période des errances dans Paris, d’une certaine clochardisation. Et je le retrouve un couple d’années plus tard, grand ami de ma copine Suzy. Il avait mûri. Je parlerai de Suzy plus tard. Suzy tombait facilement amoureuse de garçons, pédés ou non, qui ne la désiraient pas, histoire de souffrir davantage. Nous nous retrouvions dans une « maison de femme » (elles se partageaient le loyer) rue la Rochefoucauld. Philippe avait le suicide facile, son avant-bras additionnait les coups de rasoir.

 

Il était fou d’opéra, capable de se priver de manger et de faire la queue toute la nuit pour acheter des places sans visibilité. Il était beau, Bernard Lefort, directeur de l’Opéra, le remarque, il devient son amant. Bernard Lefort met une loge à la disposition de ce jeune gueux.

 

 

À Libération

 

Philippe parle hébreux mais ça ne lui suffit pas. Via les formations chômage, il se fait offrir un long stage d’arabe avec le système vidéo de l’imprégnation permanente, à Royan je crois. En un mois (avec l’aide de l’hébreu), il peut se débrouiller. Il est fou d’opéra mais aussi de la musique égyptienne des années 50, Oum Kalthoum bien sûr mais il ne s’en sert pas comme d’un paravent mais comme d’une sonde à détecter d’autres trésors, Asmahan, Fayrouz, Leila Mourad, Souad Mohammad, Laure Dakkache, derrière chaque voix il y en a une autre. Et les hommes évidemment, les chanteurs les musiciens. Il s’est équipé avec un appareil à K7: la musique arabe, c’est alors en cassettes.

 

 

Il repart à Poitiers, je ne sais pourquoi, le temps de monter des facéties avec son ami Francis Falcetto. Khomeiny commence à faire parler de lui. Philippe prend une bombe à peinture et écrit sur les murs « Khomeiny est une fausse blonde ». Poitiers est partagé par un long tunnel qu’on appelle « la pénétrante » et à la sortie du tunnel il écrit en lettres géantes « C'était bien cette pénétrante ? »

 

Quand il me raconte ça, je suis effondrée de travail à la rubrique télé de Libé, je le fais rentrer au journal comme pigiste, comme moi avec l’acquiescement de Michel Cressole... Il s’adapte assez vite, je me souviens d’un de ses programmes télé où son avis sur un documentaire qui s’appelait Trois hommes dans une pirogue était « Il y a des jours où on aimerait être une pirogue ». Un jour, j’intercepte un coup de téléphone. Un monsieur pas content parce que Philippe avait écrit pour commentaire les émissions religieuses hébraïques une locution populaire en hébreux qu’on pourrait traduire par « Va baiser le cul du rabbin »… Heureusement, le plaignant a le sens de l’humour…

 

 

Philippe fait son trou à Libé mais autant sa gentillesse séduit, autant son esprit caustique et rebelle inquiète. Au grand happening où Serge July demande les pleins pouvoirs et les obtient (et part avec le cahier des noms de ceux qui ont voté avec leurs votes), pendant un silence, Philippe a lâché « On pourrait peut être lui léchouiller les couilles ? » Il est quand même repris.

 

Pendant quelques jours, une folie nous prend. Un de nous doit être nommé chef de rubrique. Nous voilà à nous regarder comme chien et chat, chacun juge qu’il a plus de mérite que l’autre à cette promotion. Très vite, la honte nous prend et notre amitié se resserre… et c’est un autre, plus formaté, plus courtisan, qui est nommé.

