Michel Cressole, perdue la boussole
 
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4) Libé institution

 

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Hélène Hazera

par Hélène Hazera - Dimanche 17 mars 2013

Née en 1952, Hélène Hazera a vécu la fin de son adolescence dans le maelstrom du Fhar. Elle rejoint Libération en 1977 où elle sévit comme critique télé puis chroniqueuse chanson. Produit l'émission « Chanson Boum » sur France Culture depuis 2001. Depuis sa transition en 1974, Helene Hazera est présente dans la militance trans, notamment au sein de la commission trans d'act up Paris, centrée sur les problêmes de VIH chez les trans.  

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4) Libé institution

 

E

t c’est reparti. Sous le giscardisme, Libé est un journal gauchiste. Sous Mitterrand il est un journal gouvernemental honteux. On passe de la rue de Lorraine à Barbés, dans une banque désaffectée. Entre temps, Jean François Briane s’adjoint à la bande,  puis Philippe Houmous. Jean-François a été Gazoline (on le surnommait « Blédine » parce qu’il se nourrissait de bouillies pour enfant), Philippe a été au FHAR dans la mouvance de jeunes qui squattaient avec Géraldine (un moment muse de Pacadis), un photographe de talent dont l’appartement avait été transformé en volière. Briane a l’esprit caustique commun mais aussi une passion pour la musique classique. Je parlerai d’Hoummous plus tard. Cressole est parti vers un autre service, mode de vie, où il passe d’un sujet à un autre.  Pendant des mois Philippe et moi faisons la rubrique Télé, soit deux pleines pages, tous seuls. Je tire tout azimut sur les « nationaux socialistes » (il y a trop de drapeaux bleu blancs rouge à mon gout dans les manifs du PS), sur l’épuration socialiste à la télévision... sur  des documents qui sentent trop leur propagande. Il m’arrive de déraper (je compare le ministre de la communication à Goebbels).

G, un jeune homme aux allures gay (en fait il vit à l’époque avec une femme) a été déballé quand Mordillat a quitté les pages littéraires. Il nous tourne autour, on l’engage. Il est passé par l’université, il en a la discipline sous un style d’écriture assez pédé, (sans être passé par le gauchisme révolutionnaire),  il va s’affirmer de plus en plus. Très vite il devient chef de rubrique. J’ai été finalement mensualisée, je fête ça en partant rejoindre René Et Zyl à Taiwan. J’en  revins trois mois après et j’apprends par Michel qu’on a demandé ma tête et que Gérard a appuyé.

 

Il va prendre tous les ingrédients de notre humour « folle » pour en faire une sauce arriviste, mais finalement n’arrivera pas très loin : à la base c’est un conformiste. Il est comme une doublure de Michel, un succédané  sans couleur. Il nous jouera mille mauvais tours. Je me souviens de Michel le traitant de « traître » publiquement. G lui avait demandé un article sur Le Festin Nu version film dont Michel pensait  beaucoup de mal (l’aspect homo de Burroughs avait été gommé)… et avait demandé un autre article, plus favorable au film, à un autre journaliste. Petite escarmouche journalistique.

 

 

 

Ainsi passaient les jours. Le journalisme permet avec une paie assez mince d’ennuyer des gens très riches. Il ne faut pas en abuser, Serge July nous le rappelait de temps en temps (son antienne c’était « les pédés sont méchants »). Mais peu à peu Guy s’était mis tout le monde à dos. À commencer par la gauche bien pendante. Il suffisait de pas grand-chose. Un article sur « la culture sado-masochiste », lui valu un tribunal populaire, ses articles défendant des amours interdites qu’il ne partageait pas étaient impopulaires, la pédophilie et le négationnisme était deux sujets dont Libé voulait se débarrasser.

