Michel Cressole, perdue la boussole
 
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Michel fait partie des nombreux cadeaux que j’ai reçu du FHAR (sans parler de quelques gonorrhées). Je l’ai remarqué très vite dans cette assemblée bruissante où chacune et chacun était une individualité saillante. Grand, le visage régulier, les cheveux longs et blonds, il était de la clique de Guy Hockenghem mais s’en détachait. Il parlait peu mais se faisait remarquer. Quelque chose de sérieux, quelque chose de narquois.

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Hélène Hazera

par Hélène Hazera - Dimanche 17 mars 2013

Née en 1952, Hélène Hazera a vécu la fin de son adolescence dans le maelstrom du Fhar. Elle rejoint Libération en 1977 où elle sévit comme critique télé puis chroniqueuse chanson. Produit l'émission « Chanson Boum » sur France Culture depuis 2001. Depuis sa transition en 1974, Helene Hazera est présente dans la militance trans, notamment au sein de la commission trans d'act up Paris, centrée sur les problêmes de VIH chez les trans.  

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Michel fait partie des nombreux cadeaux que j’ai reçu du FHAR (sans parler de quelques gonorrhées). Je l’ai remarqué très vite dans cette assemblée bruissante où chacune et chacun était une individualité saillante. Grand, le visage régulier, les cheveux longs et blonds, il était de la clique de Guy Hockenghem mais s’en détachait. Il parlait peu mais se faisait remarquer. Quelque chose de sérieux, quelque chose de narquois.

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’ai gardé le souvenir dans ces AG du FHAR d’une veste blanche style 40 avec incrustée dans le dos une tête de poupée ancienne. Il était dans le glam chic quand beaucoup au FHAR perpétuaient la tristesse de la vêture gauchiste ou du post-hippisme. J’ai oublié notre mise en contact mais je garde en mémoire sa première invitation à le rejoindre, lui et ses amis dans son salon de la rue Mazet, à quelques pas des Beaux Arts.

I) Le salon Mazet 

Tu parles d’un salon! Sur 45m carrés en face du restau universitaire, il réunissait une faune disparate et tumultueuse… La décoration était moderne, à coups de grands cubes bourrés de livres et d’un canapé sous une grande penderie qui pouvait se tirer en lit ; dans un autre coin, il y avait un autre canapé lit, ouvrable. Parfois jusqu’à six personnes dormaient chez Michel. Une bonne dizaine pouvait s’y retrouver, à parler, à crier, à danser… Michel aimait les hommes mais avait besoin de la présence des femmes. Il a toujours développé des amitiés très fortes avec des femmes. Une des reines du lieu était D., une superbe fille habituée de la Coupole et du Flore, dotée de jambes interminables… Copi en a fait une figure pivotale de sa pièce La Tour de la Défense (qui transpose le « salon Michel ») en poussant bien sûr le personnage vers la folie totale.
 Je garde l’image de Michel, étendu sur son canapé comme une odalisque, les cheveux longs et blonds, les yeux au khôl, mais le corps musclé. La première image. J’avais un sérieux béguin pour lui qui ne se concrétisa jamais. Remi et Patrice étaient toujours là, toujours dissipés…

 

Le petit jeu c’était, en s’éveillant, d’ouvrir les volets et de s’exhiber en face du restaurant universitaire où les étudiants qui travaillaient s’attelaient à un morne déjeuner. Parfois on en faisait monter, je me souviens d’un garçon homo qui nous parla de son impossibilité de faire l’amour à son frère jumeau et de comment ils se repassaient les amants ni vu ni connu… Un garçon bien découplé s’offrit à nos hommages collectifs et entra ensuite dans les ordres.
 

 

 

Michel était né dans un petit village du Bourbonnais où son père était médecin, Saint Martin d’Estraub, juste contre l’Auvergne. Une grand-mère tenait le café, elle avait marié un mutilé de la guerre de 14-18. Une femme de tête, Michel vantait ses traits sarrasins. L’ami d’enfance de Michel nous racontait que très tôt Michel avait montré des dons en se fabriquant un théâtre de marionnettes avec lequel il présentait des petits spectacles. Son enfance était encore accrochée au monde traditionnel de la campagne, il y avait encore des joueurs de vielle à roue à la sortie de l’Eglise. Education catholique, au catéchisme les métiers étaient hiérarchisés en fonction de leur proximité au pain… son père, médecin venait en dernier.
 

