Only tomorrow : My Bloody Valentine, bruit et transmissions

Mon parcours dans mes passions musicales a toujours été long, étalé. Je dois m’imprégner longtemps de certains artistes avant de pouvoir poursuivre ailleurs. En 1991, j’étais alors très loin de My Bloody Valentine. Le groupe sortait le colossal Loveless, immense chef d’œuvre de rock vague, vaporeux et lointain. Cet album allait totalement changer la manière dont je percevais le « bruit » dans la musique, quand je le découvrais bien plus tard. 

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Asven Gariah

par Asven Gariah - Dimanche 03 mars 2013

Né en 1985, passionné de musiques nouvelles, ingénieur.  

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Mon parcours dans mes passions musicales a toujours été long, étalé. Je dois m’imprégner longtemps de certains artistes avant de pouvoir poursuivre ailleurs. En 1991, j’étais alors très loin de My Bloody Valentine. Le groupe sortait le colossal Loveless, immense chef d’œuvre de rock vague, vaporeux et lointain. Cet album allait totalement changer la manière dont je percevais le « bruit » dans la musique, quand je le découvrais bien plus tard. 

J

e restais pendant plusieurs semaines bloqué dessus, alors que je revivais une époque dont il ne me restait plus aucun souvenir précis, et alors que toute une somme d’artistes de musique électronique m’avaient déjà accoutumé à une certaine forme de bruit. Beaucoup de questions fleurissaient: plusieurs concepts semblaient se téléscoper et prendre un sens nouveau.

Je découvre aujourd’hui avec une excitation permanente et intenable le très beau m b v, une sorte de suite logique et hantée à Loveless.

 

 

Signaux électriques 

 

Le début des années 1990, je le garde comme une époque abstraite dans ma mémoire. J’avais 5 ans. Ces années ont donc inévitablement laissé leur empreinte sur moi. Aujourd’hui, je revois une photo de moi devant un téléviseur d’époque, à un âge encore plus jeune. Mon visage me paraît beaucoup plus agréable, avec ce grand sourire très naïf, et, comme je ne l’ai noté que récemment, à la télévision : Top 50, MARRS, Pump Up the Volume. Je n'invente rien. Certaines personnes sont douées pour revenir sur leurs jeunes années, avec une acuité sans doute un peu feinte. Je ne regarde jamais les photos. Je ne veux rien en retenir. Le visage sur cette photo attire l’attention, et pourtant je suis convaincu que c’est également ailleurs qu’il faut regarder, se concentrer, activer sa véritable mémoire.

 

On est vite trompé si on ne s’attache qu’aux souvenirs purement visuels immortalisés par les photographies. Les empreintes d’une époque tissent quelque chose d’autre sur la mémoire, d’invisible, d’imperceptible, de quasi surnaturel. Par exemple, je sais que j’avais angoissé par le générique de Top 50. Ce n’est pas visuel, ce n’est pas très intelligent à dire, mais cela signifie peut-être quelque chose: les gros caractères, le décompte ? J’avais peur de choses très bêtes à la télévision. Mon pire souvenir reste celui du clip, en soi totalement grotesque et inoffensif, de Money For Nothing des Dire Straits. Je bondissais du canapé, je pleurnichais de rage, je me cachais. Certaines peurs mériteraient comme ça d’être revécues, plutôt que d’être ridiculisées. C’est un phénomène plus parlant qu’une image immortalisée sur papier photo argentique. C’était la fin des années 1980 et le début des années 1990. Je n’accorde pas plus d’importance à la télévision qu’à ma personne sur cette photo, ce n’est pas ça. De toute manière, j’ai tout oublié.

 

“The greater is the beauty

The profounder is the stain

Significant of the forbidden

Transgressed in eroticism”

 

— Stereolab Pack Yr Romantic Mind.

 

 

Messages bruités 

 

Aux alentours de 1996, j'étais déjà assez maladroit dans la vraie vie, mais ça allait plutôt bien. Mon univers musical commençait enfin à avoir une certaine forme. Je ne pense pas qu'on puisse parler de croissance, et encore moins « d'éducation » musicale. Ma fascination pour les musiques électroniques, même les pires, avec tous ces morceaux clubs un peu trash qui faisaient ma joie le samedi sur Voltage FM, c'était une manière de prolonger l'enfance. À l'époque je ne théorisais rien comme je le fais maintenant. Ces morceaux chassaient l'univers trop sérieux, compliqué et adulte de toutes les formes possibles de chanson. Certains titres assez grand public ont conservé tout leur charme intact et intemporel. The Funk Phenomena, c'était la tonne de filtres, comme on joue sur un curseur. Born Slippy .NUXX, Firestarter, j’étais aux pays des merveilles, sans avoir vraiment conscience de l’aspect drogue de ces chansons. Crispy Bacon, cette électricité statique, excitante et angoissante. Encore une fois, certaines peurs mériteraient d'être revécues, avec la même innocence.

