Kings Queer : l'interview

Deux personnes pour un binôme. Un transboy et une gouine à mèche… Des machines, une trompette, un mélodica, un harmonica, un clavier vintage, deux micros, une grande gueule… Une vieille bagnole break d’Edf Gdf et le tour Amours et révoltes est joué.

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Teklal Neguib

par Teklal Neguib - Samedi 03 novembre 2012

Fondatrice et Directrice de publication de L.ART en Loire, elle est une écrivaine métisse et post-coloniale. Elle contribue aux revues Minorités et Artefact. Publiée par le site Poésie Webnet, et membre de French Writers Worldwide, ses thèmes de recherche sont l'identité et la poétique des paysages.lesoeuvresdeteklalneguib.yolasite.com

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Deux personnes pour un binôme. Un transboy et une gouine à mèche… Des machines, une trompette, un mélodica, un harmonica, un clavier vintage, deux micros, une grande gueule… Une vieille bagnole break d’Edf Gdf et le tour Amours et révoltes est joué.

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Comment vous définirez-vous ?

On ne se définit pas, ce sont les autres qui adorent les petites boites, les classifications pour la rassurance ! Pour les mainstreams, on fait de l’expérimental, pour les crusts hardcore on fait du dancefloor, pour d’autres du punk rock, pour certains du freejazz, du no wave, de l’electroclash … On rigole bien ! En résumé, c’est du post-punk pour postmusic… Nous sommes d’appellation d’origine non contrôlée...

 

 

— Parlez-nous un peu de vos diverses activités artistiques, et de vos carrières en ce domaine.

 

Carrière de sable, carrière de pierre ?... Non on plaisante. Le terme carrière ne fait pas vraiment partie de notre vocabulaire, sorry. Les choses viennent sur l’instant, on essaye de bien les faire, sérieusement sans se prendre au sérieux. Nous n’avons pas de plan marketing etc… On vient du spectacle vivant, ce qui expliquerait notre sens du visuel. Kings Queer c’est notre boulot, on ne vit que de ça… enfin on survit !.... mais nous sommes des privilégiés, totalement fauchés, OK, mais privilégiés car nous assumons nos choix de vies…

 

 

— En quoi votre parcours de vie personnelle/professionnelle et sociale a-t-il influencé votre art ? Votre réflexion ?

 

Quand tu es gouine, quand tu es transboy, que tu le veuilles ou non, tu ne vis pas l’ordre social établi de la même façon que le quidam moyen… alors oui, on ne peut pas le nier, automatiquement cela ressort d’une façon ou d’une autre. Quand on regarde notre album Amours et Révoltes (label Zingy), les termes abordés entre autres sont les cyborgs, le post-porn, la transidentité, le sida avec la reprise de Mario et Johnny de Lala… On ne s’est jamais dit « Tiens on va faire un morceau sur tel ou tel sujet ». Simplement notre quotidien influence nos créations. En définitif, on est juste des raconteurs d’histoires, d’émotions, des passeurs de mondes, de rives, de rythmes…

 

 

— La musique est-elle votre seul support d’expression artistique ?

 

On ne peut pas dire que l’on fasse uniquement que de la musique. On fait des concerts performatik où le travail gestuel, corporel a aussi son importance, tout comme l’écriture… Pour résumer c’est du spectacle vivant… Une alliance de techniques différentes qui permet un tout.

 

 

— Si ces techniques sont différentes, sont-elles un moyen d’exprimer la même chose, ou exprimez-vous des éléments différents selon le media d’expression ?

 

On possède aussi les techniques de cirque en particulier l’équilibre sur objet… Les arts du cirque développent le sens de la discipline, de l’auto-détermination… et la rigueur mais c’est aussi des valeurs auxquelles on adhère : l’entraide, l’humilité, la non compétition etc… et puis c’est toujours utile d’avoir le sens de l’équilibre dans un monde totalement bancal !

 

 

— Concernant la musique, quel style de musique [rock, pop, fusion, électro etc…] et pourquoi ?

 

Post-punk pour Post-music !... King’s Queer a puisé son inspiration consciemment et inconsciemment dans le travail de John Cage, de Cale, du Velvet Underground, Philip Glass, des Poetries… une culture new yorkaise, underground d’une époque… mais aussi de l’industrielle allemande, de Tom Waits... Bref c’est un mélange de plein de styles, une culture variée et avariée. Un melting-pot de sons, d’émotions fait de bric et de broc, qu’on entasse, qu’on remâche et qu’on recrache pour faire du King’s Queer…

Nous ne pouvons pas dire le pourquoi, du comment de la chose… on travaille  à l’instinct, nous ne sommes pas des théoriciens ou des décortiqueurs. Nous faisons : si ça nous touche, si on a le frisson, on garde.

