Ma biographie cachée

Deux heures de cours de prévention sont prévues en classe de troisième, ce qui est à la fois trop peu et souvent en retard au moment de l'entrée dans la vie sexuelle active. Quand j'étais au collège, il n'y avait rien et le discours d'alors établissait qu'il n'y avait pas de risque de contamination en cas de fellation (soi-disant parce que la gorge sert de barrière de protection filtrant le virus du sperme). Depuis mes études au collège, on peut désormais compter sur Internet pour rectifier ce type de mauvaise information, mais il ne faut pas en surestimer les bénéfices non plus car l'info est parfois plus confuse encore. Dans la plupart des familles, l'information est encore plus réduite qu'à l'école pour aborder les pratiques du safe sex. Souvent, la seule préoccupation dont bénéficient les jeunes concernant le sida et les autres MST arrivera avec le coming-out, au moment répondre à la question « J'espère que tu n'as pas le sida au moins? ». Maintenant que l'épidémie est devenue invisible, les jeunes pédés n'ont peut-être plus à se préparer à cette question, qui selon son mode d'énonciation, confirme le niveau d'homophobie du locuteur. 

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Samuel Somen-Weller

par Samuel Somen-Weller - Dimanche 07 avril 2013

Samuel Somen-Weller a 35 ans et vit des expériences pour la poursuite du bonheur. Il cherche l'estime de soi mais reste inhibé par la peur du ridicule. Et toi?

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Deux heures de cours de prévention sont prévues en classe de troisième, ce qui est à la fois trop peu et souvent en retard au moment de l'entrée dans la vie sexuelle active. Quand j'étais au collège, il n'y avait rien et le discours d'alors établissait qu'il n'y avait pas de risque de contamination en cas de fellation (soi-disant parce que la gorge sert de barrière de protection filtrant le virus du sperme). Depuis mes études au collège, on peut désormais compter sur Internet pour rectifier ce type de mauvaise information, mais il ne faut pas en surestimer les bénéfices non plus car l'info est parfois plus confuse encore. Dans la plupart des familles, l'information est encore plus réduite qu'à l'école pour aborder les pratiques du safe sex. Souvent, la seule préoccupation dont bénéficient les jeunes concernant le sida et les autres MST arrivera avec le coming-out, au moment répondre à la question « J'espère que tu n'as pas le sida au moins? ». Maintenant que l'épidémie est devenue invisible, les jeunes pédés n'ont peut-être plus à se préparer à cette question, qui selon son mode d'énonciation, confirme le niveau d'homophobie du locuteur. 

C

omme la famille et l'école font donc souvent défaut, la culture du safe sex pourrait être au moins transmise grâce aux initiatives de la communauté. Lors de mon coming-out, les informations étaient alors claires, concordantes et injonctives. J'imagine le doute des jeunes aujourd'hui. On atteint le niveau -1 de la prévention qui nous rappelle les informations erronées qui circulaient alors dans mon collège. Pour simplifier: avant, on apprenait qu'il faut mettre un gant pour fister; aujourd'hui on apprend qu'il est possible de réduire le risque grâce à un lot de Truvada. Pour les new-comers, leur savoir et leurs pratiques se sont déjà considérablement dégradés. Vous allez répondre que les new-comers ne représentent qu'une part des nouvelles contaminations et qu'on assume de sacrifier la clarté de l'information pour s'adapter à tout type de cibles différentes. Il n'est plus possible d'assurer la même visibilité de l'épidémie. Mais avant d'envisager les enjeux du coming-out de sa séropositivité, je reviens à celle de l’homosexualité.