 

Vers la même époque, je découvrais Daft Punk, qui me collait ma première grande claque musicale (et dont j’ai déjà parlé ici). Je n’en suis, d’ailleurs, jamais revenu. Da Funk, avec ses basses comme des lacérations sur les ondes radio. L’épopée explosive Revolution 909, sans couleur house music ou rock distincte. Aujourd’hui, je comprends qu’il s’agissait de ma première étape musicale fondamentale, notamment parce que Daft Punk ne s’est jamais arrêté, lui, à la douceur des souvenirs purement visuels. Depuis ces débuts, le groupe fuit la réalité en se retranchant derrière des masques inhumains. Il préfère revivre le souvenir d’enfance comme un besoin essentiel de bruit, de grincement pour hurler, comme une violence hédoniste adolescente toujours sur le point d’éclater. Ce n’est pas un hasard si les photos que le groupe a choisies pour le livret de Homework datent de leur enfance, et s’il comporte les passages les plus délicieusement outranciers de leur discographie.

 

Dans une même logique, la vague fascination pour le médium télévisuel n’est jamais non plus très loin. Par exemple, bien avant de verser dans la noirceur, la moitié Thomas Bangalter collaborait en 1998 sur un des plus beaux titres de « filtered house music » jamais produits : Music Sounds Better With You de Stardust. Le clip mettait en scène un gosse rêveur et un classement musical à la télévision, où on découvrait comment, petit à petit, Stardust parvenait à trôner au sommet. Puis, en 2005, le groupe choisissait explicitement la télévision comme fil conducteur de leur 3e album, Human After All (2005) : extraordinaire fresque oppressante, rugueuse comme du rock machinal et sévère, restée assez mal comprise du public.

 

Tout cela correspond à l’empreinte d’une époque dans l’enfance comme un signal « bruité » (ce qui a un sens mathématique précis) enveloppant la mémoire, plutôt qu’un souvenir géographique précis, une parole précise ou une personne particulière. Il faut alors renverser les sensations: reléguer les instruments au rang d’artefacts, et aborder le bruit comme une réalité cachée et néanmoins très plus porteuse de sens, comme une matière qui mérite d’être explorée, composée, digne d’émouvoir.

 

“One man’s noise is another man’s journey”

— Lu sur YouTube.

 

 

Le nouveau vague 

 

Quand je découvrais My Bloody Valentine en 2010, en m’y mettant par hasard, le premier contact fut tendu. J'écoutais Loveless. Venant principalement du monde des musiques électroniques, j'étais plein de préjugés sur ce genre d'albums rock catalogué culte. Je ne sais pas pourquoi mais je m'attendais à une sorte d'Another Green World de Brian Eno, sachant que je déteste les concepts intellectuels de Brian Eno. Loveless n'avait strictement rien à voir avec Another Green World, et le son vvaagguuee qui le traversait m'avait étrangement contrarié; je n'allais quand même pas me mettre à fouiller pour trouver un quelconque intérêt à un album de rock un peu différent, du « shoegazing » comme on l’appelle, avec des voix féminines éthérées sur une sorte de brouhaha conceptuel, ce serait honteux, ça me rendrait moi-même un peu moins différent et un peu moins fier; j'étais vexé. J’étais sur le point de supprimer ces fichiers fraîchement téléchargés (on est ici dans une expérience virtuelle, également dans le sens où elle est purement solitaire et cérébrale, sans le moindre objet de contact social).

 

Cependant, comme toujours je m’étais retenu et j'y étais revenu, parce que je savais que j'étais passé à côté, que je n'avais rien compris. Ce n’était pas la première fois que j’avais cette première réaction bien détestable de rejet, pour des raisons de textures, inhabituelles, sur des albums que je finis souvent par adorer avec le temps (par exemple Night Dolls With Hairspray (2010) de James Ferraro: écouter Leather High School.

