La précarité grandissante des gays

Non, les gays ne sont pas tous branchés, exerçant des jobs créatifs, et forcément bien payés. Non, tous, n’habitent pas des apparts design, ne fréquentent pas des lieux hype, et ne passent par leurs week-ends le cul entre Berlin et Barcelone. Et non, tous ne baisent pas des bombes que les filles rêveraient d’avoir comme boyfriend… Loin des icônes colportées par quelques happy fews érigés en représentants de la communauté homosexuelle, loin de l’image glamour des perfect guys, existent d’autres vies homosexuelles peu médiatisées. 

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Stéphane Delaunay

par Stéphane Delaunay - Mardi 26 mars 2013

Stéphane travaille depuis dix ans dans la communication pour les Institutions. Il a été pendant 5 ans en charge de la communication sur le VIH à l’Inpes. Il n’est pas militant mais facilement révolté. Il est fasciné par les photos de reportage, et fan de la revue Books.

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Non, les gays ne sont pas tous branchés, exerçant des jobs créatifs, et forcément bien payés. Non, tous, n’habitent pas des apparts design, ne fréquentent pas des lieux hype, et ne passent par leurs week-ends le cul entre Berlin et Barcelone. Et non, tous ne baisent pas des bombes que les filles rêveraient d’avoir comme boyfriend… Loin des icônes colportées par quelques happy fews érigés en représentants de la communauté homosexuelle, loin de l’image glamour des perfect guys, existent d’autres vies homosexuelles peu médiatisées. 

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ascal, 27 ans, homo, parisien sans domicile, navigue entre le canapé d’un pote lorsqu’il trouve un petit job, et le retour au domicile familial, en province, lorsque son contrat s’arrête. Benjamin et Jérémy, 27 et 35 ans, homos, sont séparés depuis un an mais vivent toujours sous le même toit, Benjamin ne pouvant trouver un appartement faute d’emploi stable, de revenu suffisant, et de garant. Ces deux-là ne sont pas riches, mais se débrouillent. Ali et Karim, eux, sont sans papier. Ils se prostituent au bois de Boulogne, et attendent l’ouverture du métro chaque matin pour dormir quelques heures à l’abri. François, 55 ans, après avoir longtemps connu les squats, vit dans un CHRS depuis plusieurs années. Timothée, 18 ans, est hébergé dans un hôtel par une association et se prostitue sur internet parce qu’il aime ça, il l’avoue, mais aussi parce qu’il n’a pas trouvé d’autre moyen de subsistance… Eux, vivent dans la précarité. Qui en parle ?

En France, 8.5 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Combien d’homos ? 30.5% des jeunes sont sans ressources et 40.2% au chômage. Combien d’homos ? 700 000 personnes sont sans soit. Combien d’homos ? Au Royaume-Uni, 7% des sans-abri seraient LGBT, et aux Etats-Unis, on estime à 20% la proportion de LGBT parmi les jeunes homeless. Des chiffres éloquents et probablement sous-estimés. Et en France ? Homosexualité et précarité, homosexualité et sans-abrisme. Silence absolu. Une étude de l’Observatoire du Samu social de Paris de 2007 sur la sexualité des sans-abris aborde, à travers deux témoignages, la question de l’homosexualité : Xavier y confie qu’un amant jadis lui avait prédit la rue ; et Eric, bisexuel avant d’être sans domicile, témoigne de pratiques masturbatoires sous l’emprise de l’alcool avec d’autres SDF. En discutant avec des personnes accueillies dans les structures d’hébergement, on comprend parfois qu’un lien étroit existe entre homosexualité et parcours d’exclusion. Pourtant, du côté des associations d’hébergement, le sujet paraît tabou. Et du côté des associations communautaires, on préfère souvent penser qu’en s’occupant de tous, on s’occupe forcément des plus en précarité. Faux.

