Souvenirs de Maurice - Moussa

« Viens, je vais mourir… ». Depuis quelques temps, mes relations avec Maurice s’étaient réduites à des envois de colis postaux et des coups de fil. Une fois le colis postal arrivé, il y avait un autre appel : une autre demande. Il lui fallait absolument un joint pour sa cocote minute qu’on ne trouvait que dans un seul magasin à Paris, un tube de pommade pour son massage des jambes, une pièce de magnétophone… Un polo orange taille 44 pour un copain… Un envoi de bon thé de chez Mariage Frères fut suivi d’une demande : « Il en voulait encore »…

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Hélène Hazera

par Hélène Hazera - Samedi 12 janvier 2013

Née en 1952, Hélène Hazera a vécu la fin de son adolescence dans le maelstrom du Fhar. Elle rejoint Libération en 1977 où elle sévit comme critique télé puis chroniqueuse chanson. Produit l'émission « Chanson Boum » sur France Culture depuis 2001. Depuis sa transition en 1974, Helene Hazera est présente dans la militance trans, notamment au sein de la commission trans d'act up Paris, centrée sur les problêmes de VIH chez les trans.  

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« Viens, je vais mourir… ». Depuis quelques temps, mes relations avec Maurice s’étaient réduites à des envois de colis postaux et des coups de fil. Une fois le colis postal arrivé, il y avait un autre appel : une autre demande. Il lui fallait absolument un joint pour sa cocote minute qu’on ne trouvait que dans un seul magasin à Paris, un tube de pommade pour son massage des jambes, une pièce de magnétophone… Un polo orange taille 44 pour un copain… Un envoi de bon thé de chez Mariage Frères fut suivi d’une demande : « Il en voulait encore »…

M

aurice avait repris sa nationalité tunisienne pour rentrer finir sa vie dans son pays natal. Il avait changé son nom de « Maurice » en « Moussa » (« Maurice », m’expliquât-il chez les juifs tunisiens c’était pour « Moïse » et Moïse en arabe c’était « Moussa »). Il était né dans une famille pauvre, son père avait été un des derniers cochers de Tunis. Sa famille vivait en osmose avec les musulmans à tel point que sa mère avait nourri l’enfant d’une voisine musulmane pendant que la voisine donnait le sein à Maurice. De ce monde disparu, il avait gardé le souvenir d’un vieux rabbin qui l’avait pris en affection et le laissait jouer entre ses pieds quand il donnait ses consultations, payées d’un poulet ou d’œufs... L’autre souvenir, héroïque, c’était celui de ces femmes qu’on faisait venir dans les familles pour organiser les grands repas de fête avec à leur tête une matrone, leur général, qui organisait le travail et qui faisait partir tout le monde au moment de glisser « ses » épices dans la sauce. Il était tout jeune quand les juifs tunisiens avaient connu les persécutions. Il avait gardé un souvenir d'un voyage en bus avec sa mère où les voyageurs, fanatisés par la propagande nazie qui se déversait via Radio Paris aux mains des allemands, s'en étaient pris à eux. 

Il avait quitté sa famille à l’âge de quinze ans. Sa mère ne voulait plus le nourrir. Elle détestait les hommes. Il finit par se persuader qu’elle avait été victime d’inceste. Elle déchirait les feuilles collées sur les murs avec les dix commandements : « Père et mère honorera ». Elle se vengeait sur son mari qu’elle faisait coucher dans l’étable avec le cheval.

 

Maurice — jeune il était d’une beauté confondante, avec ses grands yeux noirs — vint en France et connut mille aventures (amant d’un curé qui lui racontait comment il faisait travailler les bigotes de sa paroisse au ménage chez lui, puis se faisant une place petit à petit dans les parfums, les ventes aux comités d’entreprise, puis gérant d’un cinéma à Belleville). Mais il était resté l’ours mal léché de sa mère.