 

Affaire du Coral. Un éducateur avait abusé d’un enfant placé dans une institution  libérale, les RG en profitèrent pour monter une machination afin  d’atteindre le pouvoir mitterrandien, accusant au passage toutes sortes de gens qui n’avaient rien à voir avec cette histoire. Guy se fendit d’un roman pamphlet, Les petits garçons,  œuvre de pyromane plutôt que de pompier, qui finit de lui mettre tout le monde à dos…

 

À la sortie du film Race d’Ep réalisé avec Lionel Soukaz (la première grande réhabilitation de Magnus Hirshfeld en France se terminait par un prophétique « Vous dansiez sur un volcan ») le critique du cinéma de Libé, Gilbert Rochu (un ancien proxénète de Marseille)  l’avait démoli (je lui avais donné des arguments, honte sur moi). Pour parler de son film boycotté de partout, Guy signa une chronique dans le Figaro Magazine sur la déportation des homosexuels par les nazis (thème peu connu à l’époque où les universitaires  de gauche  préféraient gloser sur « les pédés nazis »). La même semaine, July avait fait une chronique dans Paris-Match où officiait entre autre le fascisant Jean Cau. Mais, disait July, il y avait une ‘’coupure épistémologique’’ entre Paris-Match et le Figaro Magazine  ‘’organe de la nouvelle droite’’ »… Hocq fut suspendu quelques mois, revint, ne trouva plus sa place et disparut de Libération. Michel l’avait défendu comme un beau diable, mais il resta un moment une distance entre les deux.
 

 

 

 

Libération journal gauchiste à l’origine, maoïste-puritain, n’avait pas de rubrique Mode. Maud Molyneux monta un bon coup : un article sur la mode où les filles de Libé elles même posaient dans des tenues choisies par Maud, sous l’objectif de Jean-Baptiste Mondino (je me fis une ennemie éternelle d’une fille du journal, outrée que j’ai été choisie et pas elle). Finalement il y eut une rubrique mode (une bonne affaire vu la pub que ça généra). Maud et Michel y excellèrent. Maud en savait plus que Michel, par exemple sur les tissus, sur l’histoire de la couture, mais quelle plume Michel déployait ! Je me rappelle un article sur un défilé de madame Grés où il comparaît les robes à « la résolution d’un théorème de géométrie dans l’espace ». Gérard se greffa à l’entreprise. De temps en temps j’allais rendre compte d’un défilé, ce n’est pas si facile d’écrire sur la mode. Michel Cressole se fit respecter dans ce monde qui ne respecte rien, et peut vite tourner la tête. Il écrivit le premier sur Azzedine Alaïa quand celui-ci travaillait à façon chez lui, une bonne adresse que se passaient les rédactrices de mode mais sur qui elles se gardaient d’écrire.

 

Michel n’est pas gêné de soutenir les amis par ses articles, quand ce qu’ils font lui plait. Le copinage c’est une chose, la corruption une autre. Vaut mieux aider ses amis talentueux, que de flagorner les puissants. Mais il est capable de cravacher à l’improviste, de raconter comment une attachée de presse a beurré de rouge un herpès à la commissure des lèvres,  d’ironiser sur le tissu synthétique d’une robe qui permettra, en déplacement, de la laver dans le bidet puis de la suspendre pour  sécher. Michel est l’arbitre de la mode à tel point que, pendant un entretien avec July qui arbore une horreur de super-Rolex au poignet, une fois que Michel lui a lancé ‘’Comment peux-tu porter une telle horreur ! », Serge va tirer sur sa manche pour cacher l’objet du délit (tout au long de l’entretien).…

 

 

5) Le sida en fanfares

 