 

Je découvrais un procédé que je n’avais même pas envisagé malgré toutes ces musiques électroniques tordues: le mur de bruit, ici de feedback. Je découvrais qu’on pouvait conserver des éléments reconnaissables de guitare électrique et de batterie franche dans une chanson, et en même temps les faire plier, les « révéler » à la manière d’une photographie, sous une couche de feedback mouvant et continuel, massif et implacable (I Only Said, ou l’extrême To Here Knows When). Une émotion, toute pure et aérienne, commençait enfin à se révéler par le fond, et ce fond était une couche de bruit coloré totalement envahissant. C’était comme si on trouvait, là aussi, enfin un moyen d’exprimer sa véritable énergie, un cri qu’une voix trop pudique, fragile, abattue, rêveuse, blessée, distante, perdue, n’oserait jamais pousser, puisqu’elle n’en aurait pas la force seule. C’était totalement significatif de ma génération, et un procédé infiniment honnête. C’était une puissance sonore dans laquelle on se blotissait, se dissolvait, et qui ne servait plus d’exutoire, contrairement à Daft Punk, mais de révélateur. Elle s’écoutait très fort (Only Shallow), et repoussait lentement, méthodiquement, comme par magie, tous les connards testostéronés qui cherchaient le son fort uniquement pour l’adrénaline. Au contraire, elle protégeait et révélait les jeunes gens sensibles et réservés. C’était un mouvement inverse, une expérience totale.

 

Aujourd’hui, je découvre jour après jour m b v, et ma fougue pour My Bloody Valentine est comme neuve. Certaines réactions à l’annonce de la sortie du nouvel album (hein, Rodrigue), le soir même sur Facebook, sans prévenir les journalistes auparavant, n’ont heureusement rien gâché. Il est vrai que le perfectionnisme de Kevin Shields avait atteint un tel comble que plus personne n’y croyait. En effet, la tête pensante du groupe sortait enfin cette suite tant attendue à Loveless... vingt-et-un ans après ce dernier. Dans un tel contexte, l’album avait alors toutes les chances d’être surfait, trop long, maximaliste, terrassé par sa propre exubérance. Or, l’absurdement nommé m b v[1] est exactement le contraire.

 

Le son de m b v, sauf pour les trois derniers titres, n’offre pas de surprise majeure, pas d’effet sonore totalement déstabilisant pour ce qu’on connaît de My Bloody Valentine. Il s’ouvre même sur une chanson, she found now, grammaticalement louche mais d’une sérénité étrange. Sans percussion, elle s’étend comme une invitation où on vous laisse prendre le temps de venir, de prendre vos marques. Vous buvez le bleu électrique de la pochette, lentement. Vous vous imprégnez des grésillements, des résonances. On est donc, sur ce point, dans une démarche un peu différente de Loveless, qui démarrait sur des percussions qui s’imposaient à vous, pour vous jeter dans le vague, immédiatement. C’est pour cela qu’il faut découvrir m b v dans l’ordre.

 

Les titres de la première partie m b v s’enchaînent ainsi, lentement dans une continuité sonore impeccable, dans un même relâchement, un même désir de laisser couler. Il n’y a pas vraiment de refrains, simplement des petits thèmes légers en boucles. Les voix, des deux sexes, sont tout en retenue: ni murmurées, ni scandées, mais simplement « soufflées ». En ce sens, My Bloody Valentine évoque pour moi ces ambiances où la voix émerge doucement, au petit matin ou même en plein après-midi sous un soleil de plomb. Vous lâchez prise, seul, par pur plaisir, et tant pis s’il n’y a pas de main à vos côtés pour vous caresser les cheveux.

 

Mais sous cette torpeur apparente, la formule My Bloody Valentine n’est pas devenue plus raisonnable pour autant : elle est bel et bien poussée à l’extrême (who sees you). Le mur de feedback et de saturation n’avait jamais été aussi prononcé, il l’est bien plus que sur Loveless, il déploie une énergie déchirante si on ferme les yeux, si on écoute l’album au casque ou si on l’écoute fort, très fort. Sur les trois derniers titres de l’album, le groupe, comme sur un coup de tête, investit totalement sur cette énergie, détourne d'un coup tous les codes du genre qu’il a lui-même fondé. Il n’hésite pas au passage à mettre en jeu sa fascination très nineties pour le breakbeat (in another way), jusqu’à un final totalement psychédélique.