 

Nous devînmes amis — je dis « nous » car Philippe Houmous était au début plus important dans l’affaire — au début des années 90. Philippe avait lancé une investigation sur la présence des artistes juifs dans la musique arabe, spécialement maghrébine. Un grand tabou à cette époque où les sépharades n’avaient pas forcément envie qu’on leur rappelle que leur grand-mère parlait l’arabe, et où les historiens arabes « oubliaient » de mentionner le nom des artistes juifs dans leurs ouvrages… Les universitaires français suivaient, bien sûr. Un ami commun nous avait invité au salon de musique de son père, un juif marocain aficionado de musique andalouse qui s’était porté vers la musique turque, travaillant avec Talip Oskan, un maître de cette musique. Nous lui demandâmes : « Qui reste-t-il comme artiste sépharade ? ». Il répondit « La seule sérieuse, c’est Reinette ». Deux jours après cette rencontre, Philippe décrochait son téléphone à Libération, et tombait sur Maurice qui lui proposait de lui présenter Reinette L’Oranaise. Pour Reinette, ce fut une nouvelle vie, pour nous aussi.

 

 

Maurice, à cette époque, après les parfums, entamait une dernière carrière. Animateur spécialisé en musique arabe sur les radios libres communautaires. Pour résumer, je dirais qu’il passait de la musique arabe sur les radios juives et des chanteurs juifs sur les radios arabes. Son émission nocturne sur Radio Beur était assidûment suivie par les deux communautés. Maurice était un dévot d’Oum Koulthoum et diffusait des extraits de concerts privés rarrissimes acquis je ne sais où (« l’astre de l’Orient » n’a jamais chanté une chanson de la même façon, avec les mêmes variations). Quand, après la mort de « la cinquième pyramide », Jihane Sadate avait fait démolir sa villa, Maurice était là, et avait ramené des éléments du carrelage de la salle de bain. À chaque Ramadan, il se rendait au Caire car il y avait toujours un concert inédit qu’on retrouvait dans les archives et qu'il diffusait au retour à la radio.

 

C’est Oum Koulthoum qui l’avait ramené à la musique de son enfance. Maurice, en arrivant en France, était passé mélomane occidental passionné, ceux que les artistes retrouvent dans la salle à chaque concert. Son physique de jeune prince oriental (qui lui avait permis un contact rapproché avec Gérard Philippe abrité par une porte cochère) l’avait aidé : une liaison avec Maurice Fleuret vous ouvre bien des portes ! Il m’a souvent raconté ce festival sur la Côte d’Azur où, écoutant Sviatoslav Richter, Fleuret lui avait soufflé à l’oreille : « Regarde ce jeune homme au cinquième rang, c’est pour lui que Richter joue ce soir, il a réussi à le faire sortir avec lui d’URSS ». Il avait vu tous les grands musiciens de l’époque mais ne s’était pas remis de Maria Callas. Il avait beaucoup d'enregistrements pirate d’elle. Pourtant, quand il entra dans une lourde dépression, c’est la voix d’Oum Kalthoum qui le tira de sa torpeur et le remis sur pied. Et avec Oum Koulthoum toute la musique arabe suivit, Maghreb, Machreq, de la Syrie au Maroc, elle était revenue le hanter… structurée par son passage dans le classique occidental.

 

C’était passionnant d’écouter Maurice raconter la musique qu’il aimait en passant de cassettes en cassettes. « Tu vois, dans ce concert, en se retournant, Oum a vu la chaise vide de son joueur de kanoun. Il venait de mourir, il l’avait accompagnée dès ses débuts, elle s’est lancée dans une des plus lugubres variations de sa carrière, il y a même des gens dans le public qui ont dit qu’ils n’avaient pas payé pour écouter une pleureuse d’enterrement. Sur cette autre cassette, enregistrée au Maroc, il n’y a pas d’applaudissement : elle chante devant le roi. Et de me raconter que si le Maroc et la Tunisie avait dans leurs archives télé un grand concert du passage d’Oum Koulthoum, l’Algérie n’avait rien car le président Boumediene n’avait pas voulu aller chercher « cette chanteuse » à l’aéroport (elle demandait également le passeport diplomatique du pays). Au Caire, Maurice avait retrouvé ses musiciens, et même les femmes et les enfants des musiciens qui lui avaient fait des confidences piquantes : elle avait une rabatteuse qui lui ramenait des jeunes femmes à qui elle se présentait en disant « C’est moi qui fait le coq ! », et parfois des jeunes gens. Elle pouvait être terrible avec les musiciens, refusant à son orchestre un pourcentage infime sur les enregistrements où ils l’accompagnaient ou faisant descendre de son avion un violoniste qui avait osé manquer une répétition pour aller jouer dans les émirats ! Au Caire, il avait même interviewé l’homme qui l’avait ensevelie et gardait sa tombe… Il avait un trésor d’anecdotes sur les auteurs d’Oum, ses musiciens, avec une tendresse particulière pour Daoud Hosni, le sépharade. Il avait même retrouvé à Paris une famille juive égyptienne qu’Oum avait aidé à quitter l’Egypte, et qui était ensuite resté en contact avec elle. Malheur à l’auditeur juif qui appelait pour se plaindre qu’Oum avait chanté des chansons anti juives comme « Egorge un sionniste ». « Elle n’a jamais chanté cette chanson ! Il n’en existe pas d’enregistrement ! Elle a chanté des chansons patriotiques comme Et maintenant j’ai un fusil, mais pas de chansons racistes… »