Le sida commence à infiltrer cette histoire. Il y a les amis américains qui appellent et racontent. Puis ça commence à  tomber malade, à mourir autour de nous. Les dîners  en ville sont des dîners sida. Toutes sortes de conneries circulent. Un virus qui s’attaque aux homos, aux haïtiens et aux héroïnomanes ne peut être qu’américain. Certains n’y voient qu’une attaque contre leur mode de vie. Un soir , Libé est déjà à Barbés, je dis à Jean François Briane qui a l’air vanné et semble ne pas vouloir décoller du journal qu’il ferait mieux de prendre des vacances. Il me répond « Si je pars j’ai peur de ne pas revenir ». Je pense qu’il fait allusion à ces petits jeux de pousse toi que je m’y mette si fréquents au journal. Je le rassure. Il s’en va et meurt après quelques mois. Je n’avais pas compris, je n’avais pas voulu comprendre que c’était le sida. Il sera enterré à Compiègne (dans un cimetière militaire,) beaucoup de gens se sont déplacés de Paris, un mouvement de solidarité se déclare. Le curé est ébloui de voir des gens connus dans son église et dans son prêche daube sur les medias avant de lâcher un « l’amour même galvaudé » qui me met en rage. Et la musique est si mauvaise ! De retour au journal on se regarde : à qui le tour ?
Je n’arrive même plus à refaire la chronologie… Après je crois ce fut Philippe Houmous. Il avait refusé de se faire dépister, de faire un suivi. Il ne supportait pas qu’on lui dise de mettre le préservatif, il en faisait tout un plat. Je lui dis que quand je tapinais à Pigalle j’avais mis des milliers de capote dans mon cul contre la syphilis et les chtouilles, et que j’en étais pas morte. Au contraire. C’est la première fois que je constate cette réticence devant le préservatif. La connerie qui circule ressasse « C’est pas la peine de se faire dépister puisqu’il y a pas le médicament ». Mais si Philippe avait fait un suivi il aurait pu soigner mieux  la tuberculose  qui finit par le tuer. Et chaque semaine de gagnée rapprochait d’une amélioration  des traitements. Combien ai-je entendu de ces rumeurs imbéciles, combien en ont-elles tuées. Aujourd’hui ce sont les holdings du sida qui les lancent tel le « avec une charge virale indétectable je ne suis plus contaminant », incitation imbécile (les charges virales fluctuent) à baiser sans capote et rattraper une hépatite, une syphilis, une gonorrhée sur son sida, c’est à dire devoir renoncer aux rétroviraux pour se soigner, et passer à l’interféron, très lourd. Quand je lis le terme « les tradis » (« les tradipreventionnistes ») pour qualifier dans la presse d’Aides ceux qui s’en tiennent aux préservatifs, j’enrage.

 

Je ne peux même plus me rappeler ce qu’on faisait entre deux enterrements. On continuait à écrire, à sortir, à vivre. On échangeait des ragots sida au téléphone « Untel va pas bien ». Je me serrais bien vu en Marlene visiteuse d’hôpital avec son grand chapeau à voilette dans « la femme est le Pantin », mais c’était moins bien. Mon hérédité me rattrape. Suite à une crise maniaco dépressive où je fis un peu de scandale, je fus virée du journal (j’étais enfin mensualisée). Avec l’indemnité, je pouvais voir devant moi. Pendant les mois les plus durs je pus ainsi assister Philippe, avec ma compagne nous allions le voir à l’hôpital chacune un jour. Il demandait qu’on lui apporte le Gai Pied, Anne le feuilletait dans le métro et surpris un jour le regard indigné  d’un voisin âgé sur sa lecture.
 

 

Quand je fus virée de Libé, Michel me dit « Si j’étais en bonne santé, je serai parti avec toi ». Quand m’avait-il dit qu’il était pris lui aussi dans la nasse ? Le souvenir que j’ai gardé de cette annonce, c’est que je refusais de le comprendre, que séropositif voulait dire qu’il était atteint. Il dut insister. Une telle révélation déclenchait une sorte de compte à rebours invisible dans le dos de l’autre…

 

 

 

Quelques mois après, Bayon me proposa de  revenir à Libération  pour tenir une chronique sur la chanson, une de mes passions, le journal étant surtout dévolu au rock anglo saxon (mais commençait à s’ouvrir aux musiques du monde). Je m’y refis une place, en pigiste.

 

Cressole était à la rubrique « mode de vie », qui lui permettait d’écrire un peu sur tout. Il n’avait jamais autant travaillé. Nous nous voyions pour le déjeuner rituellement, je pestais car je n’avais pas droit aux tickets restaurants.

 

Anne était une bonne cuisinière, nous faisions des dîners pour les amis, Michel était souvent invité. Il continuait lui aussi à faire des diners rue Mazet, plus relâchés, toujours très amusants. Il s’était entiché de VS Naipaul et partit l’interviewer à Londres. Des passerelles étaient possibles d’un service à l’autre du journal. Les essais de Maud avait pris (et comment refuser une telle aubaine de pub), elle et Michel s’étaient imposés très vite dans le monde impitoyable des journalistes de mode, dont les articles (le rédactionnel) sont sensés drainer de la pub dans leur journal. Pierre Bergé finança un hors-série Cocteau où Michel imposa des dessins obscènes de Cocteau… Warhol (bien entendu) avait signé l’image de couverture dont les maquettistes de Libé coupèrent justement la signature… J’en étais encore à la détestation de Cocteau des surréalistes, je datais un peu. Copi, via des amours avec Guy était rentré sans la sarabande, lui aussi avait des rapports conflictuels avec le journal.

 

 

 

Michel avait toujours une vieille dame, un vieux monsieur, à remettre en lumière et un jeune à lancer. Petit à petit il allait plus mal mais ne parlait très peu de sa maladie, pas plus que Guy. Discrets sur leurs traitements. Il sortait le soir tard quand moi, en bonne santé, j’avais renoncé au monde de la nuit. J’ai découvert longtemps après, parce que Lionel Soukaz avait posté une vidéo d’un premier décembre avec Act Up, que Michel était présent et écouté dans ce monde. Quand dans le journal un journaliste écrivit « 50% des homos contaminés aujourd’hui seront morts dans quelques années » Il s’insurgea. « C’est une condamnation à mort ! » Il était un peu le ludion du journal, celui qui amenait « un angle original » sur n’importe quoi d’éventé. On le prit pour  le tour de France où il se fit respecter auprès des machos. Mieux, à l’occasion de la guerre du Golfe il embarqua (hélitreuillage !) sur une corvette de la Marine qui patrouillait dans le Golfe. Michel chez les marsouins…On se doute bien que ses articles n’étaient pas bellicistes.

 

Nous avons beaucoup échangés nos amis. René et Zyl l’invitèrent à Taiwan. Zyl me raconta que Michel était assidu des charmantes boites gays de Taipeh (qui ne se sont pas encore mis à la backroom). Les Taiwanais sont beaucoup plus romantiques que les gays occidentaux. Michel – qui avait beaucoup de succès là-bas - vit un jour un beau jeune homme venir à lui pour lui dire « Je t’observe, chaque soir tu pars avec un garçon différent. Je ne veux pas être un de plus. Je te propose de partir avec toi mais que nous ne fassions rien, qu’on passe la nuit en se tenant la main et puis c’est tout ». Michel avait raconté à Zyl  qu’il avait rabroué le jeune homme et était parti avec un autre. Mais, me précisa Zyl le jeune homme avait quand même gagné… c’est de lui que Michel se souviendrait en quittant l’île.

 

Les liaisons de Michel, si elles ne se transformaient pas en amitié, ne duraient guerre longtemps. C’est au festival d’Avignon qu’il rencontra Saïd. Un kabyle francophone d’Alger, qui, compromis dans la révolte des universités contre l’arabisation à outrance, avait fuit la ville la veille du jour où la police était venue l’arrêter. Saïd était beau, fin, intelligent… un peu trop expansif pour Michel peut-être, qui ne s’autorisait aucune marque de tendresse en public. Il mit fin à leur liaison et je le gardais comme ami.

 

Michel n’avait rien perdu de son charme. Un jour un jeune homme vint le visiter. C’était un hawaïen qui faisait son service militaire américain en Allemagne, et que Michel avait rencontré dans un train. Une vraie splendeur qui roula une pelle magistrale à Michel au milieu  du bureau, certains en prirent ombrage. Tiens, je me souviens d’un article très drôle sur l’ouverture de Disneyland où il comparaît l’esthétique Disney à celle des bordels : la chambre chinoise, la chambre louis XV etc…

 

Nous passâmes des vacances à Sanary, il se chargeait du neveu de son ami peul du Sénégal. Michel corrigeait gentiment son français quand il parlait, insistait sur les bonnes manières. Parfois le gamin le reprenait sur ses manières. Notre trio étonnait un peu les gens : une trans, un pédé et un gamin noir…

 

Libé avait ouvert une filiale à Lyon, et Michel y vivait l’ivresse du Roannais qui débarque à Lyon en situation de force. Je montais le voir à Lyon. Il avait engagé dans le journal un garçon, S, qui, plutôt porté sur les femmes, avait fini par céder aux avances de Michel tellement tout Libé-Lyon était déjà persuadé qu’ils étaient amants. Libé Lyon but le bouillon, Michel fut replacé dans le journal à Paris.
 

