Les féministes et le garçon transpédégouine

Sur Minorités, on aime faire le lien entre les différents groupes opprimés. L’alliance politique entre féministes et LGBT semble évidente depuis les années 1970, or depuis quelques temps, certains féministes en viennent à tenir des propos homophobes et transphobes, comme si les nouveaux piliers du patriarcat étaient les gays et les trans. 

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Thierry Schaffauser

par Thierry Schaffauser - Samedi 06 avril 2013

Pute, pédé, drogué, ancien d'Act Up, il vit à Paris après une vie à Londres. Il s'intéresse aux luttes putes, pédés, sida, au syndicalisme, et aux questions dites minoritaires en général, mais pas que... Il a coécrit le livre manifeste Fières d’être Putes, et apparaît de temps en temps dans les pages « Comment is Free » du Guardian.  

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Sur Minorités, on aime faire le lien entre les différents groupes opprimés. L’alliance politique entre féministes et LGBT semble évidente depuis les années 1970, or depuis quelques temps, certains féministes en viennent à tenir des propos homophobes et transphobes, comme si les nouveaux piliers du patriarcat étaient les gays et les trans. 

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es sujets de discorde sont en effet de plus en plus nombreux : mariage, GPA, travail sexuel, sexualité, SM, porno, questions trans, tant de questions qui traversent aussi bien les mouvements féministes eux-mêmes mais dont la responsabilité politique est soudainement incombée à la trop grande et mauvaise influence des gays.

Récemment, sur une liste emails francophone bien connue de chercheurs féministes et en études de genre, un incident pas si anodin a conduit un homme féministe basé au Canada à être interpellé pour ses propos homophobes et transphobes. Un militant queer avait transféré le communiqué de soutien du Pink Bloc aux 3 militantEs arrêtés pour avoir arraché les tracts des homophobes anti mariage pour tous: « (....) Nos deux militants sont sortis du commissariat un peu avant minuit avec une plainte pour coups et blessures qui sera surement classée sans-suite puisque sans fondements réel : ils n’ont fait que crié des slogans anti-homophobes et arraché les tracts à une bigote… » L’homme féministe répondit ceci : « Oui, les classements sans suite des agressions masculines contre des femmes, c'est effectivement la norme. »

 

Alors que chacun s’attendait à des réactions de soutien aux militants queers gardés à vue, la réponse fut cinglante. Mais surtout, elle montra le visage d’un féminisme essentialiste pour lequel une femme, même militante anti droits LGBT, est toujours une victime du côté des opprimés, tandis qu’un homme, quand bien même se définissant queer, est toujours un agresseur du côté des dominants. De plus, cet homme féministe se maintient comme à son habitude dans le rôle de chevalier blanc défenseur de ces dames, posture assez paternaliste et hétéro-normative à mon avis.

 

On pourrait penser que les militants queer et trans apportent un intérêt aux luttes féministes puisqu’ils et elles vivent ou expérimentent des formes de transgressions de genre dans le système patriarcal et sont régulièrement punis pour cela. Cet apport est pourtant souvent combattu. Soit on est accusé de renforcer des stéréotypes de genre négatifs sur les femmes et de violer leurs espaces non-mixtes, soit de trahir son sexe en passant du côté des hommes dominants.[1]

 

 

Féminisme ≠ Trans ???

 

Les militants trans s’organisent de plus en plus pour contrer les préjugés transphobes de certaines féministes dites « radicales ». La jeune bloggeuse Koala a écrit un texte très éclairant sur les différents arguments transphobes avancés.[2] Il s’agit souvent d’une peur de l’indifférenciation sexuelle, comme s’il était très important de pouvoir continuer à identifier qui est homme et qui est femme, qui sont les gentils et qui sont les méchants. Rien sur ce que sont les rapports sociaux entre les sexes, mais tout sur ce qu’on a entre les jambes. Logique qui conduit à une obsession sur les opérations de changement de sexe, appelées par ailleurs souvent mutilations génitales par les féministes dites « radicales ».

 

Le corps humain et en particulier celui des femmes doit rester pur de toute intervention extérieure car elles seraient toujours au profit des hommes. J’ai entendu par exemple des féministes reprocher aux gays de travailler massivement dans les industries de la mode, du cosmétique, des arts ou de la musique qui définissent les codes de beauté féminins qui oppriment les femmes, sans peur de tomber dans une généralisation excessive... que ce soit à l’encontre des gays, ou de ces métiers.

 

Là où le problème se corse c’est quand des féministes lesbiennes qui se veulent être militantes LGBT se mettent elles aussi à tenir des propos homophobes. Dans sa nouvelle grande croisade contre la prostitution, Christine Le Doaré a bien identifié la majorité des militants gays comme des complices du patriarcat. D’après certaines féministes qui m’ont directement interpelé sur la question, les hommes ne seraient jamais légitimes sur le sujet, même s’ils sont eux-mêmes travailleurs du sexe, car la majorité des prostituées sont des femmes. En revanche, les féministes même non putes, seraient toujours plus légitimes parce que femmes, et parce que selon elles, toute femme est potentiellement « prostituable ». Les femmes trans seraient elles non plus non légitimes car nées hommes, et donc du côté des dominants.

 

Lors d’une conférence qu’elle a tenue pour le mouvement du NID, Le Doaré a repris les propos écrits également sur son blog. Un passage en particulier est teinté d’homophobie dans lequel elle sous entend que les établissements gays cachent souvent des activités de proxénétisme: «ceux qui exercent cette activité via Internet ont souvent commencé en fréquentant des boites et bars gays où il arrive que des patrons, semble t-il sans en retirer de bénéfices directs et donc risquer d’être accusés de proxénétisme, les mettent en contact avec leur clientèle. Il s’agit alors d’une forme de parrainage subtil et trouble dans lequel chacun prétend trouver son compte. Des Patrons de boîtes ou bars gays mettent en contact leurs protégés, avec les clients potentiels, à commencer parfois, par eux-mêmes. L’escort fait boire les clients, en échange, une chambre lui est mise à disposition. »[3]

 

 

Queer = Violence contre les femmes ???

 

Récemment elle publie sur sa page Facebook un lien vers un article intitulé : « La théorie queer et la violence contre les femmes ».[4] On note donc dès le titre le lien probable entre les queers et la violence contre les femmes… En effet, beaucoup de pratiques sexuelles associées au queer, notamment le SM, sont analysées comme normalisant la violence contre les femmes.

 

Non seulement Le Doaré critique des établissements gays pour être « bel et bien d’une forme de proxénétisme qui ne dit pas son nom », mais dans le texte de Sheila Jeffreys qu’elle publie sur sa page on peut lire le passage suivant sur les lieux de drague gays en extérieurs: «Le sexe est une affaire privée et au-delà de l’analyse, même si le courant queer revendique, pour les hommes gais, la possibilité d’avoir accès à des secteurs importants de l’espace public pour y pratiquer leur sexualité « privée ». Ces espaces, où l’on pousse les femmes à se sentir mal à l’aise ou insécures, qui leur semblent trop dangereux pour s’y aventurer, parce que la délicieuse sensation de peur et de danger, chargée de silence et d’incertitude, que les hommes gais entretiennent dans leurs lieux de drague, sont maintenant officiellement reconnus comme des « environnement sexuels publics », allant, par exemple, jusqu’à faire partie des politiques municipales de lutte contre le SIDA en Ecosse. Ainsi, les hommes gais se sont appropriés d’importantes parties des parcs, des quais, des rues comme si cela leur appartenait. »[5]

 

Ni en sex-clubs, ni en plein air, les lieux de baise gays ne sont donc pas convenables. Aussi, les gays seraient responsables du danger qui règne dans leurs lieux de baise parce que cela les exciterait et non pas parce que des homophobes les attaqueraient sans que les pouvoirs publics s’en soucient. Si ces propos avaient été tenus par des hétérosexuels, je crois bien que la communauté gay aurait réagi et dénoncé cela comme de l’homophobie, mais venant de Le Doaré, on préfère ne pas insister au risque qu’elle continue de se poser en victime de la misogynie des gays.

 

Ironiquement, les lesbiennes ne sont pas non plus épargnées par ces discours. Toutes celles qui se retrouvent dans les mouvements queer en particulier, alors qu’elles peuvent partager des critiques, je pense notamment sur l’institution du mariage qui ne les intéresse souvent pas pour elles-mêmes. Elles sont accusées de trop suivre les garçons dans leurs jeux sexuels et les performances de genre, de s’investir dans la lutte contre le sida et donc de soutenir les revendications des hommes plutôt que celle des femmes, de ne pas défendre le féminisme qu’il faudrait, etc. Par exemple, lors d’une manifestation féministe, la présidente d’Act Up Cécile Lhuillier, s’est vue prise à partie par des féministes qui lui scandaient au mégaphone l’insulte de « bouffonne à pédé ». On comprend donc dans ce slogan que les pédés sont l’ennemi et les lesbiennes qui les soutiennent des traitresses à la cause des femmes.

 

Dans tous ces débats, les alliances entre féministes et LGBT existent. Mais une petite partie du mouvement féministe a décidé que tout ce qui n’allait pas et avec lequel elles n’étaient pas d’accord provenait de gays qui seraient forcément antiféministes. C’est une dérive dangereuse contre laquelle j’espère, LGBT et féministes, nous ferons tous attention.


Thierry Schaffauser

Notes

[1] En particulier sur la transphobie, Janice Raymond dans l’Empire transsexuel.

[2] http://misskoala.canalblog.com/archives/2013/03/11/26414254.html

[3] http://christineld75.wordpress.com/2013/02/28/la-prostitution-gay-differente-ou-pas-parlons-en/

[4] http://sisyphe.org/spip.php?article1051

[5] http://sisyphe.org/spip.php?article1051

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