Avant mon coming-out, mes relations communautaires se résumaient à la fréquentation de lieux de drague ou de sex shops puis, à 15 ans, quelques soirées gratuites au Queen pendant les vacances. Ma connaissance des diverses organisations communautaires était minime : ce n'est qu'un mois avant d'aller à Act Up que j'ai su qu'il y avait une différence avec AIDES. J'étais persuadé que la capote sur l'Obélisque du 1er décembre 1993 était une manifestation officielle de l'Etat pour la prévention... Pendant ce temps, mon identité gay était à son summum, avant de se dissoudre dans Act Up. Je bénéficiais d'un puissant sentiment d'identification aux valeurs hautement valorisées concernant les représentations de cette homosexualité. J'étais en parfaite adéquation à cette image identitaire l'aspect hyperviriliste des actupiens, même leur corps maigres, les vêtements, à part les baggys et l'icono (si ce n'est la dérive vers ce que Didier appelle « l'icono pop  » comme l’affiche pour la Gay Pride de 1995). L'idéal gay était celui de la visibilité et pendant que cette visibilité me servait pour m'identifier, j'ai gardé le secret concernant mes goûts sexuels. Quelques mois après mon coming-out, je suis arrivé à Act Up où on se rend compte que le différencialisme homo/hétéro n'est qu'une illusion (parfois les illusions peuvent être très utiles). De même c'est par Act Up que j'ai vite arrêté d'haïr les adultes (il fallait bien les côtoyer), et comme à l'époque les hétéros ont récupéré le mode vestimentaire minimaliste gay, ça m’a détaché de l'identité gay qui n’avait plus d’utilité dès lors que je n’avais plus à l’intérioriser.

 

Pendant l'été 94, j'ai eu une crise existentielle qui s'est résolue grâce à travers un cheminement de politisation qui constituait la deuxième raison m'incitant à militer. C'est pour cette volonté de m'engager, de façon vague pour les homos et plus précise pour les immigrés, que j'ai fait l'erreur de faire mon coming-out. J'aurais très bien pu ne pas le faire pour réaliser ces projets d'engagement. J'aurais pu militer à Act Up en continuant à cacher mon homosexualité, mais je pensais que c'était conditionné à une obligation de visibilité. On peut souvent avoir des motivations qui se révèlent fausses après coup. Je m'étais fait tout un cinéma sur les implications d'un engagement dans le mouvement homo qui peut en fait se réaliser dans l'anonymat (comme le montre le mouvement gay des années 70 dans Harvey Milk). Mais mise à part cette erreur d'appréciation, d'autres motivations à faire son coming-out se sont révélées justes comme ne plus entendre des remarques qui supposaient mon hétérosexualité.

 

 

Pourquoi faire son coming-out ?

 

Cette annonce est basée sur la prise de risques liée aux réactions qu'elle induit. Il faut notamment être prêt à se faire virer de sa famille (sauf si on est adulte et qu'on l'a déjà quittée ou bien divorcé pour les PD mariés...). Face à la confrontation violente de ma mère (ce qui revient à affronter l'homophobie, comme aujourd'hui avec mon père), au final j'ai été beaucoup plus épanoui par la suite. Depuis cette erreur d'appréciation, j'ai des doutes sur les généralisations sur le coming-out qui se résument souvent  à « Faites comme moi, je suis out ». Mieux vaut laisser chacun évaluer si ça vaut le coup ou non de prendre ces risques. Il faut être blindé pour rompre avec sa famille et en recevoir l'opprobre. Il faut évaluer quels sont les bénéfices possibles et faire une synthèse d'évaluation des bénéfices / risques du coming-out. De ce point de vue, les appels au coming-out trahissent souvent une idéalisation déconnectée des réalités concrètes.

 

Il est souvent reproché aux homosexuels qui ont une position sociale élevée d'être des lâches en comparaison à la pauvre victime homosexuelle qui pleurniche dans sa cité ou dans sa boucherie au fin fond de la Corrèze. L'expérience a pourtant confirmé que ce sont les élites qui auraient le plus à perdre en révélant leur homosexualité. Les appels à leur égard sont à la fois justifiés comme un appel à l'exemplarité pour lutter contre l'homophobie et un déni de cette homophobie qui peut rompre ou ralentir la dynamique de leur carrière. Il semble, sauf exception, que le coming-out a un effet délétère à la carrière des personnalités. L'arme de l'outing est d'ailleurs souvent utilisée en affinité avec les effets de l'homophobie. Un exemple révélateur est l'évolution de carrière de George Michael suite à son outing pour atteinte aux mœurs. Plutôt que faire ces appels pour la sortie du placard des personnalités, il est plus probant d'observer leur coming-out comme le révélateur du niveau d'homophobie ambiant.

 

 

Les Etats-Unis sont souvent pris en exemple comme modèle, si ce n'est pour les droits, du moins pour la mobilisation du mouvement homosexuel. Concernant l'outing, leur avance est en effet phénoménale. Mais elle s'explique d'abord par une législation qui y est favorable au contraire de la France où elle est réprimée. La dynamique américaine qui peut sembler bénéfique dans la lutte contre l'homophobie ne doit pas nécessairement être transposée telle quelle, étant donné les rapports inversés d'image envers les riches de part et d'autre de l'Atlantique. Ainsi, ce qui peut donner du crédit par identification positive aux Etats-Unis pourrait bien en France avoir l'effet repoussoir inverse. Quand je pense aux quelques célébrités qui ont fait leur coming-out, il n'y en a pas une qui me sert de modèle. Et le mouvement homo n'a pas eu besoin de ces personnalités (sauf des dons de quelques riches donateurs)  pour qu'émergent ses propres leaders dont la crédibilité acquise converge avec les intérêts de cette lutte. Les quelques homos à qui j'ai pu m'identifier sont, à part mon premier boyfriend, connus en raison de leur engagement activiste et non pas parce qu'il seraient député, maire, PDG, humoriste, directeur d'école enterré, où qu'il se serait fait mousser comme opposant au CPE. Mes modèles qui sont reconnus publiquement étaient déjà out avant de l’être. Le problème de ces modèles est qu'il n'y a plus de nouvelle personnalité marquante depuis les années 90.

 

Mon ressenti peut être contredit du fait que certains homos pourraient s'identifier à quelques starlettes leur permettant d'avancer, mais là encore leur coming-out est-il indispensable à cette identification? Certains membres de partis politiques peuvent avoir un politicien out comme référent. Mais ça m'est tellement étranger que je n'ai pas d'empathie pour eux.

 

La façon avec laquelle sont considérés les homosexuels qui ne sont pas out exprime l'une des modalités de l'homophobie interne à la communauté homosexuelle. Je n'écris pas ça à propos des oppositions internes qui sont fondées par des controverses politiques ou morales. Entre insulte et mépris, les « honteuses » sont stigmatisées de la même manière que les hétérosexuels invectivent les pédales. Cette homophobie est parmi les plus criantes mais elle se développe aussi à l'encontre des vieux homos ou des jeunes, les malades, les folles, les bodybuildés, les hardeurs... Au lieu de crier à l'homophobie en portant un avis à l'encontre de la société hétéronormative, il suffit en fait de regarder inside. Par expérience, l'homophobie est beaucoup plus prégnante parmi les homosexuels que parmi les hétérosexuels (sans avoir à parler des homos refoulés).

 

Il ne s'agit pas seulement des remarques tenues sur un ton léger pour affirmer la primauté de son mode de vie ou ses préférences en dénigrant celui des autres. Le rejet va plus loin que cette affirmation-confirmation de soi, elle mène à la haine et parfois jusqu’à la violence. Cette confrontation se transforme en sentiment de supériorité puis en attribution de marginalité qui cachent des luttes d'imposition hégémonique ou d'inquiétude de ses choix, de souhait de respectabilité (ou son opposé-équivalent) qui multiplie les réactions d'exclusion et les divisions stériles au sein de la communauté.