 

Michel, comme beaucoup d’entre nous, était passé par le militantisme. Quand il faisait ses études à Clermont Ferrand il avait rejoint un groupe trotskyste. Un soir chez lui il y eut une discussion : il y avait un jeune ouvrier à loger, qui devait dormir chez Michel. Quelqu’un dit « et si Michel lui fait des avances? ». Le chef de la cellule sourit « L’invité n’aura qu’à lui mettre son poing dans la gueule ». Ce jour-là, Michel rompit définitivement avec cette organisation, mais il en garda toujours, à coté de sa fantaisie, une certaine rigueur, délicieuse…

 

Michel sacrifiait au rituel des Puces (il fit sa dernière brocante sur une chaise roulante quelques semaines avant sa mort). On se retrouvait aux Puces, les jours les moins chers, le lundi à Montreuil, le samedi au Marché d’ Aligre… à Vanves aussi… Michel achetait des vêtements bien sûr, mais aussi des objets, et surtout des livres. Il s’était constitué une bibliothèque curieuse. Des livres sur l’Afrique, les Caribéens et les colonies comme cet incroyable ouvrage où le général Mangin (alias « le broyeur de noir ») faisait l’éloge de ses stages de « ré-africanisation » des troupes coloniales après la guerre de 1914-1918. Corrompus par la rencontre des blanches, il fallait replonger les troupes coloniales dans un bain de soumission avant de les renvoyer au Pays. Mangin avait organisé ça dans le sous sol d’un grand hôtel, avec cases reconstituées.

 

 

 

Michel avait de très beaux albums spécialisés par exemple sur la présence (occultée) des noirs américains parmi  les cow-boys du Far-West, sur le cinéma des noirs américains… Et des petits romans homos des années 30 succulents. Narcisse bar,  l’histoire d’un club gai de Montmartre… Nous parlions de livres sans fin, des antiques au classiques, à l’underground, nous fréquentions assidûment la Cinémathèque (qui projetait — c’était une audace — des pornos comme Pink Narcissus à minuit, salle pleine), nous allions aux concerts rock en entrant avec ceux qui poussaient les portes… La première fois que Roxy Music vint à Paris, au Bataclan, Michel finit la nuit avec le groupe, à vider les bouteilles de champagne de la cave de l’établissement. Et il y avait les boîtes de nuit. Michel avait ses entrées au Sept d’où je fus éjectée très vite (j’avais traité  Yves Navarre arborant un joli costume de « bodygraph »). Mais il était aussi toujours à l’affût des boîtes de noirs où sa carte de visite c’était son style funky pour danser, ses coups de hanches ses grands coups de mèches. Il n’était pas seulement consommateur et arborait ses conquêtes à son bras dans les soirées mondaines ; il vivait de vrais amours. Des amis Congolais l’accompagnèrent toute sa vie, et même au-delà, puisqu’à sa messe d’enterrement il avait demandé la présence d’un orchestre traditionnel congolais.

 

Via Guy, il était rentré dans le cercle des Deleuzos-Guatariens (par rapport au maoïsme c’était quand même un progrès). On lui demanda de co-écrire un livre de vulgarisation sur Deleuze. L’envoi final du livre (sur le thème « Deleuze t’es une star ») fit scandale et fut repris dans les Nouvelles Littéraires avec une réponse de Deleuze, l’appelant méchant.
 
 

 

 

 

Nous nous passionnions pour un auteur, farfouillant aux Puces, un peu dépité quand cinq ans après, comme Paul Bowles ou Nemirowsky, il devenait à la mode. Michel  faisait un travail sur la princesse Bibesco… charmante romancière mondaine, entre Colette et Anna de Noailles. Michel,  petit fils de cafetiers du Bourbonnais, était entiché de noblesse, un peu comme un ethnologue d’une tribu exotique. Il en fréquentait quelques-uns, et développa des réelles amitiés, notamment avec telle vieille dame charmante qui voulu le faire travailler sur Patrice de la Tour du Pin. Il nous racontait ses passages au pays des duchesses et autres monseigneurs, ces dîners où chaque place était l’objet de préséances que seul un généalogiste chevronné pouvait démêler, comme une expédition lointaine. Un jour il me dit qu’il aurait voulu être noble, bien plus tard, au temps du sida, il me développa une théorie où le taux de T4 en moins équivalait aux nombres de quartier de noblesse de la hiérarchie aristocrate.

 

Reste qu’une de ses comtesses, Hélène (elle aussi), descendante des Stuart, lui prêta un été son Château pour qu’il s’y repose et écrive. Il y invita ses amis interlopes et ce fut un joyeux capharnaüm dans cette bâtisse 1900 de style moyenâgeux à la Violet le Duc. Les penderies de la comtesse furent mises à sac, pendant une semaine le château endormi se réveilla sous les piaillements divers. Nous fîmes tellement de bruit que le concierge qui demeurait à l’entrée du Château nous fit expulser. Dans la bibliothèque, je trouvais Les Guêpes d’Alfonse Karr… Un bon précis de journalisme méchant et de typographie originale. Nous respectâmes la nursery, la comtesse n’y avait pas touché depuis la mort de son premier fils.
 
 

 

 

 

Michel était affamé de sexe et se moquait de la dame de son pressing qui faisait du nez sur les marques breneuses laissées sur les draps qu’il amenait : elle ne voulait pas les toucher. Il fallait que Michel les mît dans le panier lui-même. Ses premiers émois avaient été en pension catholique, avec un jeune vietnamien en exil, il en avait gardé le goût des amours « exotiques », et aimait se livrer à des gaillards qui ne se sentaient pas diminués dans leur virilité de le posséder ; leur permettre une revanche sur le colonialisme l’amusait (la fin de la guerre d’Algérie remontait à dix ans, pas plus). Mais ses relations allaient plus loin, il y eut de vraies amitiés, sur la durée.
 

 

Les piliers du salon Mazet c’était « le petit Loïc » magnifique breton trapu, un peu enfantin, boudeur, et, le non moins magnifique « grand Loïc » toujours breton, plus haut de taille, à la peau mate. Michel avait soulevé le grand Loïc à un animateur radio célèbre, le petit Loïc était dévolu à Guy Hockenghem. Quand ils se rencontrèrent, ils scellèrent leur amitié en échangeant leurs amants. Evidemment Guy était un des ornements du salon Michel, même s’il était moins inquiété de toilettes et de chiffons que de théories et de scandales (le sexe unifiant cette tribu). Il ne pouvait pas énoncer une phrase sans qu’il y ait dedans une ou deux railleries qui faisaient s’illuminer son fin visage. Il observait notre passion des « vieilleries » avec curiosité.

 

 

Si Michel présentait facilement ses amis les uns aux autres, Guy avait des amitiés à tiroir secret. Reste que chez Michel, il se pliait aux jeux de sociétés. Pour la première de Luxe du Tsé, il arborait une superbe robe verte à traîne qui était loin de déparer au milieu de nos trouvailles des Puces. J’avais prêté à Marie une superbe robe cinquante, bustier, taille fine et explosion de tulle blanc pailletée, du coup j’en ai oublié la mienne. Marucha Bo y était fracassante, mais bien plus amusant que le spectacle, il y eu cette montée dans une rame de métro d’une douzaine de créatures piaillantes en robes du soir des décades écoulées… Tout le spectacle durant, les comédiens craignaient /espéraient que notre petite bande n’investisse la scène. Nous étions bien plus sages que notre réputation. …

 

 

2) L'aprés FHAR

 

Je remonte dans mes souvenirs et j’oublie de préciser que pendant qu’ils s’égrènent, mon image et mon identité changent. Mes premiers temps au FHAR, où me traîne une amie, je suis une sorte d’adolescent androgyne hippie (de vêtement) à qui souvent on dit Madame, dans la rue et au téléphone. Depuis mes quatorze ans, je mène une guerre avec mes parents pour avoir les cheveux les plus longs possibles, les Beatles m’aident. À 14 ans je vais au lycée poudrée, et tire sur mes pulls pour en faire des tuniques  de beatnikesse. La lecture de Notre Dame des Fleurs m’a changé à jamais. Je suis la scandaleuse du lycée, les fachos me poursuivent pour me couper les cheveux, les gauchistes me trouvent compromettantes mais apprécient mes réparties lors des confrontations avec les fafs. 

 

Au FHAR je vais vite extérioriser  et surjouer la folle hurlante (mais avec Michel je reste relativement sage). Et  peu à peu la féminité, de jouée devient réelle. Je supporte de moins en moins de me changer et de me démaquiller dans les ascenseurs, les faux semblants. Une nuit je décide d’adopter un nouveau prénom ; j’ai retrouvé la feuille où je m’essaie à une signature. Beaucoup dans ce  FHAR agonisant  voient cette mutation  d’un mauvais œil. Françoise d’Eaubonne me met en garde contre le cancer des seins du aux hormones… Nous plaisantons entre nous sur le rouge à lèvres qui cause le cancer de la bouche et le talon aiguille qui cause le cancer de la cambrure du pied… Michel ne dit rien. Il se travestit de temps en temps et je trouve qu’il a une classe à la  Lorraine Bacall en tailleur 40 et mèche ravageuse. Nous l’emmenons au dîner de l’AMAHO, [aide aux malades hormonaux, la première association de trans en France]  un mardi gras, soirée épique.
 
 

 

 

Le FHAR n’en peut plus d’exploser, rongé par les divisions internes, miné par les tentatives de prise de pouvoir politiques (après on s’étonne que je me méfie des trotskystes), explosé  surtout par cette constatation effroyable que nous avons connu un moment orgasmique et qu’il ne reviendra pas. Que seul restait une défiance envers les uns et les autres… et des amitiés indéfectibles…
 

 

J’étais assez paumée financièrement. Un soir d’hiver j’arrive chez Michel. Il n’y a que Guy. Je demande à Michel si je peux prendre un bain pour me réchauffer dans la petite baignoire en face de sa cuisine. Je mijote,  quand Michel présente ses fesses au dessus du rebord de la baignoire et me coule un magnifique étron dans mon bain. Je le saisis je lui renvoie et nous lançons avec Guy dans une bataille de merde homérique. Plaisirs simples. Une fois relavée, je dors avec Guy. C’est lui qui sera le chien de fusil.

 

J’ai oublié une chose importante : Michel est un très bon cuisinier. Je garde en mémoire un dîner ou il nous dit je ne sais quel poisson agrémenté d’algues en branche cuites à la vapeur… Tous ses amis ont un souvenir de plats mirifiques qu’il improvisait dans les endroits les plus saugrenus. Ce fut une complicité avec mon amie Anne, à qui il fut présentée par une amie commune pour un voyage en Afrique qui ne se fera pas (elle le voit mal changeant les roues d’une voiture) et qu’il retrouva quelques mois quand je lui présente comme ma  nouvelle compagne. Ils s’entendaient très bien. 
 
 

 

 

 

Michel est un compagnon de jeu, de discussion c’est un soutien. J’en suis à peine au début de mon parcours qu’il me balance que j’ai « une sexualité de travesti » car il a remarqué que  je préfère me montrer que consommer. Quand mon évolution rend mes rapports avec ma famille tendus, il trouve des amis pour me loger… C’est lui qui me présente Michèle Lamy qui vit « en communauté » dans un appartement Napoléon III, rue d’Amsterdam. J’y ai ma chambre avec tout un fouillis de robes et de partitions trouvées aux Puces ou dans les poubelles. Quand je me résous à aller tapiner, Michel ne change pas d’un iota son  attitude à mon égard. Présentée par Anne-Lise, je quitte le bitume pour aller jouer dans un spectacle porno à Perpignan, L’étrange Madame avec ses vices et ses passions. Nous échangeons des courriers.

