Le sida gay a disparu

Chaque année, pour la journée internationale de lutte contre le sida du 1er décembre, on espère. On sait de moins en moins ce que l'on devrait espérer d'ailleurs... Des données précises de surveillance VIH? Des études plus détaillées qui rattraperaient le vide accumulé pendant le reste de l'année? Un sursaut de prise de conscience? Le témoignage de quelqu'un, quelque part, qui véhiculerait le sentiment de défaitisme qui a depuis longtemps affaibli les rares qui se sentent toujours concernés par le problème?

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Mardi 04 décembre 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Chaque année, pour la journée internationale de lutte contre le sida du 1er décembre, on espère. On sait de moins en moins ce que l'on devrait espérer d'ailleurs... Des données précises de surveillance VIH? Des études plus détaillées qui rattraperaient le vide accumulé pendant le reste de l'année? Un sursaut de prise de conscience? Le témoignage de quelqu'un, quelque part, qui véhiculerait le sentiment de défaitisme qui a depuis longtemps affaibli les rares qui se sentent toujours concernés par le problème?

E

t chaque année, c'est la déception. Une déception qui ressemble de plus en plus à un mouvement généralisé afin de taire les derniers naïfs qui attendent un geste, un renouveau, une attention particulière. Tout d'abord, cela vient des médias qui n'ont désormais plus peur de dire que le sida « n'intéresse plus personne ». Il y a des journalistes qui ont vraiment le culot de dire ça quand les associations les contactent pour les informer de leurs actions pour le cette journée unique de mobilisation. Avant, ces mêmes médias nous contactaient avec insistance quand ils cherchaient un certain type de témoignage, du genre la femme africaine séropositive SDF en France qui a un Bac+5 et si possible, du signe Verseau ascendant Poisson. Aujourd'hui, ces mêmes médias n'ont toujours pas compris qu'il serait temps de mettre l'accent sur toutes les autres catégories qui n'ont jamais été mises en valeur, comme le senior gay de 60 ans qui vient de se choper une IST ou le post-ado de 17 ans qui vient de devenir séropo, ou le trentenaire qui n'en peut plus de voir ses copains laisser tomber la capote et qui se demande quand il va s'y mettre lui aussi. Ou mettre l'accent sur les 28.000 personnes séropositives en France qui ignorent leur statut sérologique et qui, de fait, sont très contaminantes. Ou le fait qu'en Angleterre, on peut se faire dépister par SMS, le genre de service qui arrivera en France... plus tard. Ou présenter une application Smartphone anglaise pour trouver les centres de dépistage les plus proches en cas d'urgence.

Ensuite, ce sont les agences qui sont sensées centraliser les infos qui vont alimenter les médias et les associations. Cette année, si vous allez sur le site de l'Institut National de veille Sanitaire (InVS), vous découvrirez que le sida est moins bien surveillé que les autres maladies transmissibles. Le nombre de nouvelles contaminations en France reste stable en 2011, 6088 plus précisément, ce qui est une bonne nouvelle quand on prend la mesure de l'augmentation des prises de risques. Mais les données de l'InVS sont incomplètes, surtout pour 2010, du fait de délais de déclaration. Si le chiffre global est stable, c'est que la prévention est plus efficace chaque année dans toutes les couches sociales touchées par le VIH - sauf les gays, bisexuels et ce que l'on appelle les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH). Ça baisse donc partout, y compris parmi les populations issues de l'immigration (en baisse depuis 2003), sauf les gays  qui totalent plus de 40% des nouveaux cas. On y apprend que « la transmission du VIH est toujours importante parmi les HSH, qui constituent le seul groupe où le nombre de découvertes de séropositivité a augmenté entre 2003 et 2011 ».

 

 

Une épidémie surveillée... en apparence

 

Ainsi, le Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire (BEH) du 1er décembre 2012 ne fait que compiler les résultats d'études déjà connues. L'observatoire régional de santé Ile-de-France fait de même, avec toujours l'enquête Prevagay qui date de... 2009. Ou l'enquête KABP qui date de... 2010. C'est service minimum. L'enquête Presse Gay 2011, qui a pourtant cumulé 11.000 retours (ce qui est statistiquement très intéressant), n'a toujours pas de conclusions définitives. Enfin, la nouvelle Net Gay Baromètre vient juste d'être lancée, il faudra donc encore attendre pour les conclusions. Pourtant, l'Ile-de-France est de loin la région la plus touchée du territoire avec 4500 nouvelles contaminations - sur 6000 même si l'InVS rappelle qu'au niveau régional, « la Guyane et la Guadeloupe connaissent les plus forts niveaux de transmission de l’infection, supérieurs à celui observé en Île-de-France » (une urgence surtout alertée par l'association Tjenbé Rèd.

 

En IDF,  le site rappelle l'échec réel de la prévention dans la région, la plus riche de France avec un « recul de la perception du risque VIH dans la population, en particulier chez les jeunes, une méconnaissance fréquente du statut sérologique parmi les hommes fréquentant les lieux de convivialité gay parisiens, une activité de dépistage qui n’augmente pas dans les laboratoires franciliens, malgré les incitations à se faire tester, un dépistage très tardif chez plus d’une personne sur quatre dépistée séropositive, une charge virale contrôlée pour environ 80% des personnes séropositives traitées mais pour seulement 56% de l’ensemble des personnes infectées ».

 

Le site remarque que « les marges de progrès sont importantes » quand il faudrait surtout souligner l'échec ahurissant de la prévention dans un milieu LGBT soi-disant sur-informé. Depuis 2008, il n'y a plus de données sur la prise en charge des personnes séropositives en IDF et le site insiste que depuis cette date, l'Etat ne dispose plus de chiffres sur l'évolution de la prise en charge de ces personnes, en termes de succès ou d'échec virologique, de pathologies, de mortalité, etc. Bref, on sait qui prend des traitements, on ne sait pas ce que ça leur fait. On en arrive à une situation presque comique, avec Jean-Paul Huchon, patron de la région, qui vous explique ce qu'il faut faire quand il est lui-même aux manettes depuis des années. Et ne parlons pas du maire de Paris...

 

Donc voilà, si vous cherchiez des infos plus fines sur l'épidémie ou les IST, c'est mal parti. Il n'y a rien non plus sur le site de l'Agence Nationale de Recherches sur le Sida et les hépatites (ANRS) qui, pourtant, aurait tout intérêt à communiquer un maximum sur la prévention si cette agence tient à ce qu'on son essai vedette, Ipergay, parvienne à enrôler assez de patients. Et ce qui est étonnant, c'est que plus personne ne proteste. Allez voir sur les sites des grandes associations, AIDES ou Ensemble Contre le Sida, vous ne trouverez aucun communiqué de presse pour rappeler l'Etat ou aux agences de faire leur travail. L'épidémiologie n'est plus encouragée, et tout le monde fait comme si c'était normal, alors que le militantisme sida a toujours montré que l'on ne pouvait rien entreprendre sans une bonne surveillance des données.

 

 

Le sida gay a disparu

 

Dans les associations qui, régulièrement, vous demandent de faire des dons, comme Sidaction ou AIDES, le sujet gay semble... virtuel. Il faut aller chercher du côté du Huffington Post pour voir que certains s'alarment de l'absence du sida dans l'agenda LGBT. Ou vous pouvez lire notre interview de John-Manuel Andriote sur son essai Reclaiming HIV as a 'Gay' Disease.

 

Aux USA, les gays représentent aussi la proportion la plus importante des nouvelles infections dont presque 50% proviennent de personnes ne sachant pas qu'elles sont séropositives. Et les jeunes HSH sont parmi les plus concernés avec la plus grande progression. Pour les jeunes de couleur de 13 à 29 ans, l'incidence dans ce groupe a augmenté de 21% entre 2006 et 2009 avec un pic de 48% chez les gays afro-américains. Selon ABC News, les jeunes américains de 13 à 24 ans cumulent un quart des nouvelles contaminations. D'une manière générale, le Centers for Disease Control and Prevention (CDC) estime que seulement 28% des personnes séropositives disposent d'un traitement qui fonctionne, avec une charge virale indétectable. Et l'article de conclure que ces échecs de prévention sont clairement attribuables à la baisse de l'intérêt de la communauté LGBT pour le sujet sida. La voix spécifique des gays a diminué. Déjà, cet été, lors de la conférence internationale de Washington, des voix s'étaient élevées pour demander une plus grande participation des LGBT dans le sida. Depuis, rien.

 

C'est donc à l'étranger qu'il faut chercher les infos qui sortent des généralisations insipides de l'InVS et des campagnes ringardes des associations françaises (ah le CRIPS de jean-Luc Roméro!). Vous trouverez difficilement en France l'info selon laquelle pratiquement la moitié des personnes qui prennent des multithérapies sautent les prises de médicament quand ils boivent de l'alcool. Ça serait pourtant un bon angle de message d'info : il est incorrect de croire que l'alcool interfère avec le pouvoir antirétroviral des trithérapies! Ce qui veut dire que si 50% des personnes sous traitement ne sont pas observantes lors de leurs sorties en boite, ou des dîners arrosés ou même à travers la consommation d'alcool chez soi, cela a un effet sur l'observance et donc le maintien d'une charge virale basse.

 

C'est donc à l'étranger que vous trouverez des chiffres 2011 plus affinés sur ce qui se passe chez les gays et le VIH. En Angleterre, 3010 HSH ont été contaminés en 2011, pratiquement le même chiffre qu'en France, mais avec une épidémie beaucoup plus réduite, ce qui veut dire que les gays prennent plus de risques et que les traitements réduisent moins la transmission (il est assez notoire que les personnes séropositives en Angleterre sont moins bien suivies qu'en France avec, parfois, des traitement sous standard donc moins efficaces).

 

C'est donc à l'étranger qu'il faut lire les articles sur le fait de vieillir avec le VIH. Ce qui est manière de rappeler que les trentenaires qui se battaient contre le virus il y a 20 ans ont désormais 50 ans et plus et que pas un seul message de prévention ne leur est envoyé, ce que rappelle cette news. Le risque d'attraper des IST est même plus grand dans cette tranche d'âge. Heureusement, France Culture a fait aussi un sujet sur ce thème.

 

De même, il faut aller sur le site de l'European AIDS Treatment Group (EATG) pour trouver les résultats d'une étude... française qui montre que la charge virale d'une personne séropositive augmente fortement lors d'une syphilis, ce qui voudrait dire que les risques de contamination du VIH sont augmentés, même chez ceux qui ont une charge virale basse de moins de 500 copies. 

 

Le seul article français franchement renversant, c'est celui de VIH.org sur les drogues de synthèse dans la pratique du slam chez les gays. Si vous ne devez lire qu'un seul article cette année, c'est celui-là, car ces pratiques vous concerneront forcément un jour, soit directement, soit à travers un partenaire qui s'y intéresse. Ou l'article de Yagg qui montre que les nouveaux séropos qui consultent au 190 sont très au fait des risques qu'ils encourent. Ou le dossier du SNEG sur la Perception de la prophylaxie pré-exposition (PrEP) chez les gays.. Et c'est tout.

 

 

À l'année prochaine

 

Et voilà. Le 1er décembre 2012 résumé pour les nuls.

 

L'inter-LGBT lance une campagne sur le dépistage qui ne s'adresse qu'aux teenagers et je défie la moindre personne âgée de  plus de 30 ans de s'identifier à un message BD qui ne dit rien de particulier. La France, qui disposait du meilleur tissu associatif en Europe voit cette force se dissoudre, année après année, parce qu'elle est l'objet d'un désintérêt manifeste des LGBT qui sont tous dans l'urgence du combat pour le mariage gay. 

 

La grande communication sur le sida, depuis la conférence de Washington 2012, c'est l'espoir de mettre fin à l'épidémie à travers le monde. C'est en effet théoriquement possible. Mais les avancées en matière de traitement et de prévention à travers le monde s'effondrent quand il s'agit de faire reculer le VIH chez les gays. Le sida régresse PARTOUT, sauf chez les gays. Le point de bascule est donc possible au niveau global. Mais le point de bascule, chez les gays, se présente à l'inverse. Nous arrivons au moment où le travail de prévention ne parviendra plus à faire renverser une tendance à la prise de risque généralisée. Au niveau gay, le refus de la capote est désormais arrivé à un tel niveau de banalisation et de dominance que les fidèles de la capote se trouvent encerclés, marginalisés. Le leadership sida et LGBT est donc le seul responsable de cet échec. Plus de dix ans de discussions sur la sexualité gay pour en arriver à ce constat: la sexualité gay n'est plus surveillée, commentée, analysée. À force de craindre la stigmatisation des personnes séropositives, ce sont tous les gays, séropos ou pas, qui sont laissés à eux-mêmes.

 

Beau travail.


Didier Lestrade

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