Caché derrière Grindr, le géant Craigslist

En 3 ans, Grindr a rendu l'iPhone plus gay et ce système de drague par géolocalisation a déjà influencé la visibilité homosexuelle dans le milieu urbain. Preuve de son impact, la rumeur dit que lors de l'ouverture des JO de Londres,  le service a explosé au moment même où les milliers d'athlètes ont débarqué de leurs avions. Le réseau était tellement surchargé qu'il aurait crashé pendant plusieurs jours. Une foule de gays les attendaient déjà, sur le pied de guerre (comme on dit), la bave à la bouche. En fait, ce n'est pas ce qui s'est passé, mais tout le monde en a parlé. Maintenant, ce qu'il faut dire, c'est que derrière Grindr se cache un géant qui va probablement dupliquer son hégémonie américaine en Europe. C'est Craigslist.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 21 octobre 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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En 3 ans, Grindr a rendu l'iPhone plus gay et ce système de drague par géolocalisation a déjà influencé la visibilité homosexuelle dans le milieu urbain. Preuve de son impact, la rumeur dit que lors de l'ouverture des JO de Londres,  le service a explosé au moment même où les milliers d'athlètes ont débarqué de leurs avions. Le réseau était tellement surchargé qu'il aurait crashé pendant plusieurs jours. Une foule de gays les attendaient déjà, sur le pied de guerre (comme on dit), la bave à la bouche. En fait, ce n'est pas ce qui s'est passé, mais tout le monde en a parlé. Maintenant, ce qu'il faut dire, c'est que derrière Grindr se cache un géant qui va probablement dupliquer son hégémonie américaine en Europe. C'est Craigslist.

I

l y a déjà beaucoup d'anecdotes que les gays se racontent sur Grindr. Dès qu'ils visitent une ville qu'ils ne connaissent pas, leur premier réflexe est de vérifier « la chair fraîche ». Dans la vie de tous les jours, Grindr est devenu un réflexe dès qu'ils pénètrent dans un bar, un restau, un club, au cinéma. Souvent, ils discutent entre eux sur leur iPhone alors qu'ils sont dans la même gym, à 3 mètres de distance. Ils trouvent plus convivial (ce mot maudit !) de passer par une interface plutôt que de se dire directement bonjour : « Hey, moi je m'appelle Didier, comment ça va ? ». C'est tellement démodé ! Ils se draguent même dans les services d'hôpitaux où ils vont faire leur prise de sang pour leurs bilans. Quand ils montent dans un avion ou un train, ils veulent savoir où est le mec sexy le plus proche (à 3 mètres ? à 10 mètres ?).

Grindr a renouvelé leur instinct de chasse. Ils utilisent Grindr comme n'importe quelle application de téléphone pour savoir où ils vont, s'ils ne sont pas perdus, pour trouver tel ou tel renseignement oublié. Au lieu d'utiliser une mémoire de toute manière surchargée par toutes les informations qui les bombardent jour après jour, le portable est là pour répondre à la moindre question. C'est ce que l'on désigne sous le nom barbare d'intelligence augmentation, quand le portable s'inscrit de plus en plus dans la vie de tous les jours. Nous ressemblons de plus en plus aux personnages de Total Recall. Google est déjà en train de préparer des lunettes connectées à Internet avec des écrans d'ordinateurs incorporés. La montre va devenir un petit ordinateur. Les écrans tactiles vont apparaître dans les murs des cuisines et dans les tables de salon. Nous sommes des cyborgs.

 

Même à la campagne où je vis, on peut témoigner de l'avance de Grindr, mois après mois. Il y a encore un an, personne n'était sur Grindr dans mon coin de douce Normandie. Les beaux mecs, il fallait les chercher au Mans, la grande ville d'à côté. Depuis, la pénétration domestique de l'iPhone se fait de plus en plus sentir. Les gays du coin apparaissent sur Grindr. Le weekend, les homosexuels de passage chassent le gay local dans la campagne ou au petit supermarché d'une ville de 20.000 habitants. La banalisation de Grindr est réellement un élément de la banalisation