'El Gusto' a réveillé la princesse endormie du Chaabi

'El Gusto' c’est le nom d’un orchestre pour une série de concerts, et d’un film, retraçant l’histoire un peu enjolivée de cet orchestre voué à la résurrection d’un genre musical populaire Algérois puis algérien : le Chaabi, (de chaab : le peuple). 

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Hélène Hazera

par Hélène Hazera - Samedi 15 décembre 2012

Née en 1952, Hélène Hazera a vécu la fin de son adolescence dans le maelstrom du Fhar. Elle rejoint Libération en 1977 où elle sévit comme critique télé puis chroniqueuse chanson. Produit l'émission « Chanson Boum » sur France Culture depuis 2001. Depuis sa transition en 1974, Helene Hazera est présente dans la militance trans, notamment au sein de la commission trans d'act up Paris, centrée sur les problêmes de VIH chez les trans.  

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'El Gusto' c’est le nom d’un orchestre pour une série de concerts, et d’un film, retraçant l’histoire un peu enjolivée de cet orchestre voué à la résurrection d’un genre musical populaire Algérois puis algérien : le Chaabi, (de chaab : le peuple). 

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’exil donne des forces. Cette histoire de musique algérienne, algéroise, de la Casbah (le quartier traditionnel d’Alger), débute en Irlande où s’est acclimatée une belle algérienne née dans une famille huppée, dont l’énergie vérifie le proverbe « Une femme algérienne vaut dix hommes ». Safinez Bousbia est irlandisée à souhait, et, à la moindre contradiction, lâche des « shayte » (pour « shit ») comme le dernier des dubliners. Mais dans son cœur elle garde la musique chaabi, qui, petite fille, l’a bercée.

Le chaabi est une musique archi populaire sans être pour autant un simple produit de consommation interchangeable. Né dans les années 30 (influence marocaine ?), il a été codifié à partir des années 40 par le grand Hajj M’hamed el Anka (dit « Hajj el Anka » ou « le hajj ») . C’est le dernier dérivé populaire algérien de la grande musique arabo-andalouse née à Cordou au 7éme siècle. Cette musique, équivalent musical de l’architecture de l’Alhambra, a évoluée quand les musulmans et les juifs, chassés d’Espagne par Isabelle la catholique, se réfugièrent au Maghreb. On ne peut négliger non plus l’apport ottoman, turc. Les noubas arabo-andalouses, ces grandes suites où se mêlent le chant et l’orchestre, se chantent en arabe classique et en zajal (le dialecte arabe d’andalousie). Plus tard, vers le 18ème siécle, il y aura des premiers dérivés écrits dans la langue populaire comme le haouzi ou le aroubi.

 

Avec le chaabi, on passe à la langue des rues du XXème siécle… quelque chose comme un saut de la langue de Ruteboeuf à celle d’Aristide Bruant. On retrouve néanmoins dans le chaabi des éléments des noubas comme l’utilisation des modes (comme chez nous, le majeur et le mineur, mais encore plus proche: le système indien des ragas) et des rythmes. L’instrument de prédilection du chaabi, c’est le banjo. La légende dit qu’un bateau plein de banjos s’arrêta dans le port d’Alger et que sa cargaison se volatilisa pour se retrouver aux mains du populo algérois. La façon dont les algérois se sont appropriés cet instrument est confondante, mais peut être c'est un retour aux origines: un retour à l'Afrique. Le chaabi n’est pas une musique de purification ethnique. Il est marqué aux origines par l’arabo andalou, mais il regorge d’influences. Le piano, l’accordéon, les rumbas, les valses, le jazz s’y retrouvent, comme la musique afro-cubaine ou espagnole... La musique du littoral mais aussi celle de l'intérieur du pays, du Sahara, et des algériens originaires via l'esclavage de l'Afrique noire (tous présents dans la diversité algéroise).

 

On doit préciser que le maitre absolu du chaabi, Hajj et Anka, est un kabyle d’Alger (la présence kabyle à Alger est très forte), un bilingue arabo-kabyle (il a enregistré dans les deux langues). Le chaabi est arabophone, mais garde un parfum kabyle, suivant les interprètes (il y a un chaabi kabyle). C’est une musique d’union entre algériens.

Les textes sont extrêmement importants. Ils sont écrits dans la langue de la rue, ils reflètent les préoccupations de l’homme de la rue, son goût des images poétiques, de l’amour, de la liberté… et de l’humour. Des années 40 aux années 60, parce qu’il est un ferment d’identité, le chaabi va accompagner la lutte des algériens contre les colonisateurs. Le Hajj aura même le culot d’écrire une chanson sur « les lions dans la montagne » dont le pouvoir colonial ne comprendra l’intention de soutien aux maquisards du FLN qu’après des mois et des mois de diffusion sur les ondes coloniales…

 

Mais assez « d’ethnomusicologie », passons à l’anecdote. Si j’adore le répertoire des noubas (si proche de notre musique médiévale), j’ai toujours reconnu la valeur du Chaabi, et regretté un moment qu’on le fasse passer au deuxième rang derrière le rai, une musique, elle, d’origine rurale à la base, mais modernisée et « worldisée » un peu n’importe comment, promue « musique nationale » . Aussi, quand on m’a appelé à Radio France pour me proposer de couvrir un concert de « renaissance » du Chaabi, j’ai sauté sur l’occasion. Mais je n’avais pas de place à la radio pour le faire… Parce que je n’aime pas me faire inviter gratuitement, j’ai proposé d'y trouver des journalistes. « Allo, tu veux passer trois jours à Alger ? » ce n’est pas si difficile, je ne suis pas venue seule.

 

 

Hôtel El Djezair

 

J’avais découvert Alger cinq ans auparavant pour produire et présenter un spectacle mêlant andalou et lyrique. En cinq ans c’est incroyable comme l’ambiance avait changée, on était sorti du tunnel... L’hôtel El Djezair (ex St Georges) était toujours aussi beau… Et le concert fut mémorable. En fait, Safineez a inventé une chose qui n’existait pas : le big band Chaabi. Le chef d’orchestre (et pianiste) n’était rien de moins que Hani el Anka ; fils de hajj el Anka, professeur au conservatoire d’Alger… dévoré par le sérieux de l’entreprise. Le kif de Safineez, ce sont les anciens. Ils étaient là, certains sur des béquilles, tirés d'hospices où on les avait oubliés, d'autres guillerets, certains venant de Paris (une part de l'histoire de la musique algérienne s'est écrite à Paris, ça vous étonne?). C'était une vraie émotion de les voir s'installer sur les sièges avec leurs instruments. Ce que le chaabi a conservé du « classique », c'est le principe du « stirbar », le prélude chanté ou instrumental. C'est un moment particulièrement émouvant d'un morceau, juste une voix ou un instrument... Ces anciens n'avaient aucune défaillance vocale, entrainant avec eux les hommes d'autres générations de l'orchestre. La salle était un peu froide pour une salle algérienne (quand même, les youyous étaient là), mais cela veut dire bien chaude déjà... et le public reconnaissait les chansons et reprenait au refrain. Safineez avait emporté avec elle toute une bande de journalistes anglophones, jusqu'à l'Australie et si elle avait fait exprès de les choisir roses et blonds et roux, elle n'aurait pas fait mieux. Avant que les tour operators ne mettent la visite de Casbah dans leurs programmes, ce lâcher de pâlots dans la Casbah ne passa pas inaperçu, je me souviens d'un magnifique écossais roux arborant le T-shirt de son club de foot, aux même couleurs que celui d'un des club d'Alger... Et toutes ces blondes!

