J’ai cru bien faire en cachant qui je suis

J'ai cru comprendre un  jour que si je travaillais bien à l’école j’aurai un bon travail. Alors j’ai étudié. J’ai cru comprendre un jour que si j’étais poli et discret je serais accepté. Alors j’ai été courtois et j’ai rasé les murs. J’ai étudié jusqu’à en être essoufflé par cinq années de thèse. J’ai été poli et presque silencieux. J’ai obéi et j’ai subi. Quelque part on m’a dupé et j’ai été victime mais je dois admettre qu’il s’agissait d’une soumission librement consentie. J’ai accepté de taire mon homosexualité à mon travail. J’en ai fait un secret de polichinelle et mon patron s’en est saisi comme d’une faiblesse. Combien de fois n’avais-je pas entendu que les homosexuel.le.s n’ont pas besoin de « s’afficher » et que ceux qui le font s’exposent à un opprobre bien mérité. 

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Cyrille Morin

par Cyrille Morin - Dimanche 11 novembre 2012

29 ans, vit à Rennes et se définit comme gay-antisexiste-antiraciste-végétarien (une espèce bien singulière...). Animateur socioculturel de formation,  il milite à Mix-Cité Rennes et dans des collectifs spontanés quand il le faut. Pour lui les luttes LGBTQI, féministe, antiraciste et anticapitaliste doivent être considérées dans leur transversalité et non comme antagonistes (ce qui est trop souvent le cas en France).

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J'ai cru comprendre un  jour que si je travaillais bien à l’école j’aurai un bon travail. Alors j’ai étudié. J’ai cru comprendre un jour que si j’étais poli et discret je serais accepté. Alors j’ai été courtois et j’ai rasé les murs. J’ai étudié jusqu’à en être essoufflé par cinq années de thèse. J’ai été poli et presque silencieux. J’ai obéi et j’ai subi. Quelque part on m’a dupé et j’ai été victime mais je dois admettre qu’il s’agissait d’une soumission librement consentie. J’ai accepté de taire mon homosexualité à mon travail. J’en ai fait un secret de polichinelle et mon patron s’en est saisi comme d’une faiblesse. Combien de fois n’avais-je pas entendu que les homosexuel.le.s n’ont pas besoin de « s’afficher » et que ceux qui le font s’exposent à un opprobre bien mérité. 

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resque après trente années de service rendu au patriarcat blanc hétéro, j’ai compris qu’on m’avait invité à faire de ma sexualité une donnée qu’il fallait cacher car on l’utiliserait contre moi si j’en parlais un peu trop. J’ai participé moi-même à faire de ma sexualité un boulet sans me rendre compte que tôt ou tard, après l’avoir fondu dans un acier bien trempé, quelqu’un s’en servirait pour m’atteindre. Il me paraît clair aujourd’hui que ma faiblesse ne vient pas du fait d’être homosexuel mais de cette propension à justifier ce devoir de le cacher dans certains contextes et pas dans d’autres. Cette capacité si répandue chez les mien.ne.s à pouvoir se dire « Oui j’ai fait mon coming-out, mais il y a des endroits et des personnes qui ne doivent rien savoir ».

Ben oui, au fond, tout le monde n’a pas à le savoir… cette bonne blague ! Si nous, homosexuel.le.s, sommes capables de définir des endroits ou des circonstances dans lesquels nous devons veiller à cacher tout ou partie de ce que nous sommes, c’est que par extension les hétérosexuel.le.s les identifient aussi comme des endroits où ils exposent plus leurs vie intime. Il s’agit de la pause au bureau, d’un dîner en famille, d’une sortie entres ami.e.s. Soyons clair, si nous ressentons le besoin de nous cacher c’est bien parce que d’autres montrent quelque chose que nous n’avons pas et cet embarras du camouflage fait de notre sexualité quelque chose de méprisable. Tout simplement parce que nous laissons aux autres le droit de nous mépriser. Pour vivre heureux vivons caché ? Les personnes qui se cachent ont quelque chose à protéger, à masquer parce qu’elles sont inquièt.e.s ou honteux.ses et souvent les deux. En cachant qu’on est gay on laisse aux autres le droit de s’en servir tandis qu’en l’exposant, on prend de la hauteur et il est plus difficile de nous battre.

 

Le syndicat qui m’a « soutenu » à l’époque m’avait clairement expliqué que les cas d’homophobie au travail sont, comme le harcèlement sexuel, très difficiles à prouver et que lorsqu’on y parvient, il vaut mieux que le/la salarié.e affronte une rupture conventionnelle de contrat pour éviter de travailler dans un climat de tension.