 

Maurice ne restait pas planté devant Oum comme devant un paravent. Il y en avait tant d’autres, mille et une autres. Souad Mohammad, la Syrienne qu’Oum fit d’abord expulser d’Egypte et qu’elle vint voir quand Souad, ayant épousé un égyptien, revint au Caire, inexpulsable. « Nous allons être des amies, je te donne l’autorisation de chanter mes chansons ». Piège ! Souad ne pouvait refuser car si les chansons d’Oum allaient l'aider à remplir les salles, elle ne pouvait pas être meilleure qu’Oum dans son propre répertoire. Il y aimait aussi Fayza Ahmed « la mère des amoureux » chantant dans un genre plus « variété » qu’Oum mais si sincère dans son expression… Et puis des ancêtres comme Nadra, une chanteuse bien antérieure à Oum, mais qui vécut plus longtemps qu’elle et qui lui survécut : elle avait tourné son premier film aux studios de Boulogne… Evidemment il y avait Leila Mourad, la grande vedette du cinéma égyptien, « la belle étrangère » d’origine sépharade algérienne, sa petite voix charmante pouvait passer d’un style assez classique (son père Zeki Effendi Mourad était un musicien savant reconnu) à des démarquages américains « swing »... Sa carrière s’interromput brusquement après la guerre des six jours mais elle resta au Caire jusqu’à la fin, après une conversion formelle.

 

Et Asmahan ? Evidemment Maurice aimait Asmahan, la belle princesse druze qui mêlait les trilles de bel canto au taarab, et la rumba au « ya habibi ». Son chant accompli, élégant, sa modernité… et son assassinat mystérieux dont nous collectionnons les versions… Il avait une telle autorité de connaisseur que les plus grands le comme Mohammed Abd el Wahab lui parla des heures dans la suite de son palace parisien. Il était ami avec l’irakien Munir Bachir, « l'émir du luth » et élève de Zoltan Kodaly, et nous le ramena un soir à dîner… Maurice accepta une invitation du gouvernement irakien, pour les « fêtes de Babylone » annuelles, la politique l’indifférait, seule la présence de bonne musique le motivait. Saddam n'avait pas tué la musique. Il avait remarqué à Bagdad — on était en pleine guerre Iran-Irak — que seule une poignée d’intimes pouvait suivre les enterrements de jeunes soldats, de peur que ça ne dégénère en manifestation contre la guerre et que les mutilés étaient interdits de ville… En flânant dans les souks, ils avait repéré une famille de marchands juifs. Il leur parla discrètement « Vous êtes juifs ? »… Ils s’inquiétèrent d’être si reconnaissables, Maurice leur dit « Si un juif n’est pas capable de reconnaître un autre juif, où va-t-on ? »… Il ajoutait « Les salauds! Ils ont essayé de m’arnaquer sur un tapis ! » 

 

En 1938, Bagdad est la deuxième ville juive du monde après Varsovie, l'artiste qui domine c'est Salima Murad surnommée « pacha » son autorité est aussi politique. Aprés la guerre elle épouse Nadhem el Ghazali, plus jeune qu'elle, qui va devenir une des voix les plus appréciées du monde arabe.