 

 

— Pratiquez-vous la recherche artistique si oui, sur quels thèmes exactement ? Pourquoi les avoir choisis eux ?

 

On est toujours en recherche, créer c’est explorer… La recherche d’un son, d’un mot, d’un ‘objet sonore’… d’une bonne histoire… écouter, lire, échanger, partager … À l’heure actuelle on bosse sur Bach, sur Kerouac… mais chut c’est un projet qui n’a pas encore vu le jour.

 

 

— Quels sont vos domaines de militantisme [autre qu’artistique] ? De quelle manière agissez-vous ?

 

Avant toutes choses, nous ne nous considérons pas comme des militants, mais comme ‘des artistes’ (même si ce terme nous fait plutôt rire) qui avons des trucs à dire… c’est une sacré différence, ce qui nous empêche pas de performer pour des soutiens : prisonniers politiques, sex-workers, torsoplastie, food not bomb, espaces autogérés… etc. D’ailleurs on fait beaucoup de soutien quand on y pense… ha,ha,ha ! Mais avant tout électron libre forever ! Aucun dogme, éviter au maximum les formatages de la pensée, et on déteste les réunions, les guerres de la virgule… Inclure plutôt qu’exclure… voilà. 

 

 

— Comment concevez-vous vos musiques ? Qu’expriment-elles ? Quels sont vos thèmes de prédilection, et pourquoi les avoir choisis eux ?

 

Il n y a pas de règle… Parfois on compose au piano au départ, puis on retranscrit avec les machines, parfois c’est des boucles qui donnent les premières intentions, et on construit avec les instruments dessus, ou bien c’est un beat qui appelle une harmonie… puis vient le texte, et les mélodies vocales. Ou alors c’est tout l’inverse le texte en premier, et la musique ensuite… bref il n’y a pas une technique à proprement parler de composition.

Par contre, l’idée générale du morceau se crée dans la tête. Il y a pas mal de temps de gestation, après le truc sort assez rapidement. Il faut quand même avouer que l’on bosse pas mal dans l’urgence, l’adrénaline et la panique nous inspirent… Nous n’avons pas de thème de prédilection…Les paroles, les sons sortent sur l’instant…Par contre on a nos morceaux fétiches comme Lady Pirate ou Hey boy.

 

 

— Vous concevez-vous en tant que musicien comme vous situant dans la filiation de tel ou tel artiste (si oui, lesquels, et pourquoi eux ?] ou vous considérez-vous comme un groupe sui generis ?

 

Houlala, il y en tellement… dur de répondre à cette question… On va plutôt parler d’héritage, de mémoire collective. Avant nous, il y a plein de choses qui se sont faites, des styles, des innovations, et cela fait un tout, un patrimoine culturel qui nous façonne, nous inspire… Nous pouvons plutôt parler de telle ou telle référence à l’histoire de la musique, de la littérature, des arts plastiques qu’une filiation… impossible de faire la liste ici, elle serait trop longue. Mais le public, lui, on est sûr saura les reconnaitre à l’écoute.

 

 

— Pratiquez-vous des collaborations musicales avec d’autres artistes ? si oui, comment concevoir la rencontre de deux artistes aux univers parfois étrangers voire diamétralement opposés, afin qu’elle permette une création harmonieuse et réellement expressive ?

 

On aime vraiment partager un instant… Un truc éphémère impalpable… créer des moments de magie avec autrui. Sur l’album on a demandé à un ami, clown de métier de jouer de la scie musicale sur notre titre Post-Porn. Un morceau loin de son univers et cela a super bien marché. Quand on  s’est produit à Amsterdam il nous a rejoints sur scène pour un one shot. On a adoré ! À Bruxelles lors de notre concert au DNA, on a invité les Twenty Six Tear à faire les cœurs sur King’s Queer Tube et ensuite ils ont enchainé un mini set dans notre set… Bref on aime les surprises. Là on va surement travailler avec Joelle Leandre (rien n’est fait on cherche toujours des financements et un lieu de résidence), une personne qui vient du jazz, de l’expérimental. Si on est suffisamment ouvert, à l’écoute et qu’on a choisi les bonnes personnes, l’alchimie est bien souvent au rendez-vous.