 

C’était une situation ubuesque après laquelle je me suis dit que je changerai de méthode. Maintenant, j’annonce cash la couleur rose, le violet ou toutes celles de l’arc-en-ciel pour couper l’herbe sous le pied d’un.e éventuel.le homophobe. Je suis devenu « gay-cash », c'est-à-dire un gay aux arguments bien aiguisés, prêts à pourfendre le paravent derrière lequel on l’a caché après son coming-out pour le sortir que les soirs de grandes fêtes entre copines. Cash au point qu’un camarade de formation a failli avaler son poulet de travers lorsque je lui ai expliqué, entre le plat et le dessert à la cantine, qu’en plus d’être gay j’étais militant féministe et LGBT. Le type s’est refermé comme une huître et ne m’a plus adressé la parole de la journée. Au retour de la cantoche, une question me vint : aurait-il réagi de la même manière si le jeune noir à côté de moi lui avait dit qu’il militait au MRAP ou à SOS Racisme ? Pas sûr du tout.

 

 

Le pédé fait peur

 

J’en viens donc à la conclusion suivante : les homosexuel.le.s qui militent et revendiquent des droits font peur. Sur ce point, je ferais un parallèle avec les femmes car notre société ne comprend toujours pas pourquoi diable elles essaient d’obtenir une équité avec les hommes alors qu’elles ont le droit de vote et tout le confort moderne à la maison. Je crois bien qu’ils nous arrivent la même chose à nous autres gays. Nous pouvons avoir des ami.e.s, les hétéros bobos nous adorent en ce moment. Nous pouvons consommer, les responsables marketing nous agitent un chiffon rouge comme les matadors à leurs vachettes. Partir en voyage ?! Des agences gay vous ont réservé un vol pour Mykonos, Sitges ou Key West (pour du trekking dans Larzac vous repasserez, c’est pas en stock…). Des fringues ?! Allez chez H et Trucs, Beckam vous y attend en slip (c’est pas à moi qu’ils auraient demandé…).

 

En bref, on se laisse bercer par de la consommation. Du coup, on est bien entretenu.e.s, bien habillé.e.s, bronzé.e.s à souhait et on cumule les signes apparents d’un pouvoir d’achat qui, pour beaucoup, a diminué comme peau de chagrin. Mais tout ce mécanisme consumériste permet au moins deux attitudes homophobes.

 

D’une part il accrédite un stéréotype et le discours selon lequel nous n’aurions pas à nous plaindre car nous sommes plus riches que le reste de la population. D’autre part il nous maintient loin des réflexions et actions politiques car le temps passé en cabine d’essayage au Printemps ou au BHV est laissé libre aux autres pour décider à notre place des droits que nous aurons… ou pas ! Aussi ne faut-il pas s’étonner d’entendre Natacha Polony, grande détractrice de l’accès au mariage (pour tous, pour un ou pour l’univers) de poser la question : Combien d’homosexuel.le.s militent pour leur accès au mariage ? Elle ne fait finalement que smasher avec une balle que nous lui avons lancée.

 

Bien sûr que cette question révèle une mauvaise fois que la journaliste ne cache plus. En effet, il est peu probable qu’elle oserait demander aux féministes combien de femmes militent pour la condamnation du harcèlement sexuel, ou aux antiracistes combien de personnes d’origine étrangère militent contre le racisme ! La réponse reste cependant révélatrice de la léthargie du tissu associatif LGBT français et donc de grand nombre de personnes LGBT. Combien d’entre nous sentent bien que quelque chose cloche, que nous ne sommes finalement pas égaux face aux hétérosexuel.le.s et que cela bouffe notre quotidien parce que parfois on préfère ne pas le dire.

 

 

Boucle-la !

 

Pardon non ! On nous apprend que l’on ne doit pas en parler et c’est là que la boucle est bouclée. Ben oui souvenez-vous, je vous parlais un peu plus haut de « Cette capacité si répandue chez les mien.ne.s à pouvoir se dire « Oui j’ai fait mon coming-out mais il y a des endroits et des personnes qui ne doivent rien savoir ». C’est cet apprentissage d’une pratique du « coming-out mais… » qui endort notre conscience et le caractère encore politique d’assumer son homosexualité dans la société française d’aujourd’hui. Je le répète: il s’agit bien là d’un apprentissage même s’il se fait de manière insidieuse et sournoise par ce propos hétérocentriste que vous avez sans doutes entendu «  Pourquoi les homos se sentent-ils obligés de dire qu’ils le sont ? Nous on ne dit pas qu’on est hétérosexuel ! ». Je suis sûr que vous vous en souvenez et que le souvenir de vous être trouvé dépourvu d’arguments vous à laisser un goût amer. Après ce type d’assaut on se dit « C’est pas faux, les hétérosexuels ne sont pas aussi revendicatifs » et petit à petit on se résigne parce qu’on oublie qu’ils et elles n’ont pas besoin de revendiquer quoi que ce soit. Tout leur est encore dédié dans notre société. Qu’il s’agisse du mariage ou de la pub pour la lessive, force est de constater que nous n’avons de place que pour être les bon.ne.s ami.e.s pour les virées nocturnes, les épanchements mélancoliques post-rupture, les conseiller.e.s en shopping, coiffure, maquillage, bref une touche d’exotisme marquant une pseudo ouverture d’esprit dans un entourage hétérosexué qui devient auto-oppressant.

 

Personne ne nous attend sur le terrain politique puisque nous ne le demandons pas, ou pas assez. Peu d’intellectuel.le.s français.e.s prennent la tribune pour nous défendre et les artistes mainstream ont une fâcheuse tendance à dire qu’ils n’ont pas à se prononcer en matière de politique ou à nous utiliser comme des cibles marketing. À ce sujet il faudrait dire à Jenifer que parler de son engagement pour le Refuge pendant la promo d’un disque sortant après de nombreux flops ne relève plus de la stratégie marketing mais d’une supplication à peine cachée. De leur côté, les séries, à part Oz, ne font que véhiculer des stéréotypes d’homosexuel.le.s complétement névrosé.e.s, drogué.e.s, inadapté.e.s ou tout l’inverse jeunes, magnifiques et richissimes.

 

Je suis un peu énervé parce qu’en quittant mon placard il y a 12 ans, j’ai cru que tout irait mieux pour moi et que si d’autres le faisaient alors les choses changeraient. J’ai fait mon coming-out, an l’an 2000, l’année de mes 17 ans. Je me suis révolté sans savoir comment militer jusqu’à mes 20 ans. Ensuite, je me suis tu parce que j’étais en couple et que je ne voyais que cela pour faire mon bonheur, rien d’autre n’avait d’importance et pour être heureux vivons cachés alors autant se taire…

 

Jusqu’au jour ou tout vous revient à la figure sans que vous compreniez pourquoi. Pourquoi cette injustice envers vous qui avez agi comme on vous l’a demandé ? Alors après je me suis réveillé, sonné comme après une gueule de bois. Aujourd’hui, je ne veux plus laisser ma vie aux commandes de l’homophobie. Voilà, j’ai 29 ans et je milite depuis trois ans. Le débat unilatéral des politicien.ne.s sur le mariage pour tous me laisse le sentiment d’une hypocrisie presque cynique tant il fait oublier qu’il n’est à l’ordre du jour en France que parce qu’un grand nombre de pays européens l’ont accepté depuis un bail et qu’il n’est pas encore voté que parce que le PS, prompt à dénoncer l’homophobie de la droite, n’ose pas admettre ses désaccords internes sur le sujet et particulièrement sur l’adoption.

 

Nous nous y trompons pas: les députés PS qui ont voté contre le Pacs ou se sont abstenus en ne se déplaçant pas sont encore nombreux à avoir un siège à l’Assemblée. Je serais content si j’ai le droit de me marier même si je ne pense pas que je le ferais. Ce qui me tourmente surtout aujourd’hui c’est le reste du chemin qui reste à parcourir quand je vois à quel point les assos LGBT parisiennes, qui devraient être leader, sont promptes à faire une sieste sur le bord de la route. Je ne parle pas du centre LGBT de ma ville qui ne cache plus sa collusion avec le PS local après une Gay Pride dont le mot d’ordre était « L’égalité c’est maintenant », ce qui a le mérite de ne pas dire grand chose. Le mariage sera un pas vers cette égalité, mais ce n’est qu’un micro pas car il s’agit d’un changement législatif, pas d’un changement d’état d’esprit.

 

En tant que gay-homme-blanc-végétarien-féministe en couple avec un noir-omnivore je m’inquiète autant de l’homophobie des hétéros, du racisme des homos (voir de la montée de l’homonationalisme), du regard singulier de la société vers les couples pluriculturels que de l’étroitesse d’esprit des homos face aux différences de mode de vie du type végétarisme, altermondialisme, engagements associatifs LGBT et/ou contre le VIH/Sida/VHC. Il me paraît difficile de dissocier ces questions à l’heure actuelle si l’on souhaite comprendre la droitisation de l’électorat gay français. C’est en ce sens que le livre Pourquoi les gays sont passé à droite, adjoint à Sexuality and Socialism History, Politics, and Theory of LGBT Liberation de Sherry Wolf me semblent très intéressants car ils expliquent chacun à leurs manière par quels rouages les questions LGBT sont aussi liés aux enjeux antiracistes notamment. Dans son ouvrage, Sherry Wolf explique comment les homosexuel.le.s et les autres catégories opprimées Etats-Uniennes ont compris que c’est par l’alliance entre elles et l’exercice d’une pression économique qu’elles parviendraient à se faire entendre. Il n’y aura de liberté pour les uns que si elle est aussi effective pour les autres. Il ne devrait pas y avoir de nivellement ou de discrimination entre discriminés.

 

Judith Butler, Angela Davis et d’autres se sont exprimées contre cette tendance des homos à cautionner les propos racistes de leurs leaders associatifs. Quand est-ce que le tissu associatif LGBT français reprendra ce discours pour faire son examen de conscience ? Ce sera sans doute ce jour là que d’autres comme moi reprendrons le chemin du centre LGBT ou de l’asso LGBT du coin de leur rue…


Cyrille Morin

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