 

 

Quand Maurice faisait une émission sur un grand artiste, Philippe Houmous écrivait l’article dans les pages télé-radio de Libé sur l’émission, causant des émotions dans le Marais quand Libération offrait des pleines plages à Reinette L’Oranaise, et causant des nuits blanches à ses auditeurs. Je me rappelle d’une nuit passée à diffuser ses archives de Cheikh Raymond (rien n’était réédité à l’époque).

 

Radio Beur obtint en grande partie sa fréquence avec les articles de Philippe sur les émissions de Maurice. Mais la vie y était compliquée. Pendant un moment il y eut deux présidents, protégés chacun par un garde du corps armé. La radio s’institutionnalisant, les longues soirées de Maurice mélangeant les invités, le live et les archives n’étaient plus dans la note. Il quitta la radio plein d’amertume.

 

 

Autour de nous, les amis s’éclaircissaient. La disparition de Philippe Houmous fut un coup très dur. Je me souviens, à l’enlèvement du corps de Philippe, Maurice, prenant le ciel à témoin en gémissant — les paumes vers le haut. Puis ce fut Reinette, asphyxiée par les fumées d’un incendie de sa maison. Maurice était déjà parti en Tunisie. Quand il revint, il y eu un déjeuner avec Mr Georges, le mari de Reinette, où, pour briser la gêne du début, d’être confronté à l’absence de tant d’amis, Maurice dit « C’est ça la vie, il y en a qui meurent, il y en a qui vivent »…

 

J’allais le retrouver dans sa maison de Sidi Bou Said. Il me l’avait décrite comme un palace. C’était une toute petite maison sur trois étages. Nous allâmes au musée du Bardo, les antiquités Carthaginoises ne l’intéressaient pas, nous nous mîmes d’accord sur un amour de faune en bronze, récupéré d’un naufrage… une pure merveille. Nous passâmes des heures à regarder chez lui un feuilleton égyptien sur la vie d’Oum Kalthoum, plutôt bien fait… Il me faisait à manger, gentiment maniaque. Les pâtes étaient faites par une voisine, il les avait vu sécher au soleil. Il me laissa visiter seule le musée de Carthage, et déambuler autour de l’ancien port au soleil couchant, au son de l’appel à la prière, rêvant à la métropole punique disparue...

 

Je restais quelques jours, bercée par ses histoires, ses bandes de musiques, à chercher sur la télévision italienne où il y avait toujours des merveilles de cantatrices. Il haïssait déjà Ben Ali, des amis à lui avaient été victimes de ses vols. Cependant, à l’occasion de tension entre Israël et les palestiniens, le ministre de la culture l’avait appelé : « Sachez que votre sécurité est assurée ». En Tunisie, Maurice avait continué son action culturelle, faisant inviter Laure Daccache, une grande chanteuse et compositrice Libano-Egyptienne qui avait connu beaucoup de succès dans les années 60 à Tunis, elle avait oublié que la télévision avait conservé de magnifiques archives d’elle. De même, il fait venir comme professeur au conservatoire de Tunis le grand ûdiste irakien Nasser Shemma, l’ennemi de Munir Bachir. Pour un grand musicien irakien, être loin de Saddam c’était une providence.

 

Maurice me raccompagna à l’aéroport où j’entendis une réflexion désagréable. J’achetais dans une boutique une djellaba d’adolescent pour l'offrir à une amie garçonne (elle aurait été délicieuse en Abddallah de « Tintin »). Il ne me restait qu’une certaine somme, je ne pouvais aller plus loin. La marchande me la vendit à contre-cœur. Et comme pour se venger, elle me dit avec un sourire fielleux en parlant de Maurice qui s’était esquivé : « Nous avons de la chance d’avoir des résidents pareils… ». Vue l’apparence de Maurice, son accent tunisien, c’était insultant. Je répondis juste « Je suis française mais lui est tunisien, comme vous ».

 

 « Viens, je vais mourir… ».

Avec cet appel téléphonique dans les oreilles, dans l’avion, j’étais un peu inquiète… Comment pouvais-je accepter que j'allais le voir pour la dernière fois? Je me rassurais en me disant que Maurice était toujours à se plaindre. Un ami à lui vint me chercher, il fallut faire de la route, une centaine de kilomètres. Nous nous arrêtâmes pour faire des courses sur un petit marché. Le visage de Ben Ali collé partout, même à la devanture des marchands de fruits. La villa, en brique, banale, était sur le bord d’une petite route, dans un grand champ. Je rentrais. Il était devant la télé, en train de regarder Oum Kalsoum. Il tourna la tête comme pour voir comment j’allais réagir devant son état. Au téléphone la voix n’avait pas changé, mais le corps de Maurice s’était déformé. Surtout les mains et les pieds, il ne pouvait plus marcher ni saisir le moindre objet. Parkinson avancé. Il me présenta Youssef, pour qui il m’avait commandé le polo. Un beau gaillard, aux petits soins pour lui.

 

Sans cesse, Maurice demandait : « Youssef ! Youssef ! » « Remonte-moi mon fauteuil ! Change le programme télé! Apporte-moi un verre d’eau ! Masse-moi les jambes ! Youssef, enveloppe-moi les bras d’une serviette, gratte-moi le dos, donne-moi un verre d’eau, change encore le programme télé ! Non, pas cette émission ! Pipi ! » J’avais l’impression d’être dans une nouvelle de Tennessee Williams et c’était du Tennessee Williams : Maurice m’avoua , quand nous fûmes seuls, ce dont j’avais l’intuition : ils avaient été amants quand Maurice était valide. En achetant la villa, Maurice avait prévu un logis à côté pour Youssef, sa femme et ses enfants. Il ne restait plus pour Youssef qu’une immense gentillesse (avec des moments où il disparaissait pendant que Maurice tempêtait) et pour Maurice le plaisir qu’un être aimé s’occupe de lui (il m’avait confié avec appétit « Il a un sexe très gros et quand il jouit il double de volume »).

 

Je m’assis à coté de Maurice, et je pris ma garde. Maurice avait toujours été difficile et je redoutais, quand nous étions au restaurant, le moment où il allait s’adresser au serveur « Je vais vous demander une faveur ». C’était pour obtenir une garniture à la place d’une autre, un filet de citron sur son poisson… l’impression de ne pas être un client comme les autres. Ici, c’était deux pailles pour boire son eau, mais dans un petit verre, et sans en renverser… Nous regardions « Plus belle la vie » à la télé (je n’en avais jamais vu un épisode), et toujours les archives de musique arabe. En entrant dans la villa, j’avais remarqué sur une table des CDs que je lui avais envoyés, non ouverts. J’avais pensé que Bach était une bonne prescription dans ces moments difficiles. C'était trop tard. 

 

J’étais là pour peu de jours, je le voyais diminué, mais plein de vie. Il me dit qu’il s’était converti à l’Islam et devant mon silence respectueux, il ajouta « C'est juste pour avoir la paix ». Il était en train de tomber dans la paranoïa. Un ami à lui ayant une procuration sur son compte, Maurice voulait que j’appelle sa banquière à Paris pour la lui retirer (Youssef était l’innocence même, mais autour de lui des esprits mieux éduqués semblaient s’agiter pour mettre la main sur le pactole). Il voulait que je prenne la procuration, ce que je lui refusais « comme ça tu ne m’accuseras jamais »… Je passais les quelques jours en prisonnière de la villa, en prenant du repos sur la terrasse d’où la nuit j’entendais au loin des vapeurs de musique. Peu à peu, ses demandes perpétuelles et cette façon d’esclavagiser Youssef commencèrent à me peser. Il était devenu le paralytique de Sindbad le marin serrant ses cuisses autour de son cou pour l’étouffer. Mais il suffisait d’une bonne chanteuse arabe à la télé pour que je le retrouve, avec ses commentaires si fins… Le jour de mon départ, il me dressa encore une liste de choses à lui envoyer de Paris, puis me rattrapa de la voix dans le corridor. « Tu as encore quelque chose à me demander ? ».

 

Je revins.

Il me fixa : « Je t’aime Hélène ».


Hélène Hazera

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