 

 

 

Guy et Michel avaient finit par se raccrocher, et j’étais dans les bagages de Michel. J’avais une amie attachée de presse chez Denoël je pus m’entremettre pour qu’ils  règlent à Guy une somme qu’ils lui devaient. Je vis Guy une dernière fois, puis il déménagea  de Montmartre et devint invisible. Quelques mois plus tard il mourut. Son enterrement fut celui d’une génération. A l’église la gerbe de Michel portait « Tendrement ». Après ce fut le tour de Copi…

 

Michel tient une chronique dans Le Journal du Sida, il va aux manifs d’Act Up.  Dans une vidéo de Lionel Soukaz  on voit qu’il est écouté par les militants. Il me raconte que dans un bordel il a assisté à une scène qui l’a écœuré « quatre pédés de quarante ans, toutes les chances d’être plombés, qui poussaient un jeune de vingt ans à baiser sans capote »… Un jour il me dit "Je ne regarde plus les vieux de la même façon. Etre vieux c'est avoir survécu à beaucoup de morts... "

 

 

6) La fin et aprés...

 

Michel allait de plus en plus mal. Il fit un dernier voyage, en Afrique, à Brazzaville, où l’accueillit l’ami-complice Roger, dont Michel avait soutenu les visées électorales jusque dans Libération. Bien plus tard Roger me raconta : « Pour son arrivée j’avais réuni quelques-uns des plus beau garçons de Brazza, beaucoup était soldats, en treillis… Michel les regarda en souriant mais je compris dans son regard qu’il était passé à autre chose. »

 

Michel avait essayé de tous les stupéfiants, et le voici à la morphine thérapeutique. Un jour comme je déposais des lettres dans la boîte du courrier de la rue Béranger, il me lâcha que « je n’avais pas à envoyer mon courrier personnel par la boîte postale du  journal »… Il commençait à traîner la patte. Il était au journal quand je lui annonçais que moi-même je m’étais contaminé par une fellation. Je m’étais imaginée qu’il serait heureux d’une telle nouvelle, je vis la tristesse sur son visage. Il me donna des conseils « Arrange-toi pour les  gens le sachent mais pas par toi et qu’ils ne puissent pas t’en parler. Sinon ce sera à toi de leur remonter le moral ». L’autre conseil – je cherchais un nouvel appartement - c’était « Pas au-dessus du deuxième étage, que tu puisse monter chez toi à pied. ». Lui-même habitait le quatrième et avait des difficultés à monter les étages. Finalement il ne vint plus au journal et se mit en arrêt maladie.

 

Il avait un problème avec la  Sécurité  Sociale. Il n’était plus remboursé. Je fis le va et vient entre Libé et la Sécu. En fait à Libé ils avaient mal rempli les bordereaux. Négligence ? Terreur devant quelqu’un prés de mourir ? À ce  moment  Libé proposait un « guichet sortie»  avec une somme d’argent à qui donnait sa démission. Michel n’avait pas voulu jouer sur sa mort, ne s’était pas inscrit pour ces « guichets ». Simplement, comme il savait qu’il ne travaillerait plus jamais, à la suggestion des syndicats, il appelât le monsieur DRH (un ancien syndicaliste passé à l’autre bord), pour voir si il ne pouvait pas obtenir un dédommagement. Monsieur DRH ne le prit jamais au téléphone. Un jour où j’étais venu apporter un nième papier de la sécu, je fus face à cet homme plein de faconde. Il s’enquit de Michel : « Ça doit être terrible de savoir qu’on va mourir, comment fait-il ? ». Je répondis « Michel n’a fait de mal à personne, il n’a pas grand-chose sur la conscience à se reprocher, il peut partir tranquille ». Ses subordonnés sourirent. Discrètement.