 

Facteur de vulnérabilité, la rupture familiale se retrouve dans l’histoire de nombreuses personnes à la rue. Car la famille protège des accidents de parcours en apportant normalement un soutien inconditionnel. Les jeunes accueillis sur Paris et Montpellier par l’association Le Refuge en témoignent. William, étudiant en philosophie, s’est vu poser un ultimatum par son père : être hétérosexuel ou quitter le domicile familial. « Mon père considère que l’homosexualité est un choix, raconte-t-il. Au départ, parce que je voulais finir mes études, j’ai choisi de mentir. Mais ça m’est devenu impossible ». Mahran, lui, a été prévenu par sa belle-sœur que son frère avait découvert son homosexualité en fouillant dans ses affaires et voulait le tuer. Il n’est jamais rentré. Après plusieurs nuits passées dehors, il finit par obtenir une place d’hébergement d’urgence par le 115. Il s’y rend, mais au milieu de SDF alcoolisés dont l’un tente de le toucher en se masturbant, il ne parvient pas à dormir et préfère ne plus y retourner. C’est en parlant de sa situation avec l’infirmière scolaire après plusieurs jours d’absence au lycée qu’il contactera le Refuge. Hébergé et accompagné depuis deux ans, il poursuit ses études et rêve du jour où lui aussi pourra vivre une vie de « double income, no kid ». Car les clichés ont la vie dure : « Les gays vivent mieux que les autres parce qu’ils n’ont pas d’enfants à élever », pense Mahran. « Mon ex petit ami a lui aussi connu la rue mais s’en sort aujourd’hui très bien, même sans avoir fait d’études ».

 

De plus en plus de jeunes homos comme Mahran et William viennent frapper à la porte du Refuge, et l’association ne peut répondre à toutes les demandes, indique son Président et fondateur Nicolas Noguier, qui déplore qu’il n’y ait pas eu plus d’essaimage de ce type d’expériences. Mi-décembre, les 40 places d’accueil étaient occupées, laissant certains à des dispositifs non communautaires tout aussi saturés. « On ne peut malheureusement pas accueillir tout le monde, précise une des intervenantes sociales, la plupart des jeunes que nous accompagnons doivent se reconstruire, trouver une formation ou un emploi, ce qui prend du temps ». Orientés par des travailleurs sociaux, missions locales ou infirmières scolaires, les jeunes qui se présentent au Refuge ont généralement été mis à la porte par leur famille, ou sont partis suite à des pressions morales. Ils ont besoin d’écoute, de soutien, et d’accompagnement. « Beaucoup sont en situation d’homophobie intériorisée, indique N. Noguier. Nous avons également de plus en plus de transgenres, qui arrivent avec des certitudes sur leur identité et ont commencé des prises d’hormones, sans aucun suivi ». Chaque nouvel arrivant est reçu par un psychologue, qu’il pourra revoir ou non selon ses besoins. Accompagnés en moyenne six mois, l’objectif est de permettre à ces jeunes de retrouver une stabilité, d’être accompagnés vers une formation ou un emploi. Le besoin de reconstruction, les jeunes accueillis au Refuge en parlent souvent. A un bénévole venu leur proposer un projet photographique qui ferait appel à leur biographie, William rappelle être là pour regarder l’avenir, et ne pas s’embourber dans la souffrance du rejet que tous ont vécu.

 

 

Le Refuge

 

L’augmentation du nombre de jeunes qui frappent à la porte du Refuge ne traduit sans doute pas une homophobie croissante des familles. Celle-ci reste a priori stable. Mais « en dépit d’une société plus tolérante qu’il y a dix ans, dès que l’homosexualité touche les enfants, l’acceptation reste difficile », note N. Noguier. « Certains politiques pensent que le mariage gay réduira l’homophobie, mais en Belgique où le mariage existe depuis longtemps, l’homophobie n’a pas perdu de terrain pour autant », poursuit-il. Il est probable que les jeunes aient aujourd’hui une propension plus forte à vouloir vivre leur homosexualité très tôt et en toute transparence. Aux difficultés d’emploi, au coût de la vie élevé, à l’insuffisance de logements étudiants, et à l’absence de droits au RSA avant 25 ans s’ajoute pour ces jeunes LGBT le risque d’exclusion par la famille. C’est en ce sens que lutter contre l’homophobie, dans les familles et à l’école, reviendrait à prévenir une source d’exclusion sociale identifiée.

