Comment élever son enfant dans une société hétéro-normée ?
par Teklal Neguib - Dimanche 10 février 2013
Métisse de 34 ans, Teklal Neguib est une écrivaine post-coloniale et queer, proche du Mouvement de la Créolité. Intervieweuse d'artistes, elle est membre de French Writers Worldwide, communauté internationale d'écrivains francophones défenseurs de la langue française. En son temps, co-fondatrice du forum IdentiTrans et modératrice du forum TransMecsetMecs, son travail porte sur les questions d'identité et de poétique des paysages.
Être une maman… être une maman ce n'est déjà pas évident en temps normal. On s'angoisse pour un rien, une fièvre, un simple rhume. On est terrorisé par un bobo. On part en pleine nuit à l’hôpital pour tout et n’importe quoi. On protège son enfant contre tout ce qu’il y a de mauvais. On le veut heureux, vivant, joyeux, épanoui. Et puis le bébé grandit, apprend à marcher, gazouille, puis parle. Il va à la crèche ou chez nounou. Il rencontre d’autres enfants. Puis il entre à l’école, et c’est le temps des premières affections, des premières tendresses, des premières émotions. Et c’est alors que l’on se rend compte que son enfant n’est pas tout à fait comme les autres…
E
n tant que parent, nous décidons toujours de ce que l’on va apprendre, transmettre comme valeurs à son enfant. Dès ses premiers mois, j’ai donc voulu que mon fils apprenne qu’il pouvait librement aimer un garçon ou une fille plus tard. Vous allez me dire, dès ses premiers mois, mais c’est trop tôt ! En théorie, vous n’aurez pas tort. Mais prenez bien conscience d’une chose, la propagande hétéro-normative commence très tôt dans la vie d’un enfant, dans les comptines, les histoires qu’on lui raconte, les contes avant de s’endormir, quand la princesse attend son prince charmant. Connaissez-vous des histoires pour enfant où un prince attend son prince charmant, où une princesse attend sa princesse charmante ? Personnellement, je n’en connais pas. n tant que maman, les seules histoires que j’ai trouvées n’étaient qu’hétérosexuelles, et il faut bien le dire extrêmement caricaturale quant aux rôles homme-femme, garçon-fille joués par les personnages.
Et dès sa plus tendre jeunesse, dès sa vie de bébé, l’enfant entend dans la bouche des adultes des histoires de garçons qui aiment des filles, des filles qui aiment des garçons. Ses parents se projettent dans l’avenir et l’imaginent marié avec la petite fille des voisins, telle enfant chez Nounou, ou cette petite de la crèche. L’imaginaire adulte le projette dès sa sortie du ventre, parfois même avant, dans un monde hétéro-normatif qui impose l’hétérosexualité comme la norme absolue, à reproduire de manière évidente. Elle est prégnante, puissante. Quand ce ne sont pas les parents, c’est Nounou, c’est Tonton, le mari de Nounou, ce sont les dames de la crèche, telle dame ou tel monsieur rencontré au marché s’extasiant devant un bébé garçon et un bébé fille jouant avec une carotte. Ce sont des réflexions, qui sans cesse créent un cadre, impose une pression à l’enfant pour s’y conformer, le force à ne s’envisager que dans des relations hétérosexuelles montrées comme l’essence même de l’humanité, l’évidence absolue des relations amoureuses, le seul lieu existant d’épanouissement. Si vous ne me croyez pas, allez faire un petit tour dans le rayon livre pour les bébés et les jeunes enfants, et vous verrez. Ecoutez les discours des parents hétérosexuels, réalisez à quel point combien envisage que leur enfant puisse être autre chose qu’hétérosexuel, c’est-à-dire aucun.
Parfois, cela débute même avant. La société commence par s’attaquer aux personnes les plus fragiles, mais qui lui serviront de bras armés : les parents. Les parents sont les plus fragiles, parce qu’ils veulent absolument bien faire. Ils lisent tous les livres, toutes les revues, respectent les recommandations à la lettre, tant ils veulent bien faire, être des parents parfaits, rendre heureux leurs enfants. Pour la société hétérosexuelle dans laquelle nous vivons, pour assurer sa domination, et la pérennité de cette domination, il suffit donc de s’en prendre à eux, au fond si crédules, en leur faisant croire que « c’est pour le bien des enfants ».