 

 

Libé s’installe dans une ancienne banque du quartier Barbés, un immeuble en pierre de taille. Avec l’aide de ses parents, Philippe se pose dans une rue adjacente, un deux pièces clair au rez-de-chaussée d’une cour. Avec les CD classiques et les cassettes de musique arabe, c'est un bon moyen pour améliorer son arabe. Le mélomane qu’il est commence à se rendre compte de la place des juifs dans la musique arabe. Un fait historique que ni juifs ni arabes n’ont envie de revendiquer. Beaucoup d’historiens de la musique arabe passent sous silence ce phénomène (principalement dû à ce que les métiers de la musique sont généralement mal considérés, et que pour une musulmane chanter devant des hommes est relativement tabou). Mon ami René me présente un ami à lui, Jacques, homme d’affaire, dont le père, juif marocain, joue du oud en amateur éclairé, considérant qu’il a fait le tour de la musique andalouse; il s’est lancé dans la musique turque, en prenant pour maître le grand Talip Oskan, en exil à Paris. Nous lui demandons une piste pour trouver des survivants: « Dans les sépharades sérieux, il ne reste plus que Reinette l’Oranaise ». Pour les autres, ce mélomane a une expression pittoresque: « chanteuse hôtel-restaurant ».

 

 

Deux jours après, Philippe reçoit un coup de fil au journal. C’est Maurice Hattab, un animateur de Radio Beur (voir ici) qui lui propose de rencontrer Reinette l’Oranaise. Philippe revient totalement conquis. Reinette est la dernière Sépharade qui maîtrise le grand répertoire arabe algérien, tant des noubas en arabe classique ou zajal qu’elle a travaillé avec Hajj Belhocine que les haouzis plus populaires que lui a inculqué son premier maître l’infortuné Saud l’Oranais, mort en déportation avec son fils. Depuis « l’exode » (comme elle appelle la transplantation d’Algérie en France), elle ne joue plus que dans le circuit communautaire, elle dont les concerts à la radio algérienne étaient écoutés qu’au Pakistan…

 

Anais Prosaic, du Théâtre de la Bastille, propose à Philippe d’écrire un article sur un musicien arabe. Philippe dit « Je prends, mais j’ai mieux ». Quelques mois après, Reinette remplit le Théâtre de la Bastille. C’est Philippe qui l’appelle le matin pour lui dire « C’est complet pour ce soir ! ». Dans Libération, il a écrit un bel article qui commence par « Quand elle parle, elle chante ». Reinette va additionner les concerts… et finira Commandeur des arts et lettres. Mustapha Skandrani, le grand pianiste algérien, viendra d’Alger pour l’accompagner sur scène et sur disque, car Michel Levy, qui s’occupe plutôt de raï, produit un album pour la Dame. Avec elle, nous entrons dans les arcanes de la musique savante d’Algérie et du Maghreb. Philippe, normalement attaché à la rubrique télé, écrit tellement d’articles sur la musique algérienne et arabe qu’on finit par lui dire « Libération n’est pas un journal arabe ». Il s’arrange avec Maurice Hattab: Maurice fait l’émission sur tel et tel chanteur, Philippe fait l’article.

 

Entre temps, il suit Jessye Norman tout un été, notant ses impressions à la sortie de scène. Elle l’entraîne à Salzbourg où son teint basané de Béarnais lui vaut dans un lieu de drague d’être remercié après coup par un autrichien qui lui met un billet dans la main. Dans l’ascenseur, il croise une gloire du chant autrichien qui le fusille du regard en l’entendant parler hébreux avec une jeune élève de Rita Streich. Jessye Norman chante les lieders de Strauss en terre autrichienne. Triomphe absolu, une heure d’applaudissement. Le soir, elle impose d’autorité son français à côté d’elle, à la table du dîner officiel. Une comtesse autrichienne quelconque, assez quelconque en fait, vient féliciter Jessye Norman sur son allemand, sur son accent, à en devenir lourde. Jessye Norman répond avec un grand sourire « Oui, pour une négresse, je m’en sors pas trop mal »…

 

Il y a les voyages. Nous ne pouvons pas voyager ensemble car il y a la rubrique à tenir. Philippe part en Irak d’où il ramène des photos croustillantes du grand ballet national, l’argument étant bien sûr la révolte palestinienne. La danseuse est une irakienne arménienne convaincante, les danseurs le sont moins (des entrechats en treillis), pendant que leur bidon local tressaute. Philippe a des amours avec le séducteur numéro un du cinéma irakien… Une nuit qu’il erre dans son grand hôtel, il se lie d’amitié avec le veilleur de nuit. Celui-ci lui dit « Je vais te montrer quelque chose ». Il l’amène au sous-sol et là, il lui montre l’installation: deux écrans par chambre, avec possibilité d’enregistrer les moments les plus intéressants.

 

Philippe, qui était invité, écrira un article très dur sur l’Irak de Saddam Hussein, décrivant la place omniprésente du dictateur en effigie dans l’espace public, tous les mètres. Il relève même qu’à la radio son nom est immanquablement suivi de la formule « que son nom soit béni », réservée au prophète. Un vrai blasphème. Et puis une semaine après, il se fend dans le journal d’un long panégyrique de l’immense chanteur irakien Nadhem el Ghazali, dont le mariage avec la plus grande chanteuse de son époque, Salima Murad, une juive, lui vaudra d’avoir à s’exiler un moment au Koweït.

Philippe a photographié la tombe qui réunit aujourd’hui le couple. En lisant l’article, l’ambassadeur se met à pleurer ! « C’est quoi ce type qui nous assassine et la semaine d’après nous offre des roses ? ».

 

 

 

En fouinant dans Bagdad, Philippe est tombé sur LA petite boutique de musique tenue par un mélomane autodidacte. Les raretés y pullulent: enregistrements radios d’Asmahan ou d’Oum Koulthoum, repiquages « Baidaphone Company » des chanteurs anciens de Syrie ou du Liban. Il reviendra à Paris chargé de ces trésors. Il fait écouter la voix de Reinette au boutiquier mélomane de Bagdad qui discerne immédiatement que Reinette est non-voyante. Il est vieux, il veut se retirer, Philippe convaincra le centre culturel français de lui racheter sa caverne aux trésors…

 

Au Caire, il retrouve Souad Mohammad, syrienne d’origine, qu’Oum craignait tant qu’elle la fit expulser d’Egypte (elle épousa un Syrien pour revenir). Mais la dame avait fini par se retirer du métier: sa vraie passion étant de faire des enfants. Et Philippe de décrire l’air satisfait de l’ex diva pendant que des dizaines de petits enfants en bas âge sillonnaient son appartement en rampant… Anecdote plaisante: au Caire, dans le bus, un cagot l’entreprend sur la religion et ses bénéfices. Puis il se met à lui faire d’autres propositions, nettement plus salaces. Philippe lui dit tout haut, en arabe cairote « Tu voulais me convertir et maintenant tu veux m’enculer ! ». Le bus éclate de rire, le protagoniste descend à la prochaine station en lui jetant le plus noir des regards…

 

Philippe avait gardé un souvenir ému d’un cabaret de danseuses du ventre où il avait passé une soirée au Caire. Au début de la soirée, les filles étaient minces mais plus la soirée s’avançait, plus elles étaient enveloppées, et plus le public masculin devenait hystérique. À la fin, de véritables montagnes de chair n’évoluaient qu’à peine, sur scène elles restaient sur place en faisant frissonner la graisse de leur corps, par exemple en faisant lui suivre une ligne, de la main droite à la main gauche en appuyant sur les fanons des bras… Les spectateurs donnaient de l’argent à l’animateur pour lancer des défis aux autres spectateurs. Il y avait des Libyens dans la salle ce soir-là et le jeu avait commencé entre les Libyens « qui saluaient la jeunesse égyptienne » et les Egyptiens bien obligés d'y aller de leur obole en saluant « la jeunesse libyenne ». Philippe se mit dans le jeu (il lui restait des devises à dépenser) et mit un petit paquet d’argent pour que l’aboyeur « salue la jeunesse arabe au nom de la jeunesse française ». 

La soirée fut chaude…

 

 

Pour aller en Egypte, Philippe était passé par Israël. Il me racontait la plage gay de Tel-Aviv, qui jouxtait celle des ultra orthodoxes. Sur le sable, on s’ignorait mais un peu plus loin, dans la mer, des rapprochements étaient possibles. Un jour Philippe vit une charmante folle remonter de la mer en tenant pas la main un orthodoxe musclé qu’elle y avait péché; la plage gay toute entière se leva pour les applaudir ! C’est dans le quartier religieux de Jérusalem, Mea Sheharim, que se tenait le sauna le plus chaud de la ville des trois religions. Ce qu’il s’y passait, m’a raconté Philippe, prouvait bien qu’il y avait au moins une chose en commun entre Palestiniens et Israéliens… Nu, Philippe ne pouvait cacher sa catholicité de naissance. Il avait remarqué le petit jeu d’un magnifique Sanson orthodoxe. La Thora interdisant de répandre la semence hors du vase consacré, celui-ci s’adonnait à toutes sortes de plaisirs, s’interdisant seulement de conclure. Philippe se fit un malin plaisir de le faire jouir, son protagoniste passant du râle de plaisir à la malédiction… Quelques temps plus tard, les religieux attaquèrent le sauna qui fut fermé. Plus âcre encore, la drague dans les vieux cimetières juifs où Philippe vut des choses plus grotesques, des jeunes Palestiniens se prostituant comme fouteurs à des vieux juifs religieux.

 

Philippe adorait Ashkelon, une des villes d’Israël où se retrouvent les juifs du Maghreb. À la plage, il contemplait les hommes qui bandaient naturellement dans leurs slips de bain, en famille, sans se cacher, et il suivait avec délices les conversations passant sans cesse de l’hébreu au français à l’arabe… Il y visita une ancienne gloire du Maroc, Zohra el Fassiya… Elle avait été une des chanteuses les plus célébrées dans le style arabo-andalou du Maroc, moins touché par l’influence ottomane. Reinette avait chanté avec elle, la respectait comme musicienne, mais la considérait comme une femme légère, rappelant comment Zohra dans une fête où elles chantaient toutes les deux avait fait les yeux doux à un homme pour s’éclipser avec… La rumeur disait que Zohra el Fassiya avait été une des favorites du bon roi Mohamed V.

 

Philippe l’appela à midi elle lui donna rendez-vous à six heures. Elle vivait dans une habitation moderne et populaire où s’entassaient les juifs orientaux. Quand elle ouvrit la porte, Philippe comprit tout de suite que depuis son premier appel elle avait passé son temps à se maquiller. Elle vivait dans un petit deux pièces aux murs constellés de portraits de rabbins miraculeux, sa circonférence fessière ne passait qu’à peine par la largeur des portes. Ses yeux s’éclairaient en disant « Mohammed V habibi » mais elle restait songeuse, captive de ses souvenirs, ne parlant pas beaucoup. De grande vedette au Maroc, elle était venue s’échouer à Ashkelon, à peine promue au rang de chanteuse communautaire…

 

Pour la rubrique télé de Libération, Philippe ramena un scoop sans le savoir, ce furent ses amis arabes qui lui dirent. Il avait exploré la radio israélienne en langue arabe, très écoutée. Il y avait fait le portrait de la femme médecin juive de Bagdad dont l’émission médicale était largement suivie par un public arabe, en dehors d’Israël. Philippe l’avait photographiée alors que personne de ses auditeurs ne connaissait son visage. Philippe demanda au directeur arabophone de Radio Jérusalem en langue arabe si il était vrai qu’Oum Kalthoum avait enregistré une chanson guerrière Egorge un sioniste. « Si cette chanson existait, nous l’aurions dans nos archives, elle n’existe pas » répondit le directeur. Cette rumeur circule encore aujourd’hui, par exemple dans les livres de Marek Halter. Oum Kalthoum a chanté des chansons nationalistes guerrières comme Et maintenant j’ai un fusil (avec roulement de tambours et chœurs virils), mais pas de chansons racistes homicides…

 

Quand on connaît bien les musiciens, on dispose de beaucoup d’informations sur un pays. Les musiciens jouent partout, jusque chez les plus puissants. Quelques mois avant la signature du traité de paix entre l’Iran et l’Irak, Philippe savait que cette guerre allait finir. Il sut aussi que le maréchal irakien dont la science militaire avait fait demander la paix aux mollahs était tombé malencontreusement de son hélicoptère… Il est ami de Rasha, une perle du journalisme libanais qui est toujours là pour lui expliquer le dessous des cartes. Ils voyagent ensemble, fraternellement.

 

Je raconte, je raconte et je me bats contre le temps. Tout n’était pas rose à Libération et certains s’acharnèrent contre cet esprit indépendant dont les voyages avaient élargi l’esprit en lui laissant un peu de distance avec le parisianisme de certains. Mais quand Yves Mourousi vint visiter le journal, devant tout le plateau, il gratifia Philippe d’une longue pelle en le renversant sur son bureau (et en me lâchant une méchanceté que j’ai oubliée). J’ai déjà dit que l’avant-bras de Philippe témoignait, à coup de cicatrices de rasoir, de sa fragilité, certains s’acharnèrent.

 

 

Le sida

 

Nous voilà dans l’ère sida. Philippe avait du mal avec cette histoire. Je me rappelle d’un petit article bizarre qu’il écrivit « HIV lave plus blanc » à propos d’une émission alertant sur l’épidémie. Quelque chose le révoltait dans cette histoire. J’imagine que peu à peu, dans son milieu, parmi ses amis homos, la nasse se resserrait. Il avait choisi la fuite. Nous eûmes une discussion sur le préservatif. Il s’en faisait une montagne, moi je l’avais déjà mis à Pigalle contre la syphilis, je le raisonnais. C’était sans doute trop tard. Et pas question de se dépister, « puisqu’il n’y avait pas le médicament ». La hiérarchie catholique (et d’autres) batailla pour qu’il n’ y ait pas de prévention à la télévision. Philippe s’étiolait de jour en jour, il fallut l’emmener à l’hôpital d’urgence. Il avait développé une tuberculose, son cœur baignait dans l’eau. Il fut opéré d’urgence et sauvé, pour le moment. Il se remit en quelques mois dans un sanatorium en montagne: il ne buvait ni ne fumait.

 

La maladie et les menaces sur les gens que vous aimez peuvent créer des paniques étranges. Je décidais que c’était la musique qui devait le guérir. Je le lui dis et son regard consterné me fit regagner terre… Je ne me rappelle même plus s’il revint au journal. Danet, qui n’avait pas toujours été gentil avec lui, lui fit signe, ils se virent entre malades et firent la paix. Dernier voyage. Il part avec Germaine Aziz à Ceylan, ils se la coulent douce. À son retour, nous allâmes ensemble voir Fayrouz au Zénith, il s’éclipsa avant la fin du concert, heureux d’avoir enfin vu la diva libanaise mais trop fatigué pour suivre le concert jusqu'à la fin.

 