 

« Certains des jeunes que nous accueillons avaient ou ont encore recours à la prostitution », indique Nicolas Noguier. Un sujet qu’il convient d’aborder, sans contournement. Facilitée par Internet, la prostitution devient pour de plus en plus de gays un moyen de payer son loyer, ou un palliatif à des revenus fluctuants. La prostitution n’est pas nouvelle chez les homos, qui comptent aussi ses travailleurs du sexe revendiqués et ses gigolos du dimanche qui trouvent là le moyen le plus simple d’accéder aux must de la consommation identitaire. Mais la prostitution est pour d’autres, et notamment certains jeunes migrants, l’unique moyen de survie. Au Bois de Boulogne, on croise ainsi de nombreuses nationalités du Maghreb, du Proche ou Moyen-Orient, d’Europe de l’Est… une prostitution subie et liée à la précarité. « Le Bois est devenu un endroit violent, témoigne Maxime, 26 ans. Il faut souvent se trouver un protecteur. Même les clients ont peur et y travailler devient de plus en plus difficile. Ça n’a plus rien à voir avec avant ». Ali, Syrien, est à Paris depuis plusieurs mois. Il explique dans un français rudimentaire que persécuté du fait de son homosexualité, il a préféré fuir son pays. Après un long périple, qui le mène de l’Irak à l’Espagne, il se retrouve à Paris où il est venu en sachant qu’il trouverait au Bois de Boulogne un lieu où gagner de quoi survivre. Repéré lors des maraudes par l’association Aux captifs la libération, il se rend régulièrement dans leurs locaux pour se doucher et y dîner avec d’autres jeunes prostitués. Il n’a jamais entendu parler du Refuge, ni de l’Ardhis, association qui lutte pour la reconnaissance du statut de réfugié des personnes victimes d’homophobie dans leur pays d’origine.

 

A la maison Béranger, de l’association Basiliade, c’est environ la moitié des personnes accueillies qui sont passées par la prostitution, ou parfois le porno. Mais ici peu de jeunes : les gays accueillis ont entre 45 et 60 ans. « Nous accueillons des personnes qui ont connu des ruptures affectives violentes suite à la découverte de leur séropositivité, indique Nicolas Bonlieu, Président de cette association née en 1993 pour aider les personnes touchées par le VIH et la précarité. Il poursuit : « Abîmées psychologiquement, les personnes que nous accueillons ont du mal à imaginer pouvoir trouver une place et, de ce fait, ne prennent pas soin de leur santé ». Certains se retrouvent ainsi dans une spirale combinant précarité, isolement social, et bareback. Chez les personnes en situation de précarité, l’annonce de la séropositivité crée des chocs psychologiques qui peuvent être encore plus violents que chez des personnes bien insérées dans la société. La difficulté de dire sa séropositivité reste forte dans le milieu familial, professionnel mais aussi parfois vis-à-vis des intervenants sociaux. « Simplement venir parler, et être écouté sans jugement aide ces personnes à retrouver du sens, à reprendre courage ; le dîner que nous offrons est pour certains l’unique raison de sortir », indique N. Bonlieu, qui rappelle que la précarité et l’exclusion provoquent des problèmes de suivi médical, d’observance des traitements, et d’absence de protection.

 

Pour les personnes en situation d’exclusion et en grande précarité, le besoin d’accueils spécifiques où aborder son homosexualité en toute liberté, sans jugement, et le besoin d’un accompagnement où la communauté pourrait jouer son rôle intégrateur est une nécessité. Si le précaire LGBT appartient bien aussi à la communauté LGBT, à la solidarité citoyenne devrait donc s’adjoindre une solidarité affinitaire. La vulnérabilité sociale nous renvoie à notre propre vulnérabilité. Parce que nous nous construisons sur un modèle ascensionnel, le pauvre constitue un contre-modèle, un repoussoir. Et de nombreux gays, pour contrebalancer l’échec symbolique que représente inconsciemment leur orientation sexuelle, surinvestissent les modèles de réussite. Tous, nous préférons détourner le regard, lassés par le contingent des indigents qui grossit à vue d’œil. Au fond, la personne qui se retrouve dans cette situation est bien un peu responsable. Et certains, en refusant les modèles, s’exposent sans doute plus à la précarité sociale. Mais tel est aussi leur droit. Quand bien même celui ou celle qui a perdu pied serait en partie responsable de sa situation, la société n’a-t-elle pas un devoir de solidarité, et la communauté un devoir d’attention supplémentaire ? L’individualisme porte en germe le délitement du lien social. Qu’il se déploie au sein d’une communauté qui s’est en grande partie construite et fortifiée en réaction à un système qui l’excluait, est pour le moins paradoxal. La solidarité s’organise collectivement, elle naît aussi en ouvrant les yeux, en acceptant l’altérité, et en se souvenant qu’en autrui réside toujours une part de soi-même.


Stéphane Delaunay

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