 

La grève des putes a commencé à Paris et mes copines trans de Pigalle s’y activent. Michel la suit, avec un emballement mitigé. Sur une carte qu’il m’envoie il m’écrit qu’il les trouve « trop respectueuses ». En retour je lui raconte mon séjour à Perpignan, ma vie de starlette porno devant ce public majoritairement espagnol. Bientôt  Franco va mourir et ce seront les Français qui iront se rincer l’œil à Barcelone. Le public  catalan fait des réflexions cavalières (« eh oune paish !») avant qu’en révélant un surcroît de mon anatomie en action  je leur intime le silence. Est-ce sur la foi de mes lettres que je le convainquis que je pouvais écrire ?

 

 

De retour à Paris notre amitié est une conversation interrompue qui reprend. Le cabaret où je faisais un show hard (L’étrange Madame entre 4h et 5 heures du matin) a fait faillite mais, déclarée, je fais partie des premiers rétribués. J’ai une somme devant moi.

 

Je fais un voyage au Mexique avec Karima et son braqueur de mari, puis nous nous séparons, je pars à l’aventure et rencontre une joyeuse bande d’Argentins  qui me font le coup du pétard-qui-tue, et là, comme dans un roman de Kerouac c’est la « satori » : la révélation  que  j’en ai marre du tapin, qu’il existe une vie ailleurs que dans les trois rues de Pigalle où je m’étiole.
 

 

Rentrée à Paris, un ami me refile un studio avec loyer de 48… Je rencontre Ray.

 

Michel est devenu l’ami de Barthes, ils se sont rencontrés dans un sauna, préférant rester devant la télé qui diffuse un show Carpentier avec Amanda Lear et Patrick Juvet que de se mêler aux ébats. Barthes lui fait remarquer qu’il finit rarement ses phrases… Bientôt il va devenir son lecteur assidu.

 

À un moment, Michel a été pris dans cet ouragan de féminité. Il est parti en Suisse et s’est fait totalement épiler le visage à l’électricité sous anesthésie locale. Mais il a la peau tellement fragile que la cicatrisation lui laisse des petites marques  partout, qui se réduiront avec le temps, lui laissant le visage un peu marqué. Le 24 décembre nous en profitons pour se présenter au Noël des clochards, sur le quai en dessous de la Tour d’Argent. Nous avons travaillé notre look « cloche », et passons une excellente soirée. Les numéros de music-hall étaient parfaits (jongleries de cow-boys, etc.), et l’ambiance très chaleureuse. Michel a encore ses cheveux longs, blonds. Un jour il va les couper, ras. L’homosexualité virile à l’américaine s’est installée en France, c’est mieux les cheveux courts pour rentrer au BH… Un jour aussi il s’achète une télé.

 

Sollicités par Elizabeth Salvarezi, une desperada de la cause féminine, fait appel à Guy et Michel pour monter une revue qui s’appelle justement La revue. Michel y est chargé d’une anthologie en feuilleton,  rubrique où, à chaque édition, autour du  même mot, il oppose les textes les plus incongrus les uns aux autres.  
 

 

 

3) Du FHAR à Libé

 

Quelqu’un a convaincu Serge July qu’il doit engager des pédés à Libération. Sans remonter à Théophraste Renaudot, il y a toujours eu des homos dans la presse. En 1900, un Jean Lorrain tient le haut du pavé de « l’article paris », dans les années  30 Géo London donne le ton, dans les années 50 une George  Saint-Clair, protégée de Sartre, promène l’élégance de ses costards à Paris Soir… À Libération il y a des discrets, mais July  en veut des clinquants. Hockenghem est en train de se faire un nom notamment chez Actuel, la poubelle de l’underground. Christian Hennion, (avec qui j’ai connu des amours au temps du FHAR) le présente à July, July l’engage pour tenir la rubrique télé. Hockenghem fait venir Michel. Autant très vite Guy entame une guérilla avec July, autant Michel, d’allure encore moins conformiste, se fait aimer de tous (ou presque). On lui passe tout, même de lâcher un féminin en parlant de lui pendant les conseils de rédaction.
 

 

J’ai lâché Pigalle. Je refilai mon appart’ à une autre, qui m’avait proposé un bon pas de porte. Un ami me proposa de reprendre son studio vers Austerlitz en loi de 48. J’ai un peu de sous d’avance, je peux voir venir. Je trouve un engagement dans une boutique de fripes tenue par une ancienne de Madame Claude et son Jules, dont je finis par me faire virer parce que je diffuse France Musique et que ce n’est pas bon pour la vente.

 

À la Main Jaune, j’ai rencontré Ray, sa façon de porter le costard et de propulser les filles au bout de son bras en dansant me terrasse. Je me jette à ses pieds, nous repartons ensemble. Je garde mon petit studio loyer de 48 qui m’a permis de me débarrasser des clients, mais j’habite chez Ray.  Quand la déche est trop vive, je remonte en éponger un ou deux à Pigalle. Ray est adoptée par les copines. Ray habite la rue parallèle à celle de Michel, lui aussi l’a adopté, je suis tout le temps fourré chez Michel, qui me raconte ses débuts à Libé… Un jour il me propose d’y écrire dans sa rubrique… Des petits articles sur les films qui passent à la télévision. Avec mon passé à la Cinémathèque ça devrait pouvoir le faire…

 

D’abord je refuse (en fait j’ai le trac) en me donnant comme prétexte le maoïsme du journal.  Je  lui propose d’installer Maud qui devient Louella Interim pour  étaler sa virtuosité stylistique et son érudition faramineuse… René et Zyl, des amis me gourmandent.   « Si on me proposait une place où je pourrai insulter tout le monde, j’accepterai tout de suite ! » Mon premier article fera quinze lignes, sur  La passion de Jeanne d’Arc de Dreyer (je ne sais pas encore que Dreyer est homo sinon j’aurai tartiné là-dessus). Il m’est revenu à la mémoire qu’Artaud avait envoyé une lettre d’insultes à quelqu’un en dégommant le film dans lequel il est le plus beau, en moine Mathieu… Je m’en sers, ça fait chic. Je rédige mes premiers articles chez Ray,  puis je décide d’aller les taper à Libération. Je me fais une tenue : une minirobe trapèze op art (je l’ai payé 5F) des bas à troutrou et du talon (les minis se portent avec du plat tant pis). J’arrive rue de Lorraine dans le 19ème, demande Michel au standard. Paf je tombe sur Jean-Luc Hennig (celui que j’ai si mal accueilli à Pigalle quelques mois auparavant). Je vais retrouver Michel qui est dans un coin tout au fond tout au fond à droite. Je prends une machine à écrire (pas encore d’ordi), coince un feuillet millimétré et hop je tape. Hennig a cafté, toute l’après midi un flot se dévide dans  le bureau de Michel. « Y’a quoi à la télé ce soir ? » « Je peux jeter un coup d’œil sur le Télérama »… Ils viennent me reluquer, puis repartent. En rendant ma copie à Michel, je lui demande « Que vont-ils penser de mon arrivée ? » Michel sourit et me répond « Ils sont contents, ils ont quelque chose à raconter à leur femme ». Mais une femme qui se fait appeler « Nicolas » a décidé de m’emmerder et réécrit mes articles au masculin. Michel poste un dazibao où il la traite « d’hétéroplouc ». C’est notre philosophie : les traiter de fascistes ils s’en foutent, et même ça les flatte,  il faut les traiter de ringards, là ils se sentent blessés.
 

 

 

 

Michel a une loi : tout dire. L’élégance avec laquelle il le fait lui vaut très vite des invitations pour des dîners en ville. Féroce, il en raconte un dans Libération, en notant les ragots que les convives s’échangent  «  comme des calumets de la paix que l’on fait tourner »… Quelqu’un parle d’une politicienne et s’esbaudit  sur « le jour ou Françoise  X est venu enlever en moto  la femme d’un politicien ». Michel raconte, mets les noms, le correcteur corrige « Françoise » en « François »…

 

Je crois qu’il a pris dans un journal  homo anglais l’idée du « programme commenté ». Il tape le programme télé et hop une petite vanne par émission. Il n’y a que trois chaînes à l’époque,  c’est vite fait, mais il nous faut tout regarder. Du matin au soir. Le bazooka est branché sur la machine à écrire en permanence. On tire sur tout ce qui bouge, avec des indulgences étranges (et imprévisibles). Certains de nos mots feront mouche comme « la Gilbert brushing » ou la revendication lors des matchs de foot ou de rugby « des caméras sous les douches »… On porte aux nues des variétés débiles, on démolit tout ce qui est gauchistes-à-bons-sentiments. En fait on lit Télérama (rebaptisé Sa Sainteté Télérama, ou SS Télérama) et on dit le contraire.  Michel à cette époque est furieusement anti clérical. Un jour il tape (violement) sur un téléfilm fait par l’ex maoïste  Armand Gatti sur les maquisards de l’occupation (Gatti  était avec eux). À la fin, il met en scène des moines (il y en avait dans ce maquis) priant sur les jeunes maquisards tués. Michel éructe contre cette tartuffarde, alors que Gatti est ami avec des fondateurs de Libé… Il est sauvé tout juste sur l’autel de l’anticléricalisme, encore vivace à Libération. Mais un jour il y aura une feuille sur les murs « Quand est-ce qu’on va virer Hockenghem et ses petits copains? ». On  donne de l’urticaire aux vieux gauchistes.

 

Comme son ami Guy Michel est un styliste. Passant de tours précieux à d’autres, plus directs. Il adore les mots inusités, il va les chercher dans les  synonymes du  dictionnaire Robert, s’il le faut.  C'est Michel qui part à Bayreuth  couvrir la tétralogie de Wagner dirigée par Boulez et mise en scène par Chéreau...

 

 

 

Guy est passé vers une autre zone du journal. Michel est le boss à la télé. Il s’est amusé de me voir dire « nous » en parlant du journal où j’ai fais ma pelote… La page se développe. Dans un magnifique acte manqué (tout le monde sait que je suis distraite), j’oublie dans un placard les articles  laissés par Spitty Cat, la pigiste qui était avant  et qui partait en voyage.  Pourquoi ne les a-t-elle pas donnés au responsable, Michel ? 
 

 

La rubrique est lue, elle a pris de l’importance. On a trouvé un truc, raconter la conférence de presse, mettre en scène les attachés de presse,  les autres journalistes (en cassant du sucre sur leur dos bien sur), raconter le voyage de presse. On s’amuse comme des fous, on bosse comme des dingues. On rompt des lances ; par exemple je m’enflamme  quand dans la médiocrité télévisuelle sort un oiseau rare, signé Jeanne Labrune… Ce sont les dernières années de la télé gaullisto-giscardienne, avec des fonctionnaires bouleversant de médiocrité et d’autoritarisme. Nous sévissons à notre façon : au lieu de les attaquer frontalement sur le capitalisme et l’autoritarisme, nous tapons de flanc en les ridiculisant… Reste que sur le colonialisme Michel est intransigeant, comparant Michel Droit s’adonnant à la nostalgie des clairons à une vieille maquerelle de bordel de campagne.
 
 

 

 

Michel ne met pas sa gaytude pour autant dans sa poche. Le terrible docteur Amoroso (le médecin homophobe des médias  que Jean-Louis Bory a ridiculisé, et dire qu’on lui confiait des adolescents !) passe-t-il dans une émission ? Michel sera si violent qu’Amoroso fera un procès à Libé et le gagnera. Michel sera peiné de n’avoir aucun article de soutien dans le Gai Pied, rien. Il y a une guerre larvée avec le Gai Pied de Le Bitoux, qui nous traite « d’ex-pères », quand  Maud assassine une émission concoctée par eux. Michel ne se gêne pas pour parler dans ses articles de la beauté de tel journaliste (« ah, la bouche de Rachid Arhab »)  de tel acteur. Bory l’avait un peu fait mais aujourd’hui quel critique gay de cinéma ou de théâtre ose le faire ailleurs que dans la presse homo ?

 

1981 est passé, le journal interrompu recommence. Les pleins pouvoirs ont été votés à July. Maud organise un dîner dans son appartement gothique de la rue Vavin… Nous sommes gardées… July nous raconte que tout le monde lui a dit « il faut conserver ta rubrique télé ».f


Hélène Hazera

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