Et le revoilà à l’hôpital. Entre temps, j’ai fait une crise maniaque dans le journal, je suis convoquée chez July qui me demande de démissionner avec son laïus habituel « Tu feras toujours partie du journal ». À la sortie, un sympathique collègue me lâche « Alors t’as filé ta petite dem ? ». Avec l’argent qu’on me donne, je peux tenir en visitant régulièrement Philippe. Je me suis mise au lithium pour juguler mes troubles bipolaires. Un jour je préviens que je serai en retard: Lata Mangeskar passe au Zénith, avec le fils de Mohamed Rafi… Je ne peux pas rater ça. Je regarde la première partie du spectacle, la grâce éléphantine du jeune Rafi, et m’en vais après que Lata eu démontré en quelques mesures que sa voix était exceptionnelle… Juste quelques minutes à me plonger dans la chaleur de son larynx et je quitte le concert. Philippe est dans un hôpital de la périphérie, on le transfert à Tenon, plus prés. La noria des amis le soutient. Un jour j’arrive, il montre Libération, hilare : « Tu vois je ne pensais pas survivre à Jean Pierre Stirbois »… Une opération lui laisse une entaille au thorax, comme dans un film de Cronenberg. « C’est pour insérer mes cassettes »… Une après midi, je passe le voir, il est faible mais je n’imagine pas que c’est la dernière fois. Il est serein. J’apprendrai qu’après moi, à une autre amie, Laurence, il racontera sa peur de la mort et son désespoir.

 

Ses parents ont été admirables. Sa mère m’emmène voir le corps. Le visage est tordu d’angoisse, la mâchoire ouverte (il faudra lui mettre un bandage pour la fermer). Encore aujourd’hui, cette image d’épouvante se superpose à toutes les images plaisantes qu’il me reste de Philippe. À cette époque, il était important de nommer la maladie (à mon avis ça l’est toujours). Je demande aux parents si je peux (entre temps je suis réintégrée à Libé, je suis chargée de l’article nécrologique, Gérard a trouvé dans les archives un programme télé du bon vieux temps, témoin de l’humour de Philippe.).

Philippe se revendiquait athée et anticlérical, à l'hôpital il avait chassé de sa chambre une dame qui venait lui apportait les consolations de la religion, et l'insultait quand elle passait dans les couloirs, mais à la levée du corps des prières dans trois religions et plus s’élevèrent dans l’intimité des cœurs. Je n’oublierai jamais Maurice Hattab se lamentant en gémissant les paumes ouvertes… comme une gravure biblique. J’ai l’impression de mettre un peu trop mise en avant à la mort de Philippe, d’avoir voulu jouer les pleureuses en chef. J’avais mal.

 

L’enterrement, sans cérémonie religieuse, ce qui chagrina ses parents, eut lieu dans le village où habitaient ses parents, le cimetière juché sur une colline qui dominait un lac, avait réuni le village entier. Le matin, une voisine vint les voir pour les féliciter d’avoir laissé imprimé de quoi était mort Philippe. « C’est courageux et comme ça il n’y aura pas de ragots ».

 

Ps. J’héritais de la masse des cassettes de Philippe, j’en conserve toujours quelques-unes, dont celles de Bagdad avec leurs pochettes sans images. J’en offris un bon nombre à ses amis. Quelque temps après sa mort, un de ses amis du Moyen-Orient passa par chez nous. Philippe Shéhadé, de la grande famille libanaise, était journaliste, il parlait plusieurs dialectes arabes. Il avait eu pour Philippe la fascination du discret pour le voyant. Après avoir couvert la guerre du Golfe depuis Dubaï, il était venu ouvrir le bureau de Reuters à Alger et passait par Paris. Il rafla d’autorité une trentaine de cassettes en signalant leur rareté. En bon moyen-oriental, il s’amusait de l’algérois « C’est du français avec une grammaire arabe ! ». Je ne le revis plus, ni les cassettes. Il fut assassiné quelques temps après à Alger. La version officielle, c’était qu’il avait ramené un garçon chez lui qui l’avait tué. Michel Cressole, qui avait connu aussi Shehadé, se prit à dire « Ce n’est pas un crime de mœurs, c’est juste un journaliste qui dérangeait et qu’ils ont assassiné ». J’eus confirmation par un journaliste algérien réfugié à Paris « Nous avons pris sa mort comme un avertissement. Son prétendu assassin est mort en prison très vite. Shehadé travaillait avec un photographe et après sa mort ce photographe avait les portes ouvertes partout là ou personne ne pouvait aller ».


Hélène Hazera

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