  

 

 

 

Un bisexuel de nos amis (qui s’était marié avec une femme, ô crime) avait rencontré en draguant dans un cimetière un jeune homme qui se rêvait couturier et se targuait d’être actupien et « d’accompagner les séropos ». Il s’installa chez Michel et se rendit vite plus que nécessaire. Il était bluffé par la position de Michel dans la mode. Certains virent tout de suite son jeu, moi je le voyais par les yeux de Michel qui n’était pas dupe pour autant de son atroce mauvais goût.

 

La nasse se resserre. Michel est grabataire mais peut recevoir. Germaine Aziz, gaffeuse lâche « au revoir Philippe » en quittant la chambre (Philippe c’est Philippe Houmous qu’elle a beaucoup aimé et qui est mort du sida il y a peu). Je retrouve Michèle. Michèle, amie de Marie France, était une jeune femme affolante. Brune, les sourcils rasés, le rouge provoquant, elle passe du jean aux tenues les plus baroques. Elle est styliste chez Dorothée Bis et l’égérie d’une bande de motards pas très commodes. Elle leur emprunte l’idée du clouté et pendant quelques années il y a du clouté partout. C’est une sorte de gazoline d’honneur. Elle étincelle dans Les intrigues de Sylvia Kousky. Avec Michel ce fut fusionnel. J’ai pour théorie que les homos efféminés couchent plus facilement avec les filles que les homos virils. Cela fut vérifié avec Michelle et Michel. Puis Michelle disparut de Paris, se maria fit des enfants, revint sur Paris, menant une vie professionnelle impeccable, une vie de mère de famille élevant seule ses enfant pas conventionnelle mais efficace, et une vie nocturne trépidante… fatigante pour son entourage avec ses coups de téléphone-bourrasque en pleine nuit. Ils avaient rompu. Je l’appelais, elle vint d’abord à l’ancienne adresse de Michel, rue Mazet, avec une gerbe gigantesque. Ils finirent par se trouver et chacun fut satisfait de cet au revoir. Il vit aussi Saïd, et lui expliqua que toute sa vie il avait eu peur des liaisons quand elles devenaient contraignantes… le dit il à d’autres ? 


 

 

 

 

Michel s’était acheté une maison en Normandie, la belle Florence s’était offerte pour lui réaliser  une jolie décoration, Il s’y installa un long moment. J’y allais plusieurs fois, à chaque fois Michel allait plus mal. Le garçon « accompagnateur » faisait régner une ambiance musicale mortifère à coups de messe de Bach et de Requiem. Il fit ainsi que Michel assistât une vingtaine de fois à sa propre messe funèbre.

  

 

J’ai  conservé un souvenir pénible d’une amie  de New York avec qui Michel avait une grande complicité (ils aimaient le même type d’hommes). Ils s’étaient payés des vacances formidables au Brésil ensemble, à Cuba (ou elle avait photographié Kid Chocolate). Michel l’aidait professionnellement de tout son pouvoir. Elle s’était vantée maintes fois d’avoir assisté  des amis « qui avaient le AIDS ».  Ici elle n’était même pas capable de rester à son chevet (« Vous m’aviez dit qu’il était malade et j’ai affaire à un moribond !). Michel  en pleura. Nous allions toutes les deux nous baigner à la plage et elle me taraudait de questions : « Tu crois qu’il soooooouuuuuuuufffffffre ? – je ne crois pas qu’il soit à la fête … » et elle enchaînait, adepte des médecines douces   « Tu crois qu’on peux lui faire des cataplaaaaaaaasmes ? » – « Je crois pas que ça fera grand chose ». Elle était devenue un problème en plus !

 

J’aime bien les contacts physiques avec mes amis, les tenir, les étreindre, les caresser.  Michel ne supportait pas qu’on le touche. Mais il souffrait de telles démangeaisons qu’il me demanda de lui gratter le dos. Je ne me vernissais plus les ongles depuis des années mais je me les laisse  toujours pousser. Jamais je n’ai été si heureuse d’avoir des ongles, de pouvoir lui atténuer un peu son mal en ratissant légèrement sa peau en descendant et remontant son dos pendant qu’il s’abandonnait… Il me raconta qu’il s’était pris de bec chez un antiquaire avec une vieille bourgeoise qui le dévisageait avec un visage tordu de compassion malsaine.

 

Finalement Michel fut rapatrié  à Paris, ses parents lui avaient mis à disposition un joli appartement dans le 20ème. Il était entièrement à la merci de son garçon de compagnie qui disposait de sa carte bleue et ne se gênait pas pour s’en servir. Une cousine était allée répéter à Michel que sa belle sœur disait « Je ne peux pas croire qu’un jeune homme puisse être amoureux d’un tel malade » (il jouait à l’amoureux éperdu devant les parents de Michel, baisers à la clef). Ces propos brouillèrent Michel avec sa famille, le garçon appuyant sur la faille.

 

C’est le soir que je reçu la nouvelle de la mort de Michel. Je me rendis à son appartement. Ses parents étaient là, son père placide, sa  mère, avec qui, à l’époque du coming-out de Guy Hocquenghem, il avait entretenu une correspondance ombrageuse. Tous les deux malheureux comme des chiens. À un moment ou je parlais du FHAR où j’avais connu Michel, le père lâcha « Je ne savais pas qu’il faisait du prosélytisme ». Les parents en entrant dans l’appartement avaient été confrontés à un spectacle inattendu : un couple hétérosexuel amis de Michel baisant dans l’escalier. Il paraît que la présence de la mort est  aphrodisiaque. Alaïa était là il avait  fait livrer de la  nourriture d’un traiteur, épargnant à la famille d’avoir à faire la cuisine. Les parents étaient touchés de la présence d’une célébrité. Et tout à coup le jeunot-à-Michel me lâche « Hélène, tu peux me dire pour mes droits d’auteurs ? » Il voulait dire « pour les droits d’auteurs de Michel dont je vais hériter ». Le plafond me serait tombé sur la tête je n’aurai pas été plus ahurie… Le cadavre de Michel était dans la pièce à côté… De plus les droits d’auteurs de Michel ça n’allait pas être faramineux…

 

Je regrette d’être allée rendre mes respects au cadavre de Michel. Ce n’était plus lui, tant la maladie avait desséché son visage. Michel (soutenu par son cagot de jeune escroc) avait fait un retour par la religion. J’avais croisé chez lui le prêtre bourru de sa paroisse, qui vivait en partie sur un bidonville d’Amérique du Sud. L’enterrement  fut joli, simple et élégant. Il mélangeait les mondes, les activistes d’Act Up, le journal, la mode les vieux amis... Michel avait choisi pour accompagner la messe la musique d’un orchestre congolais traditionnel joué par des étudiants,  ce fut aux instruments traditionnels africains de faire entendre la voix de Michel dans cette église. Une dernière pirouette. Le prêtre fut digne. Un journaliste de Libération avait emmené une gigantesque pousse de cannabis pour mettre à coté du cercueil, ça n’était pas de trop. A la fin de l’article j’avais – pour moi c’était important à préciser - qu’à Libération c’était la neuvième mort due au sida. Dans le regard de Christophe Martet et Didier Lestrade je lus que ma nécro leur avait plu. Didier faisait partie des connaissances que Cressole avait poussées au journal, qui ainsi fut en pointe sur la techno et les raves parties.  

 

 

 

Nous avions eu des conversations très déplacées avec Michel sur ce que j’allais mettre dans sa nécro. Je lui dis que je me servirai d’un de ses propos : que les articles qu’il avait écrit dans le journal était eux-mêmes une sorte de « journal », qu’en les répertoriant on pourrait reconstituer, son emploi du temps jour par jour,  tout ses intérêts ». Nous n’allâmes pas plus loin. Il demanda juste que G n’écrive pas une ligne sur lui.
 