 

 

— Pratiquez-vous le croisement/dialogue artistique entre plusieurs arts/ artistes (je pense notamment à ceux qui ont réalisés vos clips) ?

 

Oui, pour le clip Amours et Révoltes (http://vimeo.com/39463385) nous avons collaboré avec la réalisatrice Estelle Beauvais. Nous lui avons expliqué l’ambiance, l’idée générale et ensuite carte blanche. À partir du moment où tu décides de travailler avec quelqu’un, quelqu’une il faut savoir faire confiance. Du coup, elle a rajouté son identité sans déformer l’idée de base. Ce ne pouvait être qu’un enrichissement au projet. De plus on est fidèles ! Pour le prochain clip qui va être tourné en janvier, on remet le couvert avec Estelle !!!

 

 

— Parlez-nous de votre nouvel album ? Quels sont ses thèmes/références ? Pourquoi les avoir choisis ? Comment définiriez-vous l’album ? Quelles réflexions, quels questionnements chez votre public, souhaitez-vous qu’il génère ?

 

Cet album est inclassable, non conforme, hors-normes. Habité, animal, instinctif... Des partis-pris flagrants et sans concession. Son analogique pour Electro postmusique, à tendance mono pour un binôme hors du temps... blues électro pour indignés, un hurlement de vie ! Composé et écrit comme une suite de court-métrages à tendance littéraire... Introvertige et vertiges de vie...Une basse omniprésente, compte à rebours du temps passé... Un disque urgence de dire,  de faire, d’être, d’inventer, de construire et de déconstruire...

On n’a pas la prétention de générer quoi que ce soit, juste qu’avec cet album, ils passent un bon moment, et qu’ils s’ouvrent à d’autres sons, d’autres mots, d’autres idées…Qu’ils se sentent vivants, debout !

 

 

— Que pensez-vous de la crise que traverse le monde musical depuis une bonne dizaine d’années et qui s’accélère un peu plus chaque année ? Fin d’un monde artistique ou recomposition/rénovation d’un milieu en voie de mutation ?

 

Il semblerait que ce soit la fin d’un cycle, un cycle orchestré par des majors compagnies qui tentent à grand coup de marketing d’imposer une culture unique ! Des produits jetables, interchangeables ! Il n y a plus de politique de défricheurs, d’accompagnateurs, de miser sur le long terme, emmener des artistes à une certaine maturité… Du coup voici le résultat ! De plus par le fait qu’il y ait une espèce de ‘génocide’ des lieux culturels en France, les groupes ont de plus en plus de mal à se produire donc à faire leurs armes. Il y a très peu de place à la découverte, si c’est pas bankable, on ne programme pas... Donc faut pas rêver… enfin si on va rêver, rêver à un renouveau où, acculé par l’état actuel des choses, on va faire preuve d’imagination, réinventer une façon de se produire, un réseau de résistance où l’humain sera au centre et non les devises virtuelles qui envahissent les marchés…. de la connerie ! À ce sujet on recommande un très bon livre d’anticipation : Rock machine de Spinrad.

 

 

— En tant que musiciens, comment vous positionnez-vous par rapport à cela ? Y compris face à la question du téléchargement illégal, accusé d’être à l’origine de cette crise ? Comment envisagez-vous l’avenir du monde musical dans les 5/10 ans à venir?

 

Notre position c’est la désobéissance face aux lois du business, une résistance de chaque instant. Une filiale d’une grande major nous avait contactés en nous proposant un très gros chèque, on a juste dit NON ! Et on a signé chez Zingy records, petit label totalement indépendant sans gros moyen mais qui correspond mieux à notre philosophie. Nous avons choisi d’auto-distribuer notre CD, pour éviter d’engraisser des intermédiaires. À nos concerts, nous vendons à prix libre. Ça peut paraitre totalement fou mais cela marche très bien. Les gens ont suffisamment de conscience pour donner ce qu’il faut… Au contraire ils sont souvent très généreux et c’est un acte de soutien dans leur tête… Il y a mille et une autres façons de fonctionner, il suffit de trouver l’énergie pour cela.

Le téléchargement illégal, on n’y croit pas trop et c’est un débat qui se mord la queue et cache le fond du problème… Quant à l’avenir, nous ne sommes pas devins, mais pas mal de chose vont se casser la gueule, d’autres vont surgir… Ça risque d’être un joyeux merdier et c’est excitant !

 

 

— Depuis une bonne dizaine d’années, le monde de la musique est marqué par diverses polémiques qui ont scandalisé (Sexion d’assaut, Oreslan, Eminem, NTM, La Rumeur). Mais pas seulement, je pense aussi à Louis Ferdinand Celine (écrivain), et bien d’autres artistes encore. Quelle éthique/déontologie en tant que musicien ? D’ailleurs, l’éthique, la morale ont elle une place dans l’art ?

Quelle doit être la limite ? La morale a-t-elle sa place dans la musique et l’art ? Quelles sont vos limites personnelles en tant qu’artistes ? La liberté d’expression doit-elle être considérée comme supérieure à tout autre critère, quitte à ce que ce soit au détriment parfois du vivre ensemble.

 

Si la morale, l’éthique avaient toujours été prises en compte, un certain nombre d’œuvres d’art majeures n’auraient pas vu le jour… Mais c’est un exercice périlleux et borderline !!! Mais attention certaines polémiques sont orchestrées par les artistes, les maisons de disques (pour la musique), à des fins publicitaires, donc… On a la ferme conviction que plus on censure, plus on fera monter la haine et l’extrémisme du public… En ce qui concerne King’s Queer, les limites que l’on s’impose sont celles de notre propre morale ! On vous laisse méditer avec cela…

 

 

— En tant qu’artiste queer, comment votre travail ou vous-même avez été accueillis, par le public, maison de production, etc… ?

 

Cela fait quatre ans qu’on sillonne les routes, qu’on joue dans des endroits très différents, nous nous sommes jamais enfermés dans des petites cases, l’asphyxie c’est pas notre truc… On a besoin d’air, de souffle de l’errance et même de courant d’air ! On construit une histoire avec notre public, les gens sont fidèles ainsi que les programmateurs. Bien sûr, on ne peut plaire à tout le monde mais c’est plus notre côté musique ‘bizarre’  qui pourrait poser souci que le queer…

Les seuls problèmes qu’on ait rencontrés, ce fut plutôt en milieu LGBT  (la première année de tournée) où parfois faire respecter une identité trans fut un sacré tour de force… Ils, elles avaient oublié la notion du ‘T’ dans leurs dénonciations. Ou bien des collectifs non-mixtes qui ont refusé de nous programmer parce que dans King’s queer il y a un transboy… Quant à notre label Zingy, si on bosse avec eux c’est qu’il n’y a aucun problème… sinon on serait allé voir ailleurs, bien sûr !

 

— Je pense à deux personnes, le groupe the Clicks, premier groupe queer signé sur une major, avec son chanteur FTM (Lucas Silveira), ainsi qu’à Perfume Genius (Mike Hadreas), dont le clip Hood a été censuré et banni par YouTube en début d’année. N’est-ce pas difficile de percer et s’imposer quand l’on n’est pas conforme à la norme, et que l’on aborde des sujets pas vraiment mainstream ? À quelles difficultés avez-vous été confrontés ? Que penses-tu des deux situations que je viens de mentionner ?

 

Ben, quand tu décides de signer sur une major, tu sais quand même à quoi t’attendre !… et quant à la censure YouTube on connait leur seuil minimum d’ouverture ! La connerie, elle est de partout ! Et c’est sûr que c’est inadmissible !

Evidemment, on en revient toujours aux même choses, plus t’es mainstream, plus ça passe pour un plus grand nombre, après il faut savoir ce que tu recherches... Et il y a aussi une façon de faire passer les choses, on a de la chance d’avoir rencontré sur notre route plus de personnes ouvertes que l’inverse. Après, comme tout le monde, on a eu quelques mésaventures, du type, un élu de la culture qui nous a dit à la fin de l’une de nos performances « C’est pas parce que vous êtes homos que vous êtes obligés de le crier sur les toits, de toutes façons, vous les homos, vous vous croyez tout permis », mais la réaction des autres personnes autour l’ont plutôt désarçonné et il a dû partir la tête bien basse…

 

 

— Où peut-on trouver/acheter votre production musicale ? Quelles sont vos prochaines actualités ?

 

Sur le net : http://www.zingy.fr/kingsqueer.html ou sur notre site http://www.kingsqueer.com, FB : https://www.facebook.com/KingsQ.Music

Et lors de nos concerts bien sûr.

Nous sommes en pleine tournée européenne pour la sortie de l’album Amours et Révoltes… Et ensuite on s’envole sur le continent Nord Américain… Bref on n’arrête pas.


Teklal Neguib

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