La morale au quotidien contre le chaos moderne

Sans même avoir le nez collé à l’actualité, on sent bien que nous sommes dans une période de changements énormes: mondialisation, néo-libéralisme, industrialisation de la bouffe et de l'information, internet... La question n’est pas de maîtriser ni même canaliser ces mouvements auxquels nous pouvons difficilement échapper, mais que nos choix individuels soient en accord avec notre éthique personnelle et collective. Car si l’actualité est saturée de religion, je pense que la question essentielle du moment n’est pas une question religieuse, mais bien morale. Dans les nombreux débats qui ont lieu aux Pays-Bas — si les Néerlandais se méfient des intellectuels, ils adorent les débats — la question de la morale se fait de plus en plus présente. Internet, la viande, les prêts hypothécaires, la consommation... Il faut remettre tout ça à plat.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Mardi 26 mars 2013

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Sans même avoir le nez collé à l’actualité, on sent bien que nous sommes dans une période de changements énormes: mondialisation, néo-libéralisme, industrialisation de la bouffe et de l'information, internet... La question n’est pas de maîtriser ni même canaliser ces mouvements auxquels nous pouvons difficilement échapper, mais que nos choix individuels soient en accord avec notre éthique personnelle et collective. Car si l’actualité est saturée de religion, je pense que la question essentielle du moment n’est pas une question religieuse, mais bien morale. Dans les nombreux débats qui ont lieu aux Pays-Bas — si les Néerlandais se méfient des intellectuels, ils adorent les débats — la question de la morale se fait de plus en plus présente. Internet, la viande, les prêts hypothécaires, la consommation... Il faut remettre tout ça à plat.

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i on écoute bien, la question du sauvetage de la Grèce ou de Chypre n’est pas forcément discutée selon des critères géopolitiques ou économiques, mais bien moraux. A-t-on une obligation morale envers les Grecs, en tant qu’Européens, qu’Occidentaux, chrétiens/musulmans/athées, humains... ? Le sauvetage des banques grecques est-il moralement justifié ? Et celui des banques néerlandaises et allemandes ? Méritent-elles notre soutien si jamais elles font défaut ?

Les journaux chrétiens — Trouw est mon préféré — sont bien sûr à la pointe de ces discussions, non parce qu’ils sont chrétiens, mais parce que le débat éthique est une activité néerlandaise très appréciée et qui puise ses racines dans le protestantisme néerlandais. 

 

S’il est bien un point où mon mari (Américano-portugais) comme moi avons été néerlandisés, c’est sur celui de la morale au quotidien. Les consommateurs néerlandais se demandent si c’est moralement acceptable de manger de la viande quand les animaux ont été torturés, avec pour conséquence que certaines spécialités culinaires (le veau blanc ou les œufs non-biologiques) disparaissent des rayons des supermarchés néerlandais.

 

De la même façon, le débat sur la prostitution ici n’est pas basé sur une morale imposée de haut comme en France, mais subjective : peut-on autoriser la prostitution si les femmes sont obligées de se prostituer ? La question n’est pas l'abolition de la prostitution en soi, qui relève finalement du choix de chacun d'y participer ou pas (client comme prostituée) mais le fait que profiter des faveurs d’une femme-esclave est moralement inacceptable. L’état du débat n’est pas abstrait comme en France, mais très pragmatique : comment pouvons-nous nous assurer que chacun a fait le bon choix sans être forcé ?

 

Nous tâtonnons, parce qu’il n’y a rien de clairement halal dans notre société, et rien de totalement innocent. Je vous propose donc de partager les points qui nous préoccupent en ce moment, libre à vous de nous en suggérer de nouveaux...

 

 

1. Internet et les goujats

 

Internet est une révolution tellement énorme que c’est l’ensemble de l’humanité qui va changer son rapport à soi-même, aux autres nations, à l’identité, à l’économie, au-delà de ce qu’on peut encore imaginer aujourd’hui, comme l’imprimerie a eu des conséquences inimaginables pour les Européens du 16e siècle. Internet a été un ingrédient important des révolutions arabes, internet nous permet d’écouter des musiques dont nous n’imaginions pas l’existence, de lire des livres disparus ou qui ne seront jamais imprimés sur du papier. Internet permet à certaines langues de ne pas mourir trop vite, aux minorités de s’organiser malgré les discriminations et les violences, aux bonnes idées de se répandre rapidement et gratuitement.

Mais comme l’Église et la monarchie absolue ont cherché à contrôler la production et la diffusion des livres, les puissances modernes aimeraient bien qu’internet soit à leur service, et non au nôtre. Et comme Amsterdam a été le havre des éditeurs et des penseurs harcelés et emprisonnés dans leur pays, il reste toujours un serveur quelque part qui nous permet d’échapper aux lois des plus forts dans nos pays.

