Les enfants d’au-delà

Il est des sujets difficiles, violents, douloureux, que nul ne souhaite voir aborder, tant ils terrifient, tant ils pétrifient ceux qui les vivent, tant il est ineffable. Il est le sans-mot, le sans-espoir. Il est l’enfer éternel en un monde qui se veut à la recherche du perpétuel bonheur, de l’épanouissement personnel, de l’accomplissement de soi. Il est celui dont tout le monde s’éloigne, cela pourrait porter malheur. Il n’est pas dans la nature humaine de l’envisager, de le concevoir, car en effet, nul parent ne devrait être orphelin de ses enfants ! Car il est là, le sujet: la perte de l’enfant, du bébé né ou à naître, de celui que l’on a aimé, que l’on aime encore, que l’on aimera toujours.

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Teklal Neguib

par Teklal Neguib - Dimanche 21 avril 2013

Fondatrice et Directrice de publication de L.ART en Loire, elle est une écrivaine métisse et post-coloniale. Elle contribue aux revues Minorités et Artefact. Publiée par le site Poésie Webnet, et membre de French Writers Worldwide, ses thèmes de recherche sont l'identité et la poétique des paysages.lesoeuvresdeteklalneguib.yolasite.com

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Il est des sujets difficiles, violents, douloureux, que nul ne souhaite voir aborder, tant ils terrifient, tant ils pétrifient ceux qui les vivent, tant il est ineffable. Il est le sans-mot, le sans-espoir. Il est l’enfer éternel en un monde qui se veut à la recherche du perpétuel bonheur, de l’épanouissement personnel, de l’accomplissement de soi. Il est celui dont tout le monde s’éloigne, cela pourrait porter malheur. Il n’est pas dans la nature humaine de l’envisager, de le concevoir, car en effet, nul parent ne devrait être orphelin de ses enfants ! Car il est là, le sujet: la perte de l’enfant, du bébé né ou à naître, de celui que l’on a aimé, que l’on aime encore, que l’on aimera toujours.

C

et enfant qui dans votre ventre a bougé, vécu, sauté, virevolté dans cette eau majestueuse, qui le cajolait, qui le berçait, les battements de votre cœur qui le rassurait, et celui-ci qui s’ouvrait pleinement à lui, dans tout votre amour qui débordait pour lui. Seulement voilà, le destin en a décidé autrement, ce bébé dans votre ventre, un jour a disparu, s’en est allé… ailleurs. Syndrome transfuseur-transfusé des jumeaux monozygotes, malformations, IVG pour diverses raisons, interruption médicale de grossesse, fausse-couche, maladie, quelque soient les raisons, celles-ci ou bien d’autres encore, peu importe au final, ce bébé tant aimé, parfois pas aimé sur le moment, mais regretté ensuite, aimé à titre posthume, n’est plus là. Aucune importance que ce fut en début ou en fin de grossesse, la douleur est sans bornes, identique, violente, sans aucune aspérité, sans rien auquel se raccrocher.

Mais les grossesses peuvent aussi bien se passer … ou pas, mais l’enfant naît en tout cas. Sans difficulté ou après un long combat de chaque instant pour garder l’enfant vivant, après de nombreux séjours en hôpital, après avoir passé des mois allongée, voici venu le temps de l’accouchement. Ce moment de bonheur (enfin tout est relatif) arrive, bientôt vous allez partir à la rencontre de votre enfant. La douleur est intenable, le conjoint/la conjointe en prend pour son grade. Il/elle ne va jamais assez vite, ne pschitt pas assez sur votre visage. Vous haletez. Vous cuisez littéralement de chaleur en plein hiver neigeux et glacial. Vous avez envie de tout exploser, de tout casser. Vous enfoncez littéralement vos ongles dans les bras de celui ou celle qui vous accompagne (il/elle en gardera les marques jusqu’à plus d’une semaine plus tard). Vous voulez vous enfuir, quitter cet horrible hôpital qui vous force à accoucher (ah non mais franchement quelle idée !), prendre votre gros ventre sous le bras et vous échapper, partir n’importe où…

 

Si vous avez de la « chance », cela va prendre du temps jusqu’à bien 48 heures de douleurs, alors on vous proposera la péridurale, vous vous jetterez dessus, prête à sauter sur l’anesthésiste, déshabillée fissa en deux secondes top chrono, vous qui n’arrivez jamais à rien faire avec votre corps de baleine. Ou alors, pas de pot, votre bébé est pressé, ne vous demande pas votre avis (çà commence bien, tant d’insolence à cet âge), et à peine installée dans la salle d’accouchement, le voilà qui pousse, mais c’est vous qui vous prenez des réflexions peu amènes de sages-femmes qui vous disent d’arrêter. Et vous voyez, fort contrariée et de plus en plus énervée, ces mêmes sages-femmes installer instrument par instrument, prenant leur temps, tout ce qu’il faut pour l’anesthésiste. Celui-là vous avez beau le réclamer à corps et cris, il s’égare, se perd … BON DIEU MAIS QUE FAIT-IL !