 

Cette manipulation perpétuelle du bruit, ce n'est pas qu'un moyen. C'est une prise de position très risquée. C'est un savoir-faire unique du son. En effet, le son risque toujours, lui, de très mal se situer entre toutes les possibilités que cela ouvre : entre un grésillement qui vous ferait souffrir et un autre qui vous électrise (if i am), entre un mur de bruit qui vous plierait en deux et un autre qui vous révèle à vous-même, entre une chanson qui sombre dans l'horreur et une autre qui prend une ampleur océanique. On sent déjà cette conscience de l'équilibre dans une chanson plus ancienne, et plus ouvertement rock, comme Cigarette In Your Bed (You Made Me Realise, 1987), d'une langueur sublime entre de beaux assauts de guitare électrique.

 

Mais sur m b v, c'est bien l'incroyable only tomorrow qui fait la plus sidérante démonstration de ce concept, et qui négocie le mieux cet équilibre. Recalées dans le fond, les paroles y sont sensuelles, comme incomplètes (les paroles de My Bloody Valentine donnent d’ailleurs parfois lieu à des transcriptions assez variées [2]). On devine une sensualité blessée par un manque, une femme qui espère un contact, qui se complaît dans une sensualité fantasmée, qui attend un autre jour. La mélodie, elle, n'atteint pas de climax particulier, ne fait pas de pause puis de reprise. Elle suit simplement le thème doux-amer, absolument irrésistible, et boucle. Quand au bruit qu’on découvre, il s’amplifie d'un coup, il survient au moment où d’autres auraient attendu une envolée lyrique vocale. Il est rauque, amplifié jusqu'à une puissance presque dramatique, trituré par à-coups saccadés. Il tord le morceau d'une manière qu’on n’avait jamais entendue chez le groupe auparavant. Puis on finit par comprendre que ce bruit, en réalité, libère le morceau, quand il le laisse s'échapper sur une longue fin sans parole, quand la voix lui passe totalement le relais, quand il peut porter à lui seul toute l'émotion, toute l'élégance...

 

 

Vagues transmissions 

 

Cette idée de tordre un son fragile pour le faire parler, pour lui faire sa psychanalyse, m’est en réalité bien familière. J’identifie plusieurs artistes, totalement significatifs de mon univers, qui suivent plus ou moins ce procédé: utiliser de douces mélodies, et y appliquer une palette de bruit toute personnelle, par exemple de la synthèse granulaire, des « polysynths » ou que sais-je, pour évoquer quelque chose de beaucoup plus fort, pour court-circuiter la simple musique et lui faire véhiculer d’inattendus messages.

 

Parmi ces artistes: le duo fraternel Boards of Canada et l’artiste Oneohtrix Point Never (dont j’ai déjà également parlé ici). Si le son de l’un et de l’autre sont beaucoup plus artificiels que celui de My Bloody Valentine, ce sont bel et bien des héritiers directs et revendiqués des pionniers du shoegazing.

 

“Of course we are massive fans of My Bloody Valentine. Loveless is probably one of my top five favorite albums of all time. I think that, even if we don't sound like them, there's a connection in terms of the approach to the music. The idea of making music where it's really difficult to figure out which instruments you are listening to but you just don't care.” [3]

— Mike Sandison de Boards of Canada

 

“For example, Boards of Canada was something I never really listened to a lot, yet people always compare my music to that. Loveless is a much bigger influence – it’s my favorite record ever. Period. And every time I start recording a new record, I listen to Loveless.” [4]

— Oneohtrix Point Never

 

On réalise alors qu’on ne peut pas s’arrêter à la simple texture, tout comme on ne peut pas s’arrêter à de simples souvenirs visuels photographiques, pour comprendre cela. Une transmission s’est opérée, de manière immatérielle, et se rend visible dans des canaux beaucoup plus enfouis qu’une simple question de texture, de forme, de style.

 

Ces canaux se trouvent peut-être, encore, dans l’idée de médium. Les deux frères écossais ont choisi leur nom de groupe depuis la National Film Board of Canada. Ça ne s’invente pas. Cette société produisait des documentaires à vision éducative qui étaient diffusés à la télévision en Grande-Bretagne pendant leur enfance. C’était au début des années 1980, et les musiques utilisées étaient sans doute fantastiquement pointues et psychédéliques. Les oreilles des frères ont alors été considérablement captivées, enchantées et traumatisées par ces mélodies lointaines. À côté de cela, on imagine également l’effet des fameux films éducatifs


Asven Gariah

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