C’est ainsi qu’en 2009, quand fiston avait à peine quelques petits mois, je suis tombée sur un article d’un magazine pour parents, que j’avais acheté (comme tout parent angoissé, j’en achetais des tas chaque mois). En le lisant, j’ai eu l’ineffable déplaisir de tomber sur un article d’une psychologue, qui nous expliquait que le bébé ne doit pas partager le lit des parents, même de temps en temps, ne pas être trop proche de sa mère, car cela risquerait de faire de lui un homosexuel à l’âge adulte. J’ai assez peu goûté le fait d’apprendre que c’était un risque, quelque chose qu’il fallait éviter. L’écrit en lui-même était bien plus homophobe, que ce court résumé. J’étais choquée, scandalisée, outrée qu’une revue pour parents en soit à un tel niveau d’arriérisme. Que des clichés stupides sur l’homosexualité, forcément à éviter (pensez-vous un truc si dégoûtant), et forcément de la faute des mères (c’est toujours la faute des mères de toute façon!). Du fait du rôle et de la responsabilité de ce type de revue sur les parents, et via eux, sur l’éducation des enfants, j’avais contacté certaines associations soit d’homoparentalité, soit luttant entre autres contre l’homophobie, pour qu’elles s’en saisissent, et contactent la revue. Mais rien n’a été fait, on ne m’a même pas daigné me répondre. J’ai écrit sur le forum du magazine, des copains du forum transmecsetmecs sont venus en soutien, pour dire à quel point ils étaient choqués par les propos. Deux autres mamans ont aussi répondu dans le même sens que nous, mais personne de la revue n’a daigné réagir, pas plus que dans le numéro suivant, ni les autres mamans. Manifestement, ce n’est pas bien grave si dans des revues censées aider les parents à devenir de bons parents pour leurs enfants on leur apprend un tel niveau d’homophobie. Suite à cela, je n’ai plus acheté ce magazine, et j’ai jeté mon exemplaire à la poubelle, seul endroit où il méritait d’être.
En terme d’éducation pour mon fils, j’ai donc décidé très tôt de lutter contre cette homophobie fabriquée, crée et cette hétéro-normativité imposée de force dès le plus jeune âge. Je suis partie du principe que je ne savais pas qu’elle serait sa future orientation sexuelle, et que même s’il était probable qu’il soit hétérosexuel, rien ne le garantissait. Et, quand bien même il serait hétérosexuel, je voulais que dès tout jeune, il comprenne qu’il n’y avait pas que les hétéros en ce bas monde, mais aussi des gays, des lesbiennes, pour que plus grand, il soit respectueux des personnes LBTG, et qu’il devienne hétéro par choix, et non par conformation sociale, par endoctrinement hétéro-normatif. En résumé, j’ai essayé de lui donner une éducation LBTG-friendly. Avec un bébé, cela consistait, de temps à autres, à transformer une histoire de prince et de princesse en une histoire de deux princes, mais surtout de temps en temps, lui dire « Quand tu seras grand, que tu auras une petite copine ou un petit copain …», pour lui créer un environnement imaginaire où l’homosexualité a sa place à égalité avec l’hétérosexualité. Et cela advenait une fois de temps à autre, juste comme un rappel, de ce qu’il a le droit d’être, de ce que les autres ont le droit d’être.
Mais seulement parfois, il arrive que l’on se rende compte que son enfant n’a de relations fortes qu’avec d’autres enfants du même sexe, qu’il ne fait des bisous qu’à eux, qu’il ne parle que d’eux, qu’il n’a de chagrin que vis-à-vis d’eux. Au début, les parents que nous sommes se disent que cela lui passera sans doute, mais nous nous gardons l’information. Et puis l’on réalise que le temps passant, cela se confirme.
Le petit garçon à qui vous avez donné naissance, du haut de ses quatre ans, n’éprouve de tendresse qu’envers S, un autre petit garçon, après en avoir eu pour T. (garçon lui aussi). Et quand à un moment, il se lasse de S, c’est D. un badboy de son âge, à qui il donne ses bisous, avec qui il passe son temps. Puis finalement avec S., c’est la réconciliation. Surtout qu’avec S. c’est véritablement réciproque, c’est même parfois S le plus fougueux (la fameuse technique du bisous-étranglement chère à S.). Alors, en tant que maman, il faut se rendre à l’évidence: quel que soit l’orientation amoureuse future de son Fiston, il est actuellement dans une phase garçon. Oh, je sais, un certain nombre va pousser des cris d’orfraie, disant que c’est moi qui projette blablabla sur mon fils blablabla, que je veux en faire un gay, qu’il se cherche, etc… Alors évidemment, la coupable c’est moi, de toute façon, c’est toujours la faute des mamans. D’abord, je ne vois pas pourquoi je voudrais en faire plus un gay qu’un hétéro, tout ce que je veux c’est qu’il soit heureux, en paix avec lui-même, sans conflit intérieur, vis-à-vis de ce qu’il est. D’ailleurs, si je lui avais donné l’éducation hétéro-normative telle qu’orchestrée par notre société, les mêmes d’entre vous qui sont si choqués, m’accuseraient-ils de vouloir le forcer à être hétéro ? Bien sûr que non. L’accusation ne concerne que les personnes LGBT, jamais les hétéros.