 

Et puis enfin après une éternité, il est là (l’éternité c’est seulement dix minutes, mais c’est long comme toute une vie dix minutes dans ce cas-là). Il arrive et assène: elle est prête celle-là ! et là branle-bas de combat ! Tout l’attirail est viré en deux seconde des tables, tout le monde rapplique, c’est la surpopulation dans la salle d’accouchement (juste avant vous étiez tous seuls comme deux imbéciles, vous et votre conjointE). On vous shoote au gaz hilarant (qui ne vous fait même pas rigoler, c’est trop nul franchement !), on vous ordonne de pousser, vous hurlez à pleins poumons à vous en exploser les cordes vocales (la technique du cri primal, le seul machin que vous avez trouvé contre la douleur), et puis tout à coup, un miaulement, vous entendez un miaulement … d’un tout petit chat, tout petit, si petit. Le chaton, deux bras, deux jambes, une tête, et tout ce qu’il faut, le voilà vagissant, tout repu blotti tout contre vous. Et là c’est le monde tout entier qui s’est arrêté, la Terre qui a cessé de tourner, le temps, l’instant a cessé de s’égrener. Vous êtes toute neuve, toute nouvelle, une autre vous-même. Plus jamais comme avant, plus RIEN ne sera JAMAIS comme avant ! Une nouvelle vie, pour une nouvelle ère, celle de l’enfant à découvrir, à rencontrer, à aimer et choyer.

 

 

Il grandit... ou pas

 

L’enfant nait, grandit, il vit celui-là. Il gambade, fait tout ce que vous imaginiez. Mais parfois aussi, un accident, une maladie intervient. Le bras vengeur de la mort vient reprendre ce si beau cadeau qui vous a été si tendrement offert, ce délicieux enfant, que vous avez enveloppé de votre amour. Certaines trisomies tuent les bébés à leur trois mois, d’autres maladies les tuent peu de temps après l’accouchement, d’autres enfants meurent plus tard, d’un accident domestique, d’une seconde d’inattention, d’un accident de la route, d’un crime. Des ados et pré-ados se suicident. Même adulte, quand votre enfant part, c’est une partie de vous-même qui s’en va.

 

Né ou à naître, ado ou fœtus, bébé ou enfant, vous mourrez en même temps que lui, mais vous êtes toujours là, vous respirez malheureusement, vos membres se meuvent, alors que vous voudriez qu’ils meurent eux aussi. Rejoindre votre enfant, voilà votre désir. Ne pas le laisser seul, le protéger toujours par-delà la mort. Mais il est loin désormais, de l’autre côté, dans cette temporalité et ce lieu qui vous sont inaccessibles. Vous adressez à Dieu ou quel que soit son nom des prières pour qu’il vous emporte vous aussi, loin de cette douleur qui vous vrille le ventre, le corps, l’esprit. Chaque matin, vous vous réveillez pour vous rendre compte que non, ce n’est pas un cauchemar. C’est l’enfer, le vôtre, jusqu’à la fin de vos jours. Et vous voulez dormir, ne jamais vous réveiller, temps atroce d’un deuil à faire, mais qui n’est point faisable. Impossible ! Pas de répit pour les parents orphelins de leurs enfants !

 

Au fond, vous faites semblant. Vous arborez un sourire de façade,  vous vous amusez… c’est un rôle de composition ! Vous devenez un acteur qui masque ses sentiments, qui masque sa réalité, la recouvre, car c’est indicible cette douleur. Elle fait fuir comme la peste. Les gens vous évitent, on ne sait jamais, au cas où vous contamineriez. Vous voudriez parler, hurler votre douleur, mais personne ne veut vous écouter, « C’est trop angoissant tu comprends », « Et puis on ne sait pas quoi dire » ! Le couple peut aller jusqu’à se déliter, souvent c’est son avenir d’ailleurs. Dans les non-dits de la douleur sans nom, le couple se meurt. Descente aux enfers, pas de répit. Certains se suicident, d’autres essaient, certains deviennent les ombres de leur propre vie. Pas de place, pas de répit.

