L'opportunisme commercial de Philippe Ariño

À un moment, il faudrait dire à Philippe Ariño de faire attention à ce qu'il dit. Il a tout à fait le droit d'être catho et gay et de s'exprimer en tant que tel. C'est d'ailleurs pourquoi Minorités a publié un texte de lui il y a trois ans. Il a tout à fait le droit d'avoir un discours positif sur l'abstinence car après tout 10% de la population se considère comme asexuel(le), que ce soit voulu ou imposé. Il a tout à fait le droit de faire la promo de ses livres comme il le veut. Il a même le droit, même si dans ce cas, ça commence à faire mal aux oreilles, de sortir une mauvaise chanson. Mais quand il passe sur France 2 et qu'il parle en votre nom sur le char de la manif anti-mariage, ça dépasse sa propre chapelle.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 20 janvier 2013

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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À un moment, il faudrait dire à Philippe Ariño de faire attention à ce qu'il dit. Il a tout à fait le droit d'être catho et gay et de s'exprimer en tant que tel. C'est d'ailleurs pourquoi Minorités a publié un texte de lui il y a trois ans. Il a tout à fait le droit d'avoir un discours positif sur l'abstinence car après tout 10% de la population se considère comme asexuel(le), que ce soit voulu ou imposé. Il a tout à fait le droit de faire la promo de ses livres comme il le veut. Il a même le droit, même si dans ce cas, ça commence à faire mal aux oreilles, de sortir une mauvaise chanson. Mais quand il passe sur France 2 et qu'il parle en votre nom sur le char de la manif anti-mariage, ça dépasse sa propre chapelle.

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n s'adressant à cette foule qui le regarde avec dubitation (après tout, c'est un pédé qui leur parle et ils ne sont pas venus pour manifester contre les pédés pour s'en farcir un) et qu'il leur dit : « Je vois bien que vous n'êtes pas homophobes ! », on a envie de faire appel au Petit Journal de Yann Barthès pour qu'il fasse des interviews en gros plan des manifestants qui regardent cette folle habillée en jaune. « Alors, selon vous, faut-il l'asperger d'eau bénite ou faut-il invoquer le Corpus Dei ? ». Bien sûr, avec un certain courage, Ariño parvient à mettre les manifestants dans sa poche par le biais de la flatterie, le meilleur moyen de s'adresser à une foule sur un char (« Vous êtes beaux ! », c'est la même recette que Lara Fabian) en prenant la posture du gay catho qui s'assume, plus catho que gay quand même, mais on sent bien qu'il n'est pas particulièrement bienvenu dans le cadre de cette manif et qu'on l'applaudit mollement. Si on zoome, on voit même les moues de certains cathos qui ne sont pas très contents. Les enfants, par exemple, ont un peu peur : « Heuuuu, c'est ça un pédé ? C'est la première fois que j'en vois un en vrai »). Mais Ariño n'a peur de rien, il est tout sourire, il a fait son coup de pub devant la caméra du reportage, il a assuré. Tout le monde se rappellera de lui : c'était le pédé catho habillé en jaune, le petit poussin même pas vilain petit canard.

On est content pour lui — mais non, en fait. Il utilise ce moment de violence pour faire sa propre promo et à un moment, il faudrait qu'il comprenne qu'il se coupe définitivement de la communauté gay qui l'a, jusqu'à présent, autorisé à parler en son nom. Philippe Ariño était un polémiste nécessaire, qui pose certaines questions valables sur les liens entre foi et homosexualité, mais nous ne sommes pas dupes : il utilise le sujet du #mariagepourtous afin de vendre ses livres.

 

D'ailleurs, les mails que je reçois de lui sont tous écrits sur le ton du triomphe commercial. Le 7 janvier, il nous souhaite la bonne année mais c'est surtout pour claironner que son livre, L'homosexualité en vérité, se vend tellement bien qu'il en est au deuxième tirage et que la traduction espagnole est en chemin. Le 18 janvier, un autre mail : la vidéo de sa chanson C'est bien gentil a été vue 10.000 fois en une journée et Europe 1 a été assez sympa pour la programmer le jour de sa sortie, super.

 

 

À la messe avec ton carré Hermès

 

L'émission Complément d'enquête de France 2, le 29 novembre dernier, le montrait à Laval, en Mayenne, dans une salle archi comble de cathos curieux de savoir s'il faut considérer Ariño comme un des leurs ou comme une sorte de freak que l'on peut enfin approcher — mais pas trop. Tout le monde achète son livre, les chèques pleuvent, on voit que le marketing marche tout seul grâce aux nombreux réseaux catholiques français. Bref, il transforme une réforme sociétale sur le mariage gay en stratégie de promo perso. Gloria, gloria, il vend ses livres comme les proverbiaux petits pains. On lui fait même une petite quête pour alimenter son compte en banque. Philippe Ariño en gay anti-mariage, c'est une affaire qui marche ! Vous voulez survivre à la récession de 2013 ? Faites un bouquin où vous expliquez pourquoi vous êtes gay, catho et anti-mariage et ça se vendra, coco.

 

Moi je trouve tout à fait normal d'aller au-devant des cathos et de faire un tour de France des conférences qui passe par Bonaguil, un village merveilleux. Mais Ariño ne fait pas que vendre des livres. Il encourage les gens à se mobiliser contre nous. Sa chanson, c'est un hymne pour manif antigay. C'est un freelancer qui ne prend pas en compte l'attente et les besoins de milliers de personnes qui pourraient bénéficier du mariage gay, de la filiation, de la PMA (même si, pour ça, c'est râpé, merci à nos amis du PS). D'une manière pas très chrétienne, il se mobilise contre. Il est tout amour, mais pas complètement. Et il a l'air d'être très peu sensible au désarroi que vivent d'autres gays croyants qui, eux, souffrent en silence, sur le front, parce qu'ils sont eux-mêmes curés. Il y a un moment très triste dans ce reportage, quand on voit des prêtres chez David & Jonathan, avec leur visage caché, qui expriment leur inquiétude en disant « Si on le disait à visage découvert, on perdrait peut-être notre église ». C'est comme le sida du début quoi : « Si on le disait à visage découvert, on risquait de perdre notre travail ». Ces hommes, qui ont consacré leur vie à la foi, doivent se cacher. Et ils se cachent parce que le niveau d'intransigeance à leur égard est devenu de la stigmatisation — et je n'utilise pas ce mot souvent, vous pouvez vérifier.

 

 

À la messe avec Caroline Fourest

 

Finalement, il est incroyablement égoïste, ce qui est le comble ultime pour un chrétien, selon moi. Si son humour est légitime, à la limite de la provocation salutaire, c'est un humour de bouffon qui, normalement, mériterait un minimum de distance. Il ne lui manque plus que la perruque jaune pour devenir le nouveau Dustan, un Dustan à l'envers, un darling des médias. Le mec improbable, le couple idéal avec la Frigide Barjot [1]. Ou alors il pourrait se mettre à attaquer l'islam et devenir la copine contre nature de Caroline Fourest, l'Eurabia et toussa. À travers les médias et le traitement cynique de l'info, il détourne le malaise d'une époque (le bareback de Dustan, l'islamophobie de Fourest) pour voguer sur la vague de l'homophobie d'un côté et du fondamentalisme laïcard de l'autre). Bien joué.

 

Ariño a rejoint ce groupe de personnalités publiques qui rassemblent tous les atours du sex appeal médiatique. Il faut du courage pour monter sur un char et s'adresser à des gens qui, au départ, vous méprisent. Et les journalistes adoooorent ça. « Chef ! Chef ! J'ai trouvé un pédé catho anti mariage gay ! ». Tu penses, c'est irrésistible comme angle.

À la fin, c'est toujours la même impression de se faire avoir par un des nôtres. Celui qui va faire son beurre en disant que le communautarisme gay, c'est mal. Celui qui va faire son fric en disant qu'il est safe alors qu'il baise sans capote. Celui qui se bat pour s'occuper des archives LGBT qui n'avancent toujours pas. Le manque de leadership LGBT sur le mariage pour tous a laissé la porte ouverte à toutes les insultes. L'avancement personnel de certains (chez les pro mariage et anti mariage) prévaut sur l'intérêt de tous et toutes. Nous sommes piégés.

 

Cette loi sur le mariage aura été le théâtre de toutes les atrocités verbales et, en effet, cette chanson de Philippe Ariño ne nous donnera pas envie d'aller à la messe.


Didier Lestrade

Notes

[1] Merde c'est la première fois que j'écris son nom, je m'étais promis de faire l'impasse et voilààààà.

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