 

Au-delà de WikiLeaks, de la neutralité du net, du quasi-monopole d’Apple sur les contenus numériques ou de l’ogre Google, la question qui nous préoccupe est le degré de violence personnelle acceptable. Sur les différentes applications sociales, nous avons ces derniers temps été victimes de la goujaterie de nombreuses personnes : des gens odieux sur les applications géolocalisées qui vous insultent si vous ne répondez pas MAINTENANT TOUT DE SUITE à leurs questions, par exemple. Ou d’autres qui vous harcèlent parce qu’ils pensent, après avoir vu UNE photo de vous, que vous êtes le mari idéal, et qui ensuite vous insultent parce qu’ils n’avaient pas vu que la case « marié » était cochée.

Ou des « amis » sur Facebook qui se comportent vraiment comme des connards : chacun a sa petite histoire, on pourrait en faire plusieurs romans. On va dire que les goûts musicaux, les classes sociales, la question du mariage pour tous et de la laïcité ont déclenché les pires passions.

 

La question que nous nous sommes posés est la suivante : étant donné que la violence (verbale) des goujats nous coûte beaucoup et tend à nous rendre agressifs ou déprimés, pourquoi ne pas fermer nos comptes ? Doit-on accepter les insultes, juste parce qu’il faut être connecté pour être in ? Pour l’instant, nous avons suspendu nos comptes Facebook, avons désinstallé la plupart des applications de géolocalisation et Skype, et coupé l’option chat sur Google.

On sait que la faculté au bonheur repose en partie sur notre capacité à éviter les personnalités toxiques. Pour nous, les éviter en ligne passe pour l’instant par notre retrait de la plupart des médias sociaux. 

 

 

2. L’économie

 

La question économique est quelque chose qui revient plusieurs fois par jour. La Grèce, Chypre, le chômage, les Allemands, les Chinois et les Coréens, les impôts pour les riches, la pieuvre Goldman-Sachs, le FMI, les pauvres...

En dehors de ce que nos (petits) moyens économiques nous permettent, la question morale est essentielle, car nos actions économiques ont d’énormes conséquences.

 

La première question a été celle de la propriété foncière. Aux Pays-Bas, jusqu’il y a peu, tout le monde devait acheter sa maison. L’État nous y incitait en remboursant une partie des taux d’intérêt, à tel point que le montage classique était d’emprunter en maximisant le remboursement des taux d’intérêt. La formule qui a fait un carton était une «hypothèque» sur 30 ans où on ne payait que les taux d’intérêts mais où on ne remboursait jamais le capital. On achetait un truc bien plus cher tout en faisant en sorte d’en rembourser le minimum.

Dans les faits, on payait des intérêts sur l’argent de notre retraite que nous revendait les banques, et on grugeait l’État néerlandais pour payer un minimum d’impôts. Le résultat est un endettement énorme des ménages, avec les plus pauvres qui financent les villas de luxe des plus riches, et un secteur bancaire complètement hystérique qu’il a fallu sauver plusieurs fois à coups de dizaines de milliards. Et on découvre doucement que nos retraites ont été englouties dans cette folie.

 

Pour avoir vu l’arrogance des grands managers et des banquiers de près, cela fait des années que nous avons décidé de ne pas acheter, surtout pour des raisons morales. Il était hors de question de participer à ce système. Tout le monde se moquait de nous. Le quasi-effondrement du système bancaire et hypothécaire néerlandais nous a donné raison. Non seulement nous ne collaborons pas à un système inique, mais nous avons échappé au pire financièrement.

 

L’étape suivante a été de favoriser l’économie locale — ce qui est plus facile dans le centre historique où il y a plein de petites boutiques que sur les polders dans les banlieues où il n’y a que des malls à l’américaine — et d’essayer de recycler, d’acheter durable et éthique.

C’est bien sûr un travail de tous les jours, et nous nous demandons parfois si ce n’est pas un nouveau truc de marketing pour mieux nous vendre la même chose sous des formes différentes.

 

 

3. L'absurdité politique

 

J’ai été élu plus de quatre ans au conseil d’arrondissement d’Amsterdam Oud-Zuid. Avec un peu de recul, j’ai une vision encore plus pessimiste de la politique que la plupart des gens, parce que j’ai vu comment ça se passait de l’intérieur. Cela ne va pas surprendre grand monde, mais on peut résumer les systèmes politiques occidentaux ainsi : 

 

(a) le degré de corruption est très élevé, et plus on s’élève dans la hiérarchie politique, plus la collusion entre politiciens et les grands groupes économiques ou financiers est forte. 

 

(b) Le petit peuple politique sert surtout à annoncer les mauvaises nouvelles au peuple et à servir de paratonnerre pour les institutions : on préfère cracher sur les politiques locaux qui augmentent les impôts locaux que d’aller au bout des choses et comprendre pourquoi les communes n’ont plus d’argent. 

 

(c) Les modes de représentation sont pour la plupart injustes et contrôlés par les grands partis; dans les faits, les minorités politiques ne font que justifier le pouvoir de la majorité. 

 

(d) La plupart des politiques ne sont pas équipés matériellement, et pour certains intellectuellement, pour faire leur travail. Il leur faudrait une armée d’assistants bien payés, au minimum. 

 

(e) Le système de représentativité tel qu’on le connaît a fait long feu. C’est quand même incroyable qu’on utilise encore des assemblées élues pour 4 ou 5 ans sur quelques sujets pour décider de tout, tout le temps. Je n’ai pas de solution tout prête, mais avec internet, en 2013, il serait peut-être le temps de réévaluer la façon dont on prend des décisions. Et je ne parle même pas de la façon dont l’Union européenne prend, en notre nom, des décisions extrêmement importantes, alors que la plupart de nos «représentants» n’ont même pas été élus.

 

(f) La gauche est encore plus malade que la droite. La droite est bête, on le sait : Sarkozy, Rutte, Copé, Dati... Ai-je besoin de tous les nommer ? Mais la gauche est bien pire, car sous couvert de servir le peuple et d’aider les plus faibles, elle est encore plus néolibérale que la droite et encore plus envieuse de servir les puissants. Mon passage au PS français et au PvdA néerlandais fait que je vote à gauche uniquement pour ne pas offrir le pouvoir à la droite. Pour avoir vécu les choses de l’intérieur, je peux vous assurer : c’est à pleurer.

 

Que pouvons-nous faire? Je n’en sais rien. Une de nos réponses les plus évidentes est l’existence-même de Minorités. Pour le reste, nous n’avons pas réussi à imaginer comment faire coïncider nos valeurs démocratiques avec la pratique politique.

 

 

4. Les animaux, nos amis ?

 

Depuis que nous avons des animaux (un chat et deux chiens), nous avons réalisé à quel point les différences entre les humains et les autres mammifères sont superficielles. Dans le fond nous nous ressemblons énormément. Mon chien Martin (un labrador chocolat un peu névrosé) est mon premier grand amour non-humain : je n’ai pas connu beaucoup d’humains avec lesquels j’ai développé une relation aussi heureuse et satisfaisante, à tel point que j’angoisse déjà à l’idée de sa mort — un labrador vit entre 8 et 14 ans, et Martin a déjà 7 ans. Il pue de la gueule, je dois ramasser ses cacas plusieurs fois par jour, il n’écoute pas toujours et nous salit la maison tout le temps, mais ce n’est rien comparé à l’amitié qu’il me donne, à sa compassion et sa gentillesse canine. (Même Didier Lestrade, qui a grandi à la ferme et pour qui les chiens sont là pour monter la garde dehors, n’a pas pu s’empêcher de le câliner, c’est dire.)

 

Surtout, la relation humain-chien que nous avons m’a rendu extrêmement sensible à la souffrance animale. Cela fait tire tout le monde, à me faire passer pour la nouvelle Brigitte Bardot, il n’empêche : j’en suis devenu végétarien.

 

Devenir végétarien n’est PAS facile. Déjà, les produits animaux sont PARTOUT dans la nourriture moderne. Pas un sandwich sans fromage ou sans viande, difficile de trouver une salade préparée sans fromage, sans poulet ou sans porc dedans... Ensuite, la tentation est partout : odeur de pâtisseries au fromage ou au beurre, affiches pour de la viande ou des produits laitiers partout dans la rue et les transports, rayons débordant de viande et de fromage partout dans les supermarchés. L’horreur.

Ensuite, beaucoup de plats végétariens sont vraiment dégoûtants. Je ne sais pas comment c’est en France, mais aux Pays-Bas on dirait que les gens veulent se punir avec des fromages végétaux au goût horrible, avec des plats préparés sans goût (si vous avez de la chance) et des faux pâtés qui stimulent mon réflexe vomitif. Il nous a fallu passer beaucoup de temps à chercher ingrédients et recettes pour arriver à nous faire plaisir en mangeant.

 

Enfin, les gens sont bizarrement agressifs quand on refuse de manger de la viande. Alors, je pose la question aux carnivores d’entre vous : si vous êtes tellement à l’aise avec le fait que vous mangez des cadavres, pourquoi être aussi odieux avec les autres ? C’est quoi votre problème ? 

Je me rappelle une discussion sur le porc : « si les musulmans ne veulent pas manger de porc, ils n’ont qu’à rentrer chez eux. Ici, en France, on mange du porc, et voilà. » Donc comme je ne mange pas de viande, donc pas de porc, je ne suis plus français ? Si ma francité est liée à l’ingestion de cadavre de cochon, où en suis-je ? Je dois rentrer où exactement ? Gros silence songeur...

 

Je pense qu’il est temps de se poser des questions là-dessus, non seulement selon des critères écologiques (si tout le monde mange autant de viande que les Occidentaux, nous allons rapidement disparaître en tant qu’espèce) ou de santé (en gros, la viande c’est toxique pour les humains), mais surtout moraux.

Notre question centrale, quand nous nous sommes demandés si nous devions arrêter de manger de la viande, est : le plaisir que nous avons avec ce hamburger (steak, saucisse, soufflé, ................) justifie-t-il une vie de souffrance horrible et une mort pénible et cruelle pour une vache ou un cochon ? L’horreur de l’élevage et de la mise à mort est-elle moralement acceptable si le sandwich est meilleur avec un peu de jambon ? Nous pensons que non.

 

 

5. Declutter

 

La consommation, l’accumulation d’objets, toutes choses qui nous entourent... Le bonheur est-il dans la possession ? Après de longues discussions, nous avons décidé de les réduire au strict minimum. Nous ne sommes pas les seuls : pour la première fois dans l’histoire, les Anglais possèdent moins d’objets qu’avant. Non pas qu’ils se sont appauvris : ils ont fait le choix de ne plus accumuler.

Autour de nous, les gens que nous apprécions sont aussi engagés dans le declutter, comme on dit en anglais. Le declutter revient sur beaucoup de sites anglophones : mettre de l’ordre dans sa vie, se débarrasser des choses inutiles, arrêter de courir après l’argent et les objets.

La crise économique aide forcément à prendre ce genre de décisions, c’est vrai. C’est le côté positif des crises : mettre les choses à plat, se concentrer sur ce qui est important.

 

Nous avons commencé par limiter les gadgets électroniques (deux garçons dans une maison, ça donne beaucoup d’ordinateurs, d’appareils électriques et d’écrans de toutes tailles) : fini le renouvellement automatique des iPhones, fini la course des iPads et autres iMacs.

Ensuite nous avons fait le choix de vivre en ville pour ne pas avoir à posséder de voiture: marche, vélo, tram, train. Et si on doit vraiment utiliser une voiture, nous avons un abonnement pour une voiture électrique que nous payons à la minute. Si on doit aller en France, nous louons une voiture.

 

Ensuite nous avons fait le ménage dans la maison: tout ce dont on ne se sert pas régulièrement a été donné. Vêtements, casseroles, chaises, lampes, claviers, bols, classeurs, etc. On les a mis sur le trottoir avec une étiquette « adoptez-moi » en plusieurs langues. Tout a disparu en quelques minutes à chaque fois.

 

 

Désormais, quand nous pensons devoir acheter quelque chose, nous nous posons plusieurs questions : 

 

(1) En a-t-on vraiment besoin ? Si « vraiment » n’a pas sa place dans la phrase, on n’achète pas.

 

(2) Doit-on l’acheter maintenant ? S’il n’y a pas urgence, on attend. En général, on se rend compte qu’on n’en avait pas tant besoin que cela.

 

(3) Y a-t-il un moyen de faire en sorte que cela débouche sur quelque chose de durable ? L’achat de quelque chose tend-il à nous faire économiser de l’énergie, du temps, des efforts ? S’il n’y a pas d’amélioration, il faut encore y réfléchir, il doit y avoir un moyen plus élégant de résoudre ce problème.

 

(4) Y a-t-il un risque de le regretter ? Nous avons regretté tellement de fois l’acquisition de certaines choses que nous faisons notre possible pour éviter le regret. 

 

(5) Quel plaisir va-t-on en tirer ? Car, bien sûr, si on achète des choses, c’est pour nous faire aussi plaisir. Mais le plaisir va-t-il durer longtemps, et il sera de quelle intensité ? Là, on se rend compte qu’une soirée entre amis est infiniment plus agréable qu’un nouveau pantalon ou de nouvelles chaussures. Ou pas, justement. À chacun de voir.

 

 

 

 

Donc voilà. Nous aimerions vivre dans une société écologique, démocratique, non-violente, respectueuse des autres humains et des animaux, où nos actions sont moralement justes. Sauf que ce n’est pas facile. J’ai partagé quelques unes de nos pistes pour vivre de façon moralement plus acceptable.

À vous de nous communiquer les vôtres...


Laurent Chambon

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