 

 

Morts et présents

 

On apprend à vivre avec, car ils sont très présents, ces enfants morts. Ils sont là près de leurs parents, ils les hantent, sont leur fantôme, parfois ceux des autres enfants survivants ou nés après. Même inexistants aux yeux de la loi (il faut que le fœtus ait atteint le seuil de viabilité pour qu’il puisse être inscrit sur le livret de famille), ils existent pour leurs parents. Un deuil est à faire, mais comment le faire ? Question sans réponse, chacun se débrouille comme il peut, seul dans son coin, la vie en berne, l’avenir en miettes, la douleur pour seul horizon. Si pour la perte d’enfants nés, il existe des groupes de parole, des livres que l’on peut lire, des associations auxquelles se raccrocher, rien n’existe pour les autres, ces parents qui n’ont jamais pu partir à la rencontre de leur enfant, de celui qui n’est pas né. Il n’existe véritablement qu’un seul livre, vraiment bien Quel âge aurait-il aujourd’hui ?, et qui concerne les décès durant la grossesse, tant en début qu’en fin ou en cours, mais aussi la question des IVG. C’est un très bon livre, qui explique bien, qui raconte, le poids de cette douleur, le poids de ce vide, de cette absence… Un livre à lire quand l’on est confronté à un tel cataclysme.

 

Certains parents fabriquent une tombe symbolique, d’autres écrivent des romans, ou des chansons. D’autres encore montent des associations. En fait, chacun fait avec les moyens du bord pour éteindre un peu de cette douleur. Les années passent, le temps estompe bien des choses, mais jamais un parent n’oublie son enfant. Il apprend simplement à le faire vivre autrement... Vous l’imaginiez et l’imaginez régulièrement grandi, jouant, rigolant, gambadant dans les champs, lui lisant des histoires au coin du feu, bien installés tous les deux dans le fauteuil de Mémé, bien au chaud sous la couverture. Pour sûr, vous lui auriez chanté des chansons, il vous aurait dès tout bébé, regardé bizarrement se disant « Ma mère, elle chante n’importe comment ! La honte ! ». Vous l’auriez tenu dans vos bras, pris tout contre vous, pour un peau à peau tout doux, câliné, embrassé, baisé son front tout plissé de nouveau-né si fragile.

 

Plus grand vous lui auriez appris à marcher, tenu par les bras, puis les mains lorsqu’il aurait pris confiance en lui. Vous vous seriez affolé après chaque coin de table, « On ne sait jamais, c’est dangereux », après chaque escalier vu comme un ennemi juré et plus qu’hostile, après chaque moindre petit truc, potentiellement envisagé comme une menace, comme une grenade dégoupillée, une bombe prête à exploser.

 

 

Parfois, des années après, vous le voyez cet enfant dans le visage des autres, de ceux qui auraient son âge, dans celui de vos autres enfants, si vous avez la chance d’en avoir, dans ce grand gaillard qui tente tant bien que mal de tenir droit dans le métro, de cette demoiselle qui écoute la musique trop forte dans ses oreilles, dans celui-là qui court avec ses copains pour aller on ne sait où, et celle-ci qui rigole avec ses copines, ou ces autres qui jouent à l’élastique, aux poupées ou aux petites voitures. Ces enfants qui se chamaillent, ces frères et sœurs qui se disputent, voudraient s’étriper, se vilipendent, ont-ils seulement conscience de la chance qu’ils ont de pouvoir se détester et de pouvoir se réconcilier ensuite, chacun bien présent, bien vivant ?

 

C’est dans l’imaginaire que vit l’enfant parti, avec son prénom et sa personnalité, dans vos échanges par-delà l’ailleurs, dans tout cet amour que vous lui portez, à lui l’absent, c’est dans sa tombe aussi, celle sur laquelle vous allez vous recueillir, apporter des fleurs, l’entretenir, lui dire quelques mots, lui raconter les nouvelles, lui lire des poèmes. Ce qu’ont fait ses frères, ses sœurs. Alors parfois, vous riez, oui vous riez, l’imaginant faire mille facéties, lui racontant celle du reste de la fratrie. Vous riez parce que c’est drôle, vous riez parce que la vie est ainsi, faite de moments d’intense douleur, mais aussi vous apportant ses petites pierres de bonheur. Mais jamais vous n’oubliez, ni n’oublierez cet enfant parti un beau jour…


Teklal Neguib

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