 

Au passage, ce type de rejet interne ou de haine des siens n'est pas le privilège de la communauté homosexuelle. Par expérience, je peux en dire autant concernant la minorité juive où la vindicte ira à l'encontre de telle origine (contre les Marocains en Israël, entre Tunisiens et Algériens, des ashkénazes à l'encontre des sépharades et réciproquement, contre les religieux qui ont des enfants etc.). Si vous cherchez un endroit pour être confronté à l'antisémitisme, le plus sûr moyen est d'aller le trouver parmi des juifs en Israël. Le mépris manifesté à l'égard de la diaspora, où se mêle la politique, est incisif bien qu'euphémisé depuis les  années 20. Certains leaders sionistes tenaient un langage qui rappelle souvent l'argumentaire le plus antisémite. Pour David Aharon-Gordon, le principal maître à penser des premiers sionistes, le peuple juif était fracturé en miettes, malade dans son corps et son esprit. « Nous sommes un peuple parasite; nous n'avons aucune racine dans la terre, aucun sol sous nos pieds. Nous ne sommes pas uniquement des parasites économiques, mais aussi des saprophytes de la culture des autres, de leur poésie, de leur littérature et même de leurs valeurs et de leurs idéaux. Nous n'existons ni par nous, ni pour nous. Faut-il alors s'étonner de n'être rien aux yeux des autres peuples » [1].

 

Les membres des minorités ne s'affranchissent pas d'un discours de rejet dès lors qu'une catégorie désignée vient contrarier leurs intérêts, leurs choix ou préférences, reproduisant ainsi les mêmes processus d'exclusion dont ils sont victimes et qu'ils peuvent dénoncer. Que ce soit à l'encontre des folles pour des PD qui se veulent straight, ou à l'inverse dans un groupe où la follitude est valorisée, il existe de nombreux exemples d'un continuum homophobe. Ce rejet des honteuses est une forme de dénégation de l'homophobie qui conduit à reproduire cette homophobie. Les prétextes invoqués sont basées sur le préchi-précha hypocrite qui les accuse du déficit de visibilité des homosexuels (pourtant, on n'est plus comme dans les années 60) ou parce qu’ils ne sont pas les renforts qu’ils devraient être à la cause. Pourtant je ne connais personne qui soit en permanence out, notamment dans les milieux où on suppose une importante homophobie (certains clubs de sport, dans l'Eglise, en situation maritale mixte...) ou dans des situations où ça constitue un danger. Comme s'il ne pouvait pas y avoir d'alternative de mode de vie que le mainstream gay de la visibilité.

 

En réalité, on peut estimer les modes de vie alternatifs enrichissants et ne pas subir les même litanies maintes fois rabâchées ou entendues, avoir d'autres expériences ou une manière de vivre différente. La confrontation à l'homophobie n'enjoint pas à soutenir des positions homophobes comme pour mieux se cacher, on peut au contraire soutenir parfois les homosexuels à leur niveau (soit face au coming-out d'un autre membre de la famille, dans leur fonction d'entreprise, politiques...). Le vœu de transparence me semble un déni de la réalité de l'homophobie et du choix du mode de vie. C'est un déni des conséquences qu'aurait la révélation de leur homosexualité, bien que le film des PD chez les cow-boys en était un exemple flagrant (dont l'histoire fait en sorte que l'un des protagonistes connaisse une ascension sociale à l'inverse du second).

 

Pour l'homosexualité, je me suis vite posé la question de faire mon coming-out quand je suis entré au lycée. À ce moment, je voulais apparaître comme moi-même et je voulais fréquenter la communauté plus facilement. Ce qui me faisait hésiter, c'était surtout l'écueil de la réaction parentale. Je pensais que ça passerait, en plus j'étais certain du soutien de mes sœurs qui ne vivaient plus chez moi mais avec qui les discutions sexuelles pendant mon enfance étaient ultra libérales. La seule chose qui m'a retenu, c'est que j'aurais forcément outé mon premier boyfiend qui était bi et je ne voulais pas mêler à ma décision.