Trop tôt pour l'amour ?
Certains diront que c’est trop tôt pour qu’il ait un quelconque sentiment amoureux. Mais c’est faux, nous venons d’une famille d’amoureux précoces. À 6 ans, j’aimais un garçon (et c’était du sérieux, nous étions mariés voyez-vous, cela a duré un an), à 9 ans, j’aimais une fille qui se considérait comme un garçon (et j’étais follement amoureuse d’elle, ça a duré deux ans, et a provoqué le plus immense chagrin d’amour que j’ai jamais connu dans ma vie). Quand à ma sœur, elle est tombée amoureuse d’un garçon de son âge à deux ans. Quand ils en eurent 4, je les ai retrouvés tous les deux nus, se frottant l’entre-jambe : ils voulaient faire un bébé ! Et çà, pour ne parler que de nous deux. Du coup, je suis très bien placée pour savoir que le sentiment amoureux n’attend pas l’âge canonique de douze ou treize ans pour débarquer un beau matin dans la vie des miens, ni des enfants en général.
Seulement, voilà, dans la société homophobe dans laquelle nous vivons, Fiston et S. ne peuvent pas vivre leur relation, de la même manière que si l’un des deux était une petite fille.
En effet, quand deux jeunes enfants de sexe opposés ont une relation très forte, alors les adultes s’extasient, posent le mot « amoureux » dessus, parlent de fiancé-e, de mariage. Parfois les enfants eux-mêmes jouent au mariage, aux époux, comme quand j’avais 6 ans, une cage de foot renversée nous servait de maison et où l’on se faisait des bisous (chastes). Toutes ces relations amoureuses sont constructives pour l’enfant. Il s’agit de son éveil au sentiment amoureux. Cela participe à la construction de sa future vie amoureuse, et sa vie de couple.
Agressions verbales ou physiques
Mais lorsque la relation est avec un autre enfant de même sexe, alors la difficulté pour le parent est très grande. Parce que poser les mots adéquats sur la relation serait mettre en danger l’enfant, vis-à-vis des autres enfants (je sais déjà que Fiston est embêté par d’autres garçons de sa classe, dont le D. susnommé), mais aussi vis-à-vis du corps enseignant et autres membres de l’établissement scolaire.
Parce qu’il peut être victime d’agressions verbales ou physiques, de harcèlement, parce que « certaines personnes bien intentionnées » peuvent décider de les séparer, de vouloir les forcer et les transformer en « hétéros » (pour leur « bien », bien sûr).
Du coup, y compris dans ma relation à lui, je suis moi-même bloquée, car je ne peux pas lui parler d’amour, d’être amoureux, je ne peux pas l’éduquer convenablement, car poser les mots, c’est prendre le risque qu’il les répète, c’est prendre le risque d’exposer un enfant de quatre ans sans défense à la haine des autres, dans un lieu sur lequel je n’ai pas de prise, ni de pouvoir. C’est aussi prendre le risque de la stigmatisation, et que tout son comportement soit passé au crible d’une homophobie, rendant ses « penchants » coupables de tout, un peu comme quand Gaston Kelman s’est entendu dire par la maîtresse de son fils métis que ses « problèmes » était dû au fait qu’il était, en France, loin de son « milieu naturel » (sic). Et quand on sait que mon fils est déjà un métis, enfant de deux métis…
Protectrice > éducatrice
Parce que mon rôle de protectrice passe avant celui d’éducatrice, j’ai donc fait le choix de ne rien dire, surtout que manifestement Fiston n’en parle qu’à moi, de ses relations avec S., et de ses histoires de bisous. Il n’y a qu’environ une fois tous les 6 mois, que je pose les mots « amoureux », « amour », « chéri » dessus, pas suffisamment pour qu’il le répète, mais j’espère suffisamment pour qu’il en reste un vague petit quelque chose dans son inconscient, pour voler à l’homophobie et à la haine, ne serait-ce qu’un tout petit espace de normalité.
Pour montrer à mon fils que ses sentiments sont normaux, à un moment, j’ai utilisé Tumblr, avec ses jolies petites photos/dessins de petits couples gays, lesbiens, hétéros (photos très sages et très softs, bien sûr), pour lui expliquer et lui montrer qu’il y avait des garçons qui aimaient des filles, des garçons qui aimaient d’autres garçons, et des filles qui aimaient des filles. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était toujours çà. Pour lui créer un imaginaire dans lequel l’homosexualité a une place égale à l’hétérosexualité, pour lui montrer et qu’il comprenne que l’homosexualité est tout aussi normale que l’hétérosexualité. Sauf que comme depuis, Tumblr a été envahi de photos pornographiques, j’ai perdu cet outil éducatif, et je suis très clairement bien embêtée.
J’utilise aussi la série Minuscule, qui, dans quelques rares épisodes, aborde la question de l’homosexualité, notamment cet épisode où deux chenilles sont amoureuses. Je lui invente de temps en temps des petites histoires aussi. On prend et on crée ce que l’on peut, même si l’on n’a pas grand-chose.
Rien. Rien de rien.
Même au niveau LGBT, je ne trouve rien. Il existe bien des livres pour enfant sur l’homoparentalité, mais pas sur le fait pour un enfant d’être amoureux d’un autre enfant comme lui. J’ai cherché, je n’ai rien trouvé. Au niveau des festivals, les enfants (surtout jeunes) n’ont pas de place. La plupart (je dis la plupart, mais en fait, je n’en ai trouvé aucun) n’ont même pas de système de garderie, s’occupant des enfants pendant que les papas ou les mamans vont voir des films ou assister à des spectacles. Ce qui a pour conséquences qu’une personne comme moi, qui ne peut pas faire garder son enfant pendant ce temps-là, ne peut d’ailleurs même pas venir au festival.
Mais il n’y a pas non plus de programme spécifique à l’attention des enfants, ni des jeunes enfants. Je me rappelle très bien quand j’étais allé à un festival lesbien, qui s’avérait être non-mixte, m’être dit que si je venais de m’outer comme lesbienne et si j’avais eu un fils, je n’aurais même pas pu l’amener pour lui montrer des films, etc… afin qu’il voit que sa maman était une maman comme les autres, pour le rassurer, pour qu’il fasse connaissance avec d’autres, qu’il se rende compte que les LGBT sont des gens comme les autres. Mais que nenni, interdit à tout mâle, et aucun espace prévu pour les enfants ! Un an plus tard, j’étais enceinte de mon fils !
Et ce alors que les festivals pourraient être l’occasion de regarder les épisodes correspondants de Minuscule, de créer des dessins animés, de créer des textes, que ce soit sur l’homoparentalité, ou le désir amoureux entre enfants. Les festivals ont un rôle éducatif, qu’ils ne jouent pas. Ils pourraient être un lieu et une source de création, mais manifestement se le refusent ou n’y songent même pas.
À croire qu’il n’y a pas que les hétéros homophobes qui pensent que les LGBT n’ont pas d’enfants …
Clandestinité
En effet, je n’ai aucun outil véritable à ma disposition, ni histoires, ni contes, ni images, je n’ai que des mots, que je ne peux pas vraiment utiliser. Je n’ai personne avec qui dialoguer, sans me prendre des réactions homophobes ou simplement gênées, un vide sidéral. Je n’ai pas de lieu de parole, je n’ai pas de structures sur lesquelles m’appuyer, pas de livres qui me disent quoi faire.
Parce que même si cela ne présage en rein de sa future orientation sexuelle et amoureuse, le temps actuel est ainsi fait que pour le moment, ses préférences vont nettement aux garçons.
Tout ce que je fais, je ne le fais que par petites touches, de temps à autre, très espacé, parce que je suis contrainte par le monde qui nous entoure à la clandestinité, et Fiston aussi. Donc leur relation passe sous couvert d’ « amitié »… C’est tout ce que je peux offrir à mon fils, et encore je le vole...
En fait, rien que de raconter la prison dans laquelle l’homophobie et la haine nous enferment, ce néant dans lequel nous sommes, tout çà pour quelque chose d’aussi beau que l’éclosion du sentiment amoureux chez un enfant, ça me fait pleurer. Parce que c’est dur et que nous sommes très seuls. Parce que parfois ne pas poser les mots, ne pas dire, c’est encore la seule liberté et la seule protection, que l’on puisse offrir à son enfant de vivre sa relation comme il l’entend… et que rien que çà, c’est violent !
Mais pour conclure ce texte, je laisserai le mot de la fin à Fiston, qui me disait, à propos de la sieste à l’école : « Avec S., dans la cour on se fait des bisous, on se donne la main, et on part faire dodo tous les deux ».
