Douze ans de #MariagePourTous en Hollande — Un bilan effrayant

Voilà presque douze ans que deux hommes ou deux femmes peuvent aussi se marier aux Pays-Bas. L’ouverture du mariage était une première mondiale, les pays scandinaves ayant jusqu’alors inventé de nouvelles formes de contrats pour les couples du même sexe. La démonstration de force à Paris d’une Église catholique aux abois et d’un UMP prêt à tout pour mobiliser une base déchirée par la guerre des chefs me semble être le bon moment pour, justement, faire le bilan d’une décennie de #MariagePourTous en Batavie. Et il y a effectivement de quoi avoir peur.

filet
Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 20 janvier 2013

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

filet

Voilà presque douze ans que deux hommes ou deux femmes peuvent aussi se marier aux Pays-Bas. L’ouverture du mariage était une première mondiale, les pays scandinaves ayant jusqu’alors inventé de nouvelles formes de contrats pour les couples du même sexe. La démonstration de force à Paris d’une Église catholique aux abois et d’un UMP prêt à tout pour mobiliser une base déchirée par la guerre des chefs me semble être le bon moment pour, justement, faire le bilan d’une décennie de #MariagePourTous en Batavie. Et il y a effectivement de quoi avoir peur.

C

’était un lundi matin, au lycée où j’enseigne le français, au lendemain de l’énorme cortège des opposants à l’égalité entre hétéros et homos (il faut bien appeler ça par son nom) avec des slogans haineux et des serre-têtes bleu marine. La télévision néerlandaise avait ouvert le journal du dimanche soir sur des images spectaculaires et un commentaire ahuri de la correspondante à Paris du style « des centaines de milliers de Français refusent l’égalité pour les homos ». Ma classe de cinquième (première classe de collège ici) est un peu nerveuse et je leur demande ce qui ne va pas.

« Monsieur, pourquoi les gens étaient dans la rue en France pour refuser le mariage des gays ? »

Je leur explique donc que le gouvernement de gauche, formé après l’élection présidentielle de l’année dernière (tout le pays l’avait suivi et commenté), a lancé un débat sur l’ouverture du mariage aux couple du même sexe. J’essaye d’en profiter pour parler de l’opposition droite/gauche et du nom des différents partis. Mais je sens la classe fébrile. 

 

« Mais Monsieur, on ne comprends pas pourquoi ils sont contre. »

J’essaye de leur expliquer le poids de l’Église, les problèmes de l’opposition à se rassembler, tout ça. Ça n’arrange rien, ça bavarde, je sens que ça va finir par des punitions.

 

Finalement une fille un peu plus verbale que les autres se décide... « Non mais Monsieur, on ne comprend pas pourquoi ça les dérange que d’autres personnes se marient. Cela ne les concerne pas. On ne va pas les obliger à se marier avec un autre homme s’ils sont des hommes, ou avec une autre femme s’ils sont des femmes. » 

« Oui, vous n’expliquez pas bien, on ne comprend toujours pas pourquoi ! »

 

Bref, le prof est nul.

Et c’est vrai, j’avais du mal à trouver un seul bon argument en faveur des manifestants de la veille. Je pouvais essayer de les balader avec un truc sur l’Église ou l’UMP au bord de l’explosion, sous menace du FN, mais pas de vraie raison crédible à leurs yeux. Je ne sais pas si c’est pareil dans les collèges et les lycées français, mais ma collègue de français, dans la salle d’à côté, a eu le même genre de questions, et elle a eu le même embarras à expliquer pourquoi.

 

 

12 ans après

 

En 2013, ça fait douze ans que les couples de même sexe peuvent se marier. On est arrivés là grâce à un débat, à la fin des années 1980, sur la question de l’égalité. Ce débat a débouché sur un changement constitutionnel en 1991 (l’article premier de la Constitution stipule que tout le monde doit être traité de façon égale), et sur la mise en place d’un partenariat civil ouvert à tous les couples en 1997.

Ce partenariat a été amélioré à tel point que ses conséquences juridiques étaient les mêmes que le mariage, ce qui a fait que le mariage a été finalement ouvert à tous les couples au début du 21e siècle. Le maire d’Amsterdam s’est empressé de marier plusieurs couples de même sexe le 1er avril 2001 à minuit une, en présence des caméras du monde entier. Amsterdam, ville la plus tolérante du monde. L'office de tourisme était ravi.

 

Et depuis ? Rien. 

 

 

Enfin si. Pas mal de choses, même. Mais pas comme on pourrait l'imaginer.

On a eu le 11 septembre et l'assassinat de Pim Fortuyn, folle populiste amateur de jeunes prostitués marocains. Les Pays-Bas se sont déchirés sur la question de l'islam, Rita Verdonk a été la première à draguer les homos pour qu'ils votent pour elle, au nom de l'égalité homos-hétéros menacée par les méchants musulmans. Geert Wilders l'a remplacé, sans rien changer de ce côté.

 

Surtout, les Pays-Bas ont été systématiquement éiminés de tous les concours de l'Eurovision, même après avoir essayé les folles, les vieux, une Turque, des Noirs, des beaufs, d'autres folles, des grandes blondes. Rien à faire. Un vrai drame national.

 

Beaucoup de catholiques, pour la plupart hétérosexuels, ont quitté l’Église à cause de son attitude intransigeante et de sa haine des homos. Les gays et les lesbiennes de sont pas nombreux, mais entre leurs parents, leurs frères et sœurs, leurs amis et leurs collègues, ça commence à faire du monde.

Pas mal d’Églises protestantes ont beaucoup bougé sur la question. Les plus progressistes condamnent toute discrimination comme étant contraire à l’esprit du message de Jésus. Les autres ont beaucoup de mal à justifier le traitement différent entre les couples de même sexe et les autres, de la même façon qu’elles ont du mal à justifier la position inférieure des femmes dans la société, la famille et la communauté.

 

Les partis politiques chrétiens-démocrates ont nommé des ministres ouvertement gays et lesbiennes. Le CDA a même nommé un homo laid, obèse et incompétent comme ministre du budget dans l’avant-dernier gouvernement, preuve s’il en est que même les homos peuvent accéder à un poste où ils s’illustrent par leur nullité et leur laideur, comme les hétérosexuels. Quand il a révélé s’être finalement marié avec son partenaire, les Hollandais on applaudi poliment, se demandant discrètement quel homme voudrait bien d’un mari aussi moche. L’attrait du pouvoir peut-être ? Ou si ça se trouve il est vraiment gentil. Ou très doué au lit. Personne n’a de réponse à ce jour.

 

Du côté du judaïsme (micro-communauté essentiellement amstellodamoise) et de l’islam (même proportion qu’en France), rien. 

Enfin si, j'exagère. Des imams homophobes ont été désavoués par leurs ouailles et pour certains renvoyés dans leur pays d'origine. Pour le reste, les musulmans bien en vue rappellent que faire preuve d’intolérance est inacceptable, et les mosquées organisent des cercles de discussion pour aider les vieux qui ne parlent pas bien néerlandais à dépasser leur homophobie culturelle. Et même, pour certains, à renouer le contact avec leurs enfants homos. Eh, la famille avant tout.

 

Les protestants ultra-fondamentalistes (rassemblés politiquement derrière le SGP : femmes interdites d'élection, la bible est leur programme, 2% de l’électorat), quant à eux, s’enfoncent dans la talibanisation. Leurs dérives sectaires sont l’objet des moqueries dans la presse et sur internet, et la mixité homme-femme leur a été imposée par les tribunaux. Les journaux protestants analysent régulièrement avec les spécialistes l'isolement du SGP et de leurs ouailles du reste de la société, et s'inquiètent du fait que pour la première fois les Néerlandais ne les trouvent plus mignons ou folkloriques, mais effrayants.

 

 

Les «cas de conscience» au chômage

 

Les deux sujets de discorde qui existent encore sont l’enseignement et les weigerambtenaren. Mais pour combien de temps ?

 

Dans l’enseignement religieux sous contrat, un trou dans la loi permettait aux écoles ultra-religieuses de licencier des enseignants qui sortaient du placard. Finalement, le seul cas qui a jamais eu lieu a été jugé illégal (surtout parce que l’école n’a pas suivi les protocoles en vigueur, en particulier un premier entretien avant licenciement). Et l’opinion est désormais quasiment unanimement défavorable à cette possibilité.

En tant que prof dans l'enseignement public, je n'ai jamais caché que j'étais marié avec un homme. Les seules questions qui torturent mes élèves sont pourquoi je n'ai pas encore adopté d'enfants (« vos enfants auraient vraiment des bonnes notes en français ! ») et de savoir si mon mari est beau.

 

Dans les mairies, certains fonctionnaire d’état civil avaient la possibilité de refuser d’unir les couples de même sexe au nom de leur liberté religieuse. On les appelle les weigerambtenaren (de weigeren, refuser, et d'ambtenaar, fonctionnaire). Il s’agit en fait de quelques cas de chrétiens fondamentalistes dans quelques petites communes de province, qui n’ont jamais débouché sur l’impossibilité de se marier pour des couples de même sexe. En gros, personne n’en a encore vraiment souffert en vrai.

Les communes qui avaient liciencié des weigerambtenaren ont été condamnées à réintégrer ces fonctionnaires, parce les juges ont estimé que c'était la commune qui avait obligation de marier les couples qui le désiraient, et pas les fonctionnaires. En gros, la commune devait s’assurer que ces fonctionnaires intolérants étaient remplacés par d’autres en cas de risque de discrimination.

 

Après d’âpres discussions, les chrétiens fondamentalistes jouant aux victimes, le gouvernement actuel (une alliance gauche-droite où ne figure aucun parti religieux) a décidé qu’après dix ans, ça suffisait les bêtises et que les fonctionnaires allaient devoir accepter de marier tous les couples, sinon le CWI (le Pôle emploi local) serait l’endroit idéal où aller raconter leurs malheurs de chrétiens opprimés. Et sans indemnités.

 

 

Enfin, détail piquant (même si je pense, et je l’ai dit dans mon dernier livre, que le Front national de Marine Le Pen va suivre la même voie), l’extrême droite néerlandaise a largement instrumentalisé l’égalité hommes-femmes et homos-hétéros pour mieux ostraciser les musulmans. 

Une extrême droite homophobe ? Cela n'existe plus. Son public-cible (surtout les petits blancs des classes moyennes inférieures des banlieues construites sur les polders) ne comprendrait pas pourquoi on discriminerait son voisin, son enfant, son frère, sa sœur ou soi-même.

 

Ah oui, j'oubliais. Dernière chose : la police est entraînée à s'enquérir de l'origine homophobe, sexiste ou raciste de violences, qu'elles soient verbales ou physiques. La conséquence est que les violences motivées par l'homophobie donnent lieu à des condamnations deux fois plus sévères. Sans exception.

 

Donc oui, les intégristes de tout poil qui se sont rassemblés par centaines de milliers à Paris ont des soucis à se faire. On voit bien, avec une décennie de recul, qu’aux Pays-Bas l’ouverture du mariage a eu des conséquences tangibles : plus grande tolérance envers les homos ; stigmatisation des violences homophobes, verbales comme physiques ; énorme perte de crédibilité pour l’Église catholique ; pressions pro-femmes et pro-homos au sein des Églises protestantes ; isolement/talibanisation de l’extrême droite chrétienne, coupée de l’extrême droite politique et de l’immense majorité des habitants...

 

Perspective terrifiante, donc.

Pour les homophobes.


Laurent Chambon

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter