Traduction et ethnocentrisme

Parmi les brochures qui arrivent chez moi sans savoir pourquoi, il y a Translorial, le Journal of the Northern California Translators Association. Dans le dernier numéro, un article de  Mehdi Asadzadeh et Ali Abbasi sur les enjeux de la traduction dans une société multiethnique.
Parmi les brochures qui arrivent chez moi sans savoir pourquoi, il y a Translorial, le Journal of the Northern California Translators Association. Dans le dernier numéro, un article de  Mehdi Asadzadeh et Ali Abbasi sur les enjeux de la traduction dans une société multiethnique.

 

À chaque fois, on se dit : « Tiens, un sujet sociétal qui arrivera en France dans... 20 ans». Avec la crispation actuelle sur tous les fronts minoritaires, la France est loin de se poser des questions sur les manières adéquates de traduire ce que nous lisons ou ce que nous regardons à la télé. Pour la bonne raison : nous ne savons toujours pas parler anglais - alors les autres langues... Les films et séries télé sont remplis de contre-sens qui alimentent des commentaires sarcastiques et pointilleux. Sur France 2, j'ai entendu un jour quelqu'un traduire « unlikely » par « pas de chance! ». Dans un film, vous pouvez voir le sous-titre « C'est loin?" pour « Far out! » ou « Juste là! » pour « Right on! », etc. Quand ce n'est pas tout simplement pour affadir l'idée : dans Carnets de voyage de Walter Salles, « Hijo de puta » devient juste « salopard ».

 

Dans un environnement très xénophobe, savoir parler plusieurs langues devient presque une menace. Un journaliste qui sait parler arabe est forcément vu comme un double agent. Dans les banlieues, l'argot est le sujet d'une peur primaire. Sur les sites de drague communautaire comme zoneBeur ou Kelma, les gays noirs ou rebeu revendiquent à travers noms codés le choix de ne pas chercher un partenaire blanc. Ils veulent un mec de leur côté, un non-françois. La méconnaissance de la culture et du vocabulaire des autres, surtout des minorités invisibles, entraîne une méfiance déraisonnée. Ces échanges codés sont forcément en marge de la France universelle et républicaine.

 

Bien sûr, aux Etats-Unis, on en est à réfléchir aux moyens de traduire l'ethnographie sans la diluer dans la culture dominante. « Le phénomène de la traduction est encouragé par une prise en considération de la manière de penser des autres inconnus » rappellent les auteurs. Ils ajoutent: « Le travail de la traduction devrait toujours considérer les intérêts de tous les groupes culturels de la société, plutôt que le groupe dominant ». Plus loin encore: « La traduction révèle une opportunité de réformer les identités culturelles qui dominent les positions de la société qui accueille ».

 

La gauche au pouvoir, aujourd'hui même, montre que son incompréhension des phénomènes culturels minoritaires lui sautent à la figure. Le Président se dédit sur le mariage gay, son premier ministre intervient à Notre-Dame-des-Landes avec une violence et une destruction des fermes digne d'un parti de droite et on pourrait très bien attribuer l'effondrement de l'UMP à la surenchère raciste et homophobe qui a accompagnée la campagne pour la présidence du parti. Certains parlent d'un nouveau Stonewall français pour la manifestation pro-mariage du 16 décembre prochain et cette colère monte en réaction à la direction blanche, molle, middle-class du mouvement LGBT. Refus du droit de vote pour les étrangers, refus des mosquées pour les croyants, refus de la discrimination positive, extradition de militants basques, finalement la France réactionnaire et blanche d'aujourd'hui est le résultat des doudous chéris du pays, les Caroline Fourest et Michel Onfray.

 

On peut donc se permettre une blague facile : les minorités en France sont « lost in translation » quand elles ne sont pas carrément oubliées, malgré la crise. Pour exister, on voudrait que ces minorités passent par le rouleau compresseur de la traduction. Tout ce qui est étranger devient potentiellement dangereux. Il est toujours mal vu d'utiliser des mots étrangers dans ses articles ou dans ses livres. La poésie des mots venus de loin est proscrite dans la presse nationale alors qu'elle est florissante dans la presse internationale. Au détour de n'importe quel article du New York Times, on peut rencontrer un joli mot, comme shura, qui signifie une cérémonie publique entre talibans. C'est joli ce mot! On imagine : « Ah non je ne suis pas libre ce soir, j'ai une shura! »

 

Le refus d'apprendre et de maitriser les langues étrangères est le premier signe d'un racisme national. C'est la peur des autres. Le refus de se rapprocher des autres pour comprendre ce qu'ils disent. Le maire de New York, Bloomberg, a volontairement pris des cours d'espagnol pour mieux discuter avec ses administrés. Dans un article publié il y a 2 ans, le NYT insistait sur le fait que les 2/3 des étudiants étrangers en France provenaient de seulement 5 pays : Algérie, Cameroun, Maroc, Sénégal et Tunisie. Le point commun? Ils parlent tous français. Ça dit tout. Pour étudier en France, il faut savoir parler français. Il faut faciliter le travail aux français qui ne savent pas parler de langues étrangères.

 

Pas étonnant que les kids en banlieue comprennent mieux les paroles des artistes de hip-Hop que les journalistes eux-mêmes. Pas étonnant que les news étrangères soient mal commentées car les journalistes ne parlent pas la langue du pays dans lequel ils sont envoyés. Il ne peut y avoir un fixer derrière chaque professionnel.


Didier Lestrade

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