 

Le jeune escroc fit des siennes. Il appela au journal pour que la définition de ses activités dans mon article nécrologique soit corrigée de « un jeune actupien » en « un jeune couturier ». Promo quand tu nous tiens !… Serge July cassa la maquette du journal pour cet article, faveur insigne.  L’article paru, tout le journal défila pour m’en féliciter, au bout d’un moment j’en eu assez. Ce n’était pas de la technique, mais du chagrin. A qui venait me voir je répondais. « Si tu veux je t’inscris sur ma liste, s'il t’arrive quelque chose c’est moi qui ferais ta nécro. » Il y eu un gentil article dans L’Huma, qui relevait combien Michel détestait l’injustice.

 

Passons à l’immonde. Héritier de la maison de Michel en Normandie,  celui que Simon Bocanegra avait surnommé « le croque mort »  trouva le moyen de mettre la main sur une pension que Michel voulait laisser à son filleul peul pour qu’il fasse ses études ; il  s’incrusta dans l’appartement dans lequel Michel était mort, (il voulait que les parents lui en offrent l’usage)  et en démolit la plomberie quand les parents le mirent dehors. Il demanda à l’ami d’enfance de Michel de se porter garant pour un appartement. Une fois installé il ne paya pas le loyer, qui revint à charge du garant. J’attends l’auteur qui fera le Volpone du sida, et mettra en scène tous les petits escrocs du VIH, tous les « accompagnateurs » qui, comme disait Florence « accompagnaient les malades jusque chez le notaire ».

 

 

 

J’en arrive à la fin et j’ai l’impression d’avoir oublié tant de choses importantes. Michel qui pouvait se faire éditer dans des maisons d’édition cossues avait préféré faire éditer le recueil  d'Une folle à sa fenêtre ses chroniques pour le Nouveau Journal, à Patrick Cardon homophile érudit alias « la duchesse de Flandre ». Il me disait « Je préfère l’underground ». Après la mort de Michel,  Cardon en fit une réédition avec une préface sur le « transgenre » pas très pertinente (qui ne disait  rien sur Michel qui se revendiquait « folle » et pas « transgenre »). C’est tout ce qu’on trouve de lui dans le commerce avec son texte  accompagnant les photos de Françoise Huguier  pour « sur les traces de l’Afrique fantôme ». Un joli texte (notamment  le Mali  vu par les yeux de son amant Dogon discriminé par les musulmans dominants), dans un livre d’art. C’est peu. Il y a le journalisme…

 

Dix-sept ans après, je ne pleure pas Michel. Je ne sais pas si j’ai pleuré Michel lors de sa mort.  C’est une présence continue, une douleur sourde faite de manque. Ne pas pouvoir l’appeler au téléphone, échanger des livres, rire… Parfois je me dit qu’on se serait peut être brouillés lors de la crise du bareback… Mais rien qu’en écrivant  ces lignes j’ai revu sa silhouette en train de danser sur James Brown en s’abandonnant…les saccades lascives de son corps… ses cheveux qu’il secouait…

 

 

 

PS: Michel n’était pas mort depuis trois mois que paraissait un livre où lui et moi  étions  accusés d’aller aux comités de rédaction de Libération en disant « A bas la capote !». Michel m’avait présenté l’auteur  quelques années avant, alors très flagorneur à son égard. Aucun des écrits de Michel (ou de moi) ne permettait de corroborer  de telles allégations. Mais étant moins conformistes que lui, et ancien militants du FHAR nous devions être plus irresponsables…
L’auteur disait qu’il avait basé ses dires  sur quatre témoignages  de journalistes de Libé, dont trois m’écrivirent qu’ils ne lui avaient jamais raconté quoi que ce soit  de cet acabit. Je poursuivis, notre calomniateur du réviser ses propos dans  son édition de poche.  L’auteur s’en prenait à Guy Hockenghem avec hargne,  notamment en transformant un texte où Guy laissait éclater son désespoir d’être contaminé et promis à la mort en « déni du sida ». Le but était de dédouaner Fabius de ses incuries devant l’épidémie et d’obtenir les bonnes grâces du PS. Grandes prouesses avec des morts.


Hélène Hazera

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