 

Ensuite, je suis entré dans une logique étiquetée hétéro et je n'ai plus repensé à faire mon coming-out avant le bac. Pour mes 18 ans, j'ai pris la résolution de le dire alors qu'il n'y avait plus depuis longtemps de risque de compromettre qui que ce soit. À ma surprise, une de mes sœurs m'a dit lors de mon coming-out qu'elle avait fait le rapprochement avec cet ami mais de façon erronée. En fait, je voulais emmener cet ami voir Les affranchis qui m'avait beaucoup plu. Le problème est que le film était interdit aux moins de 16 ans et si je n'avais aucun souci pour faire l’âge, ce n'était pas le cas de mon ami et on s'est fait refuser l'entrée. Puis, à la place de voir le film, je ne me souviens plus très bien, on a du trainer à faire des conneries sans ennui. On est rentrés chez mon père puis ma sœur est arrivée. Elle lui a demandé si le film était bien, puis ce qu'on a fait à la place; là on n'a rien pu lui répondre de précis. Elle a pensé qu'on avait baisé.

 

 

Le suicide

 

Mon identité gay était d'autant plus forte que j'étais un homosexuel caché. Cette identité m'a servi de valeur refuge à la suite du suicide d’une autre de mes sœurs. Après ce drame, la vie familiale a été un enfer, entre le deuil, la douleur de ma mère, les rituels religieux qui m'apparaissaient morbides et abscons[2], l'inquiétude d'une vague de suicide en chaîne. Les réactions morbides alliées à la pratique religieuse me faisaient à la fois rejeter ma famille et la religion. Jusqu'alors je n'aimais pas l'école, à ce jour, ce fut mon sas de repli. J'étais dans un état de grande inquiétude et de rejet de ma famille tout en continuant à y vivre. Je me disais que mon homosexualité était tout ce que j'avais pour tenir. Avant de pouvoir m'endormir je me disais « Putain heureusement je suis PD il me reste plus que ça ».

 

Je pense que j'ai mieux tenu le choc que les autres membres de ma famille car dès le départ j'ai décidé de refuser toute idée de responsabilité. Par instinct, c'est la première décision que j'ai prise. La pire des situations était la position de ma mère qui aurait pu mourir mais qui n'en avait pas le droit, elle a du faire une TS, juste pour la forme avec des médicaments, sans que je ne m'en rende compte. Ce suicide est l'évènement majeur de ma vie et ses implications sont aujourd'hui encore ce qui me modèle. Je suis depuis immunisé à toute idée de suicide, sauf en cas extrême, car j'en ai vu les conséquences et je ne me permettrais jamais de les reproduire. J'ai alors adopté une « mentalité de vieux » où la priorité est désormais de continuer de vivre alors qu'avant j'étais comme n'importe quel jeune, dans un état d'esprit désinvolte face à la mort et de défi aux risques. J'ai décidé qu'il fallait que je vive et que ma vie était fragile. Je suis devenu prudent.

 

Depuis mes 7 ans, j'ai toujours refusé la consolation que je vois comme une humiliation et j'ai voulu fuir toute compassion. Pour éviter cette compassion, je me suis dit qu'il fallait garder secret ce suicide. Depuis, j'ai caché une partie de ma biographie. Par exemple, quand il faut évoquer que j'avais trois sœurs, on entre en zone blanche qui par extension efface toute référence à ma vie familiale autour de mes 15 ans. C'est ce qui a développé mon attrait pour la non-communication et l'indicibilité. J'ai aussi eu conscience des bienfaits de l'oubli pour échapper à l'hypermnésie obsessionnelle sans autre issue. Cette mort m'a encouragé à tout relativiser. Je pense que de se préoccuper de l'aspect de ses chaussures est le comble de la futilité, ce qui m'incite à éviter les personnes pour qui c'est important. Ça m'a endurci et je me suis blindé pour rejeter tout sentimentalisme que j'appréhende comme un poison mortel, sauf quand je suis face à la douleur de la mort. Ça a développé mon humour noir sur la mort ou la maladie, qui est très bien compris par les séropos ou dans ma famille mais moins bien par les cancéreux. J'anticipe aussi la mort de mon entourage et je lui dis qu'il faut être prêt à ce que je meure. Cela a aussi induit de réfléchir à la mort et au suicide afin de savoir s’il pourrait être possible que la mort provoque moins de drame. Même si ces idées n'étaient qu’idéalisations, cette tentative de rationalisation du suicide pour en réduire notre perception dramatique et les dommages collatéraux que j'ai pu exposer n'a pas été comprise comme telle mais comme les résultats d'un souhait de me suicider - ce qui est personnellement impossible comme je viens de l'indiquer. Depuis, j'ai entendu des propos que je ne pensais même pas qu'ils pouvaient être tenus à l'encontre d'une personne qui a fait une TS pour lui reprocher les conséquences de son acte. Comme je ne m'y attendais pas, j'ai seulement pu répliquer que si on fait une vraie TS, on est probablement pas dans une situation à anticiper ces conséquences sur l'entourage.

 

C'est toujours à mon homosexualité que je me raccrochais quand ma deuxième sœur a tenté de se suicider quinze mois après. Sur le chemin de l'hôpital, dans la voiture conduite par un ami où ma mère demandait hystériquement de prier pour qu'elle vive, je me disais putain mais qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça. J'étais en enfer jusqu’à l'hôpital quand on a appris qu'elle est sauvée. Dans la salle d'attente où je me retrouvais seul car j'ai la phobie du milieu hospitalier, j'ai décompressé et lu un magazine qui m'intéressait. Si elle était morte, la situation aurait été atroce. À la suite de cette TS, pendant des années, j'ai eu la trouille à chaque fois que le téléphone sonnait en craignant qu'une nouvelle catastrophe soit annoncée. Depuis la mort de ma sœur j'ai encore plus longtemps rêvé d'accident de train, ce qui ne m'empêche pas de le prendre chaque jour sans y penser. Il est difficile d'en parler car en plus du risque de compassion, ces secrets ne traduisent pas la réalité de cette période qui était heureuse, bien qu’interrompue par des dépressions récurrentes jusqu'à fin 96. Même dans ma famille au final, on s'en sortait, on a pu retrouver un cours apaisé et parfois heureux. Ma vie au lycée était super, j'étais très populaire du fait de mon humour, d'une bienveillance ou de mes attitudes dénuées de jugement, ce qui m'incitait à persister dans ces comportements.

 

Après la TS de ma sœur j'étais en voyage scolaire en Angleterre pendant le Sidaction que j'aurais évité de regarder sinon. Au retour d'Angleterre, l'événement était la mort de Kurt Cobain que j'ai pris avec détachement sur le mode : la musique me plait jm'en fou des gens qui la font ce qui en généralisant évite pas mal de déceptions. L'important était le début des vacances et qu'il faisait super beau.

 

 

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Samuel Somen-Weller

Notes

[1] Aux origines d'Israël : entre nationalisme et socialisme / Zeev Sternhell, Fayard, page 99

[2] Ce n'est seulement après avoir lu beaucoup plus tard Les formes élementaires de la vie religieuse , qui est un livre sur la société, que j'ai pu me réconcilier avec la religion. Si j'avais connu ce livre j'aurais pu mieux vivre en validant les rites plutôt que de les subir. Pour une critique additive du livre on peut lire la DdlR page 38 et suite. Mais à l'époque je ne lisais que de la littérature et on étudiait seulement Le suicide qui est avant tout un livre de promotion de la sociologie.

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