Mentir sur sa vie privée

Ce qu'est la vie privée est sujet à débat. C'est un concept nouveau, mais aussi un concept hautement normatif, c'est-à-dire que sitôt défini, il peut justifier que vous espionniez vos voisins pour déterminer si oui ou non leur sympathique méchoui est en réalité un rendez-vous entre terroristes islamo-gauchistes. Ce qui est en revanche facile à comprendre, c'est qu'il y a un lien étroit entre vie privée et pouvoir. Avoir une vie privée, c'est avoir le pouvoir de retirer à l'autre le regard sur sa propre vie, de l'en priver, de mettre cette partie de sa vie à part. Et comme disait Machiavel, on ne doit – ni ne peut – toucher le pouvoir. Le pouvoir n'existe que grâce à la distance et au respect dont il a besoin pour s'exercer. En bref, pour le peuple, le pouvoir se voit, mais ne se touche pas. Approchez vous en, tâtez-le, sentez en les effluves, et il disparaît. 

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Richard Mèmeteau

par Richard Mèmeteau - Dimanche 23 décembre 2012

Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.

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Ce qu'est la vie privée est sujet à débat. C'est un concept nouveau, mais aussi un concept hautement normatif, c'est-à-dire que sitôt défini, il peut justifier que vous espionniez vos voisins pour déterminer si oui ou non leur sympathique méchoui est en réalité un rendez-vous entre terroristes islamo-gauchistes. Ce qui est en revanche facile à comprendre, c'est qu'il y a un lien étroit entre vie privée et pouvoir. Avoir une vie privée, c'est avoir le pouvoir de retirer à l'autre le regard sur sa propre vie, de l'en priver, de mettre cette partie de sa vie à part. Et comme disait Machiavel, on ne doit – ni ne peut – toucher le pouvoir. Le pouvoir n'existe que grâce à la distance et au respect dont il a besoin pour s'exercer. En bref, pour le peuple, le pouvoir se voit, mais ne se touche pas. Approchez vous en, tâtez-le, sentez en les effluves, et il disparaît. 

I

l y a donc bien un enjeu politique au moment de la définition de la vie privée.

La loi sur la vie privée en France est excessivement sévère. Elle interdit par exemple qu'on dise dans la presse d'une femme enceinte et ronde de bonheur qu'elle est enceinte si elle n’en a pas fait la révélation elle-même. C'est une atteinte à sa vie privée. Les longs ronds de jambes et les danses de bourrée devant la grossesse hypothétique de Carla Bruni s'expliquaient comme ça. Les journaux auraient aimé pouvoir communiquer sur cette grossesse, mais le pouvoir ne permet que de la voir à distance – il nous est évidemment impossible de croire que les journalistes étaient simplement fascinés par le système reproductif de l'ex-première dame, ce serait trop absurde...

 

Je n'essaie pas de dire que le concept de vie privée est dénué de sens, mais qu'il est mal négocié et, en tout cas, relativement assymétrique. Les hommes de pouvoir tirent bénéfice de la publicité de certains éléments de leur vie privée (mariage, enfants, amis, promotion de leurs derniers livres) tout en étant protégés comme le dernier quidam qui souhaiterait garder l'anonymat. Tandis que vous ne tirez aucun bénéfice de votre vie privée, tout en étant garantie d'une protection qui, la plupart du temps,  ne vous est absolument pas utile. Peu de vos collègues auront effectivement l'idée d'appeler Marianne pour dire que vous êtes en réalité enceinte de votre ex. Un droit qui n'est utile qu'à quelques-uns n'est pas en soi illégitime, ni illégal. C'est le sens même de la discrimination positive. Mais pour que ce droit assymétrique ait une légitimité, il faut qu'il serve à rééquilibrer les inégalités – ce qui ne semble pas être le cas ici. 

 

À ce stade, je dois faire un aveu, j'ai moi aussi frémi d'horreur devant les révélations concernant la vie intime de nos puissants. Derrière mon poste de télé, je les ai sentis accablés, bafoués dans leur honneur. Moi aussi, je pensais comme François Mitterrand lors de l'affaire Bérégovoy qu'on avait livré aux chiens l'honneur d'un homme – et dans un élan Méryl Strippien de dramaaaaa, moi aussi j'ai frémi qu'il m'arrive la même chose... Et en 1998, les images de Bill Clinton déconfit, obligé de mentir pour cacher sa relation adultère, avaient consolidé ma conviction au-delà du possible. Bref, j'étais jeune, et pour moi les hommes politiques faisaient de bien meilleures divas de telenovelas que les héroïnes d'AB Production. Je les aimais, aussi méchantes avaient-elles été auparavant, parce qu'elles pouvaient être dignes au moment où il le fallait, et regarder la caméra bien en face pour dire combien la dignité dont elles s'étaient drapée leur tenait chaud. 

 

C'est du moins ce que je pensais jusqu'à ce que je me construise quelques convictions politiques plus précises. Car dès qu'un combat politique vous passionne, l'intrication entre conviction et vie privée semble essentielle. La féministe doit partager les tâches domestiques à égalité avec son mec, l'écologiste doit surveiller son impact carbone, et le défenseur des droits des gays doit détruire les clichés sexistes, racistes et homophobes, baiser safe et garder l'esprit alerte face à toute tentative d'oppression d'une autre minorité (the whole package). Il faut savoir ce que vous faites tous les jours pour savoir ce que vous pensez vraiment. Alors depuis ce jour, l'unanimité des hommes politiques de gauche (ou d'extrême gauche – pensez à Arlette Laguillier qui se voyait comme une pure idée en marche) comme de droite (ou d'extrême droite – pensez à la vie familiale mouvementée des Le Pen), cette unanimité à défendre la vie privée m'a paru douteuse. 

 

 

Le statement

 

Une petite plongée dans la vie politique ou les médias américains aide parfois à changer de perspective sur la situation française. Prenons le statement par exemple. Quand un geste quotidien et en apparence anodin devient le signe d'un engagement politique et recèle une charge symbolique importante, on parle en anglais de statement. Un geste devient une déclaration. Le statement n'est pas directement une transgression des normes de la vie quotidienne, et il est encore possible de le croire privé, mais en réalité il s'adresse aux autres citoyens. Et il peut être plus fort qu'un discours. Lever un poing ganté lors d'une remise de médaille, porter un hoodie au Sénat après la mort de Trayvon Martin. Tous ces gestes ne sont pas des gestes intrinsèquement interdits. Mais ils sont suffisamment uniques pour être remarqués et pour que le spectateur de la scène en question soit interpellé et se mette à réfléchir. D'autres statements peuvent être plus difficiles à saisir, plus discrets mais ils sont là. Tenir la main de son petit copain dans le RER, se déplacer uniquement en vélo à Paris par beau temps ou mauvais temps... etc. Ce qui rend le statement intéressant est qu'il naît de la claire conscience que la vie privée est effectivement toujours assez publique pour qu'elle puisse servir à faire de la politique.

 

Si l'expression me vient spontanément à l'esprit c'est que lors d'un voyage au Quebec, un exemple amusant de statement est survenu. Manon Massé est une candidate du parti de gauche Québec Solidaire. Si elle est élue, elle représentera un comté qui comprend le quartier gay, le Village, de Montréal. Manon Massé est une lesbienne déclarée depuis longtemps. Pourtant son look garde quelque chose d'étrange, clairement hippie et décontracté mais avec un petit bonus de poils qui ne laisse pas indifférent : une moustache bien visible.  On pourrait croire que cette candidate ne contrôle pas tout à fait son image médiatique. Il n’en est rien : c’est avec fierté qu’elle arbore cette pilosité sus-labiale. À une journaliste, également lesbienne, qui l’a lui a demandé si c’était un statement qu’elle faisait, Manon Massé a expliqué : « C’est une sorte de statement en effet. Ça dit que je suis fière de qui je suis, et que l’important n’est pas dans l’apparence, mais dans les idées que j’ai à proposer ».  Reprenant le slogan de son parti (Debout !), elle conclut : « Je suis debout pour moi-même, en portant la moustache alors que les insultes fusent, et vous avez le droit d’exister tel que vous êtes, d’être debout pour ce qui vous tient à cœur ». 

 

En France, la culture du statement est relativement faible. Depuis Act Up, baiser safe dans la communauté gay est un statement. Mais dès qu'un gay essaie d'en faire un dans les medias traditionnels, ça devient un peu le bordel. En juin dernier, Sergio Coronado, le député vert, suite au débat sur le coming-out tardif des élites, a tenté timidement de déclarer qu'il était gay. Il avait alors tweeté innocemment qu'après la Gay Pride, il était parti faire les soldes avec son petit copain (presque un cliché), en ajoutant le hashtag #comeoutwhereyouare. Il n'avait dit que cela, littéralement. C'était sa fierté à lui, plutôt gentillette. Et sitôt tweeté, c'est comme si personne – ni Sergio Coronado lui-même – n'avait compris que ce tweet était le geste simple d'un coming-out (le hashtag officiel du #comeoutwhereyouare le prouvait pourtant). 

 

Les journalistes, inhabitués au coming-out, parlaient de grande gueule, tandis que Coronado défendait qu'il n'avait pas tweeté qu'il était gay parce qu'il n'avait pas besoin de le dire puisque tout le monde le savait pour lui... A la question de savoir si c'était un geste politique, il répond timidement que « d'une certaine façon, oui ». À la question de savoir s'il défend la transparence de la vie privée, il se défend immédiatement : ce qu'il a tweeté n'était pas de la vie privée ! Et il tente aussitôt de renvoyer à un autre problème : on l'interdit seulement de se marier et d'adopter – ces lois sont publiques. Enfin, il ajoute que son geste n'est pas une revendication et qu'il ne demande surtout pas aux autres de faire comme lui.  Chacun fait comme il veut. Mais imaginez que Tommie Smith et John Carlos soient interrogés après avoir levé le poing pendant les J.O. de Mexico de 1968, répondraient-ils que bon, après tout, c'est juste comme ça qu'ils voient les choses et que chacun fait comme il veut ?

 

Les Verts on essayé de faire de leur mieux... Eva Joly avait tenté de faire quelque chose d'un peu similaire en présentant son look de grand-maman et en rappelant qu'elle était une « Norvégienne ménopausée », ce qui pourrait être une sorte de statement défrisant d'intersectionnalité et d'humour camp par lequel Joly se dirait pro-féministe anti-jeuniste et pro-immigration. Mais personne n'a vraiment relevé. Car les non-statements des hommes politiques plus puissants occupent paradoxalement tout l'espace. Comme si les non-dits des puissants excitaient davantage notre imaginaire que les déclarations courageuses des outsiders.

 

Voilà notre problème. On est en droit d'attendre de nombreux statements d'hommes politiques tant ils utilisent des éléments de leurs vies privée pour plaire aux Français, mais ces images ne sont présentées à nous que comme des images de cartes postales ou de vieilles gravures nostalgiques, qu'on commente avec élégance comme s'il fallait chercher les allitérations, les champs lexicaux et les consonances. Sarkozy, par exemple, a défilé avec sa famille recomposée lors de la passation de pouvoir. Cette image aurait pu être un engagement en faveur de la famille sociale contre la famille biologique. Mais très vite, cette scène a été interprétée, scriptée comme un véritable mélodrame familial et sociologique, toujours selon le paradigme d'une représentation monarchique du pouvoir. Et les journalistes de commenter les regards, les sourires en coin, les petits gestes. On s'était cru devant le fameux tableau du Tricheur à l'as de carreaux dont on décrypterait pour nous le jeu de lumière et les lignes de regards. Au passage, j'imagine que si les journalistes adoptaient l'angle du statement en lieu et place de l'éternel couplet qui rappelle que la cinquième république est régime crypto-monarchique, ils provoqueraient sans doute une façon différente de communiquer de la part des hommes politiques.

 

 

La fin du secret de polichinelle

 

En traversant l'Atlantique, on découvre un autre monde, très différent, où le statement existe, où les journalistes peuvent poser des questions sur la vie privée, et où l'on ne se fait pas poursuivre en justice pour ce truc aussi débile qu'une interprétation possible d'insinuation concernant un truc faux de toute façon (suivez mon regard). On dit souvent que plus de permissivité concernant l'enquête sur la vie privée conduirait à un étalement impudique de ragots. Mais les people se font de toute façon harceler des deux côtés de l'Atlantique. En revanche, le dévoilement possible de la vie privée a un avantage : on peut prendre quelqu’un en flagrant délit de contradiction entre sa vie privée et ses idées politiques. 

 

John Baird, conservateur et ministre canadien des affaires étrangères, numéro deux du gouvernement canadien, par exemple, est gay – tout outé qu'il a été par sa propre collègue. Mais la première différence, est que ce ministre n’a pas pu faire un procès au journal qui a relayé ces propos comme un certain Roger Karoutchi l’a fait au Canard Enchaîné ! Plus que ça, l’ex-ministre libéral ouvertement gay, Glen Murray a le droit de tweeter librement et très ironiquement au sujet des choix (suprêmement gays) de restaurants du ministre conservateur pour mieux dénoncer son populisme. Et encore mieux, n’importe quel citoyen peut tout aussi librement exercer son esprit critique à l’endroit de l’homonationalisme affiché de John Baird.

 

Véritable cas d’école d’homonationalisme, ce ministre conservateur préfère ne pas voir la poutre au milieu de son visage (oui, oui, de son visage) en ce qui concerne les valeurs conservatrices de son propre parti et s’en prend à la place publiquement à tous les pays réputés homophobes, et félicite au passage Israël pour son ouverture sur la question gay (en oubliant comme par hasard, cette fois-ci, la réaction des traditionnalistes homophobes). Car le secret de polichinelle concernant l'homosexualité de Baird, au Canada peut être partagé. En France, nos hommes politiques s'émeuvent de voir qu'on informe au sujet d'une chose aussi futile qu'un secret de polichinelle... Mais si tout le monde le sait, pourquoi ne peut-on pas le dire, et pourquoi fait-on des procès pour protéger ces choses futiles ? Les arguments des politiciens français devraient se retourner férocement contre eux.

 

Ainsi dans une telle configuration, on peut dire d’un homme politique qu’il vient de donner une preuve manifeste de lâcheté ou d'incohérence (et oui, en effet, placer le débat sur un terrain moral – si on veut moraliser la vie politique, il faut au moins se donner les moyens de parler de morale), comme encore ce sénateur républicain homophobe reconnu sur Grindr ou cet autre dénoncé par un prostitué. Dans une telle situation de vie privée « étalée », il devient possible de rappeler à quelqu'un la propre incohérence de son comportement (et non le fait qu’il aille sur Grindr rencontrer ses électeurs), et de souligner avec ironie à quel point la vie privée et les idées ne s'accordent manifestement pas. 

Un tel homme politique mis face à ses contradictions, son apparence d'autorité est soudain réduite à néant. Et rien ne peut y changer quoi que ce soit. Un portrait hagiographique dans le Globe and Mail a tenté par exemple de parfaire l’image de gendre parfait de John Baird auprès du public conservateur. L’information très involontairement drôle a alors été paru : Baird est si dévoué qu'il accompagne la femme du premier ministre quand il n'est pas là. On se croirait dans Pulp Fiction...

 

Comme il faut bien savoir traverser la chaleur et l'ennui, j'ai eu cet été une longue discussion dans un Starbucks climatisé sur ce point. Mon camarade trouvait insupportable et illégitime de faire remarquer à quelqu'un ses incohérences, car après tout, l'individu est seul juge de ce qu'il est cohérent ou non de penser et de vivre. Dire l'inverse serait tenter de régler les esprits, de les contrôler et donc d'annihiler le libre-arbitre des individus. 

 

Sans parier sur l'existence de principes universels de logique ou de morale, il suffit simplement de constater que toute existence, même celle de l’individualiste le plus forcené, comporte une dimension sociale – dimension sociale qui lui reste extérieure quoi qu'il fasse. En bref, on fera de toute façon des reproches à celui qui se contredit. Les éviter, les subir, ou les intégrer à son identité en les retournant à son avantage constituent les acrobaties que tout un chacun effectue quotidiennement pour continuer à avoir des amis, des collègues et une famille qui ne soit pas qu'un nid à névroses. Mais plus encore, d'une certaine façon refuser qu'on reproche à quelqu'un ses incohérences (ou ce qu'on juge tel) n'est qu'une autre façon d'exercer son pouvoir de défendre sa vie et son identité. Prétendre faire d'une affaire privée une affaire en réalité cruciale de cohérence idéologique et philosophique, c'est un tour de passe-passe dont il ne faut pas être dupe.

On ne pourra jamais trop rappeler combien jouer du sens des mots est une affaire de pouvoir. Stokely Cormichael aimait particulièrement citer un passage d'Alice au pays des merveilles pour illustrer cette idée.

 

« Je ne sais pas ce que vous voulez dire quand vous dites gloire, dit Alice. » (...)

Humpty-Dumpty dit d'un ton méprisant : « quand j'emploie un mot, il signifie exactement ce que je décide qu'il doit signifier, ni plus ni moins ».

 « La question est, dit Alice, de savoir si l'on peut faire signifier tant de choses différentes à des mots. »

« La question est, dit Humpty-Dumpty, de savoir qui sera le maître – c'est tout ».

 

 

Un petit problème de philosophie

posé aux journalistes et aux hommes politiques

 

Une critique fréquente dès qu'on aborde le problème des informations concernant la vie privée est qu'elles sont difficiles à vérifier. Après tout, pour éviter que tout et n'importe quoi puisse être dit, il faut bien enquêter et trouver la vérité. Et en cette matière, beaucoup d'hommes politiques s'offusquent de voir qu'on prête à des  « rumeurs » une part de vérité. Il faudrait en somme que les journalistes fournissent toute une enquête, des dossiers de mille pages tout prêts à être déposés sur la table du procureur, vérifiés et re-vérifiés, avec le nom des sources et les petits croquis de plans qui conduisent aux impasses obscures où ont été échangées les infos. Nos politiciens vivent et entretiennent cette idée du journalisme. Ce sont, selon eux, les journalistes qui ont la charge de la preuve. Et si vous ne donnez donc pas de preuves indubitables, c'est que tout est faux ou que vous êtes un lâche, comme s'il n'y avait pas cette chose menaçante qui plane au-dessus de leur tête et qu'on appelle... le pouvoir ! 

 

Les éternelles accusations de légèreté sont risibles. Quand on accuse l'ancienne chef de cabinet de Devidjian de lâcheté parce qu'elle a préféré écrire un roman à clé sur le président plutôt qu'un essai, on ne fait que l'accuser d'être dans une position de faiblesse. On fera mieux d'accuser ceux qui maintiennent le secret. Car c'est précisément parce que les politiciens retiennent les informations que les journalistes ne peuvent se contenter que de rumeurs. 

 

Qui plus est, dans ce débat sur la vérité des informations, il y a un arrière-fond philosophique qui tient au statut heuristique qu'on donne à la rumeur. Moyennant une définition un peu vieillotte de la vérité, on la considère comme essentiellement fausse parce qu'elle n'est pas conforme à la réalité. Mais les hommes politiques ne s'arrêtent pas là, et s'entendent d'un coup pour jouer les philosophes offusqués en avertissant que la méthode même qui a été utilisée pour collecter ces informations potentielles est illégitime. Ecouter les avis de l'entourage d'un homme politique, écouter l'opinion des uns et des autres à travers les portes, tout cela est contraire à l'essence même de vérité. Les politiciens répètent et remixent ce qu'un vieux prof de philo idiosyncrasique a dû leur enseigner pendant leur terminale. La rumeur relève dans son principe de l'imagination, elle est la fille de la « folle du logis ». Elle relève de la passion, et non de la raison. Elle ne pense pas, elle opine. « L'opinion a en droit toujours tort ». Peut-être un jour feront-ils l'effort de citer leurs sources.

 

Au lieu de les suivre, on devrait plutôt considérer que ces rumeurs sont une première piste vers la vérité, un indice, une idée en processus de vérification, dont on est interdit de dire qu'elle est a priori fructueuse – mais ça, c'est la vie, on peut se tromper, on peut errer, et surtout on ne peut pas décider a priori ce qui est valable ou non, puisqu'on ne possède pas encore la vérité qu'on cherche. La vérité n'apparaît donc pas d'un coup dans les manchettes, condensé en un gros titre en caractères bien voyants. Elle est le fruit d'un processus, plus ou moins long, et elle commence où elle peut. Et nous autres, pauvres mortels n'avons pas d'autres choix que d'accepter que les premières intuitions qui guident cette quête « ambulatoire » (pour citer William James) ne soient pas toujours justes, claires ou distinctes. 

 

La réflexion à ce sujet a en tout cas un impact directement politique. Car dans ce cas, si la rumeur est une possible vérité, on donne à un journaliste le droit de la vérifier, et qui d'autre peut la vérifier si ce n'est l'intéressé lui-même ? Autrement dit, on donne au journaliste le droit de poser ces questions aux hommes politiques, de s'approcher un peu de quelque chose de privé – quelles que soient l'horreur dont font preuve les hommes politiques. Et ce jour-là, les interviews deviendront enfin intéressantes. 


Richard Mèmeteau

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