 

J’en ai redemandé, et j’ai assisté au concert à Bercy (un sous-fifre à la mairie ayant cru bon de ne pas distribuer toutes les places la salle, celle-ci aurait pu être plus pleine), où un groupe Tunisien arborait les couleurs et le portrait (il fallait bien) de Ben Ali. Sur la très grande scène, la masse de l'orchestre s'imposait... Une innovation, mais très agréable: on retrouvait un certains son « ronflant" des grands orchestres. Autre innovation, l'intégration dans l'orchestre de musiciens sépharades... pour des franco-algériens, pas de quoi fouetter un chat. Robert Castel, fils de l'immense Lili l'Abassi (Lili pour Elie) un des grands compositeurs algériens des années 40 et 50, considéré comme chabiste, même s'il était de Sidi Bel Abbés. Robert Castel s'est remis sur le tard à cette musique mais il est né dedans.

 

Le Gusto était devenu une drogue: quand j'ai su qu'il y avait un concert à Marseille, je suis montée dans le train et j’ai rappliqué au théâtre. Salle surchauffée. Cette fois-ci c'était El Médioni, neveu d'un grand musicien spécialiste de Haouzi, Saoud l'Oranais, qui officiait au piano face à Hani el Anka, et il y a eu des moments époustouflants, dans une salle unie par la ferveur musicale...

 

 

Marseille

 

Je crois que c'est à Marseille, où l'on retrouvait l'ambiance populaire dont a besoin cette musique, que j'ai pris le plus de plaisir. Mais le concert à Berlin dans une salle où il n’y avait pas plus que dix algériens dans un quartier même pas fréquenté par les immigrés turcs, a été le plus solennel. Que pouvait bien connaitre ces allemands adeptes des musiques du monde au Chaabi??? Ils ont écouté avec beaucoup de sérieux. Un silence royal. Quand les derniers accords ont été tirés, il y a eu un silence palpable de quelques secondes. Et puis un tonnerre d'applaudissements en crescendo... Les musiciens étaient très remués d'avoir ainsi touché des cœurs si distants...

 

J’ai vu le film à Paris, un jour de froid, et quand je suis sortie j’avais chaud. Le film raconte la razzia de Saafinez sur le Chaabi. Comment, à partir d’un musicien rencontré dans une échoppe de la Casbah, elle a rembobiné l’écheveau, et retrouvé les survivants de cette musique. Il y a l’histoire de cette musique mais l’histoire autour, la colonisation, bien sûr, la lutte d’indépendance. Une histoire déconstipée qui, elle, n’a pas peur des dissonances, et hop, révélations sur Ali Lapointe, un martyr du FLN: « C’était un petit proxénète ! ». Plus curieuse, la position ambigüe des musiciens pendant les hostilités. Le FLN avait interdit la musique jusqu’à la Libération mais demandait aux musiciens de passer des armes dans leurs étuis à instruments donc la musique était tolérée: « Les soldats français aimaient les artistes et ne nous fouillaient jamais »…

 

La vraie vedette d’El Gusto (l’équivalent du « swing » du jazz), c’est Alger et son peuple… Saafinez n’a pas craint les polémiques. Comme elle a intégré des musiciens algériens de Paris, ceux de « l’émigration », elle a agité les forums Internet pour avoir intégré des musiciens sépharades. C’était justifié pour Maurice el Médioni (quoiqu’Oranais), pour d’autres ça l’était moins. Mais on ne peut réduire le chaabi à une religion, une ville et un quartier de cette ville: Lili l’Abassi, juif né à Sidi Bel Abbés, chanteur et compositeur était à l’époque le rival de hajj el Anka, ses compositions sont toujours jouées en Algérie… mais c’est vrai que les juifs algériens se sont plus illustrés dans le haouzi (comme Reinette l’Oranaise). Par contre, personne ne lui a reproché d'avoir fait l’impasse sur les femmes du Chaabi, alors qu’une Nadia Ben Youssef y aurait eu parfaitement sa place, comme d'autres. 

 

Je vous recommande le DVD, par une après-midi d’hiver c’est tonique. Pour les ignorants de l’Algérie, c’est une bonne façon de rentrer dans la culture de ce peuple… Et puis les chansons sont sous-titrées et ça aussi ça fait du bien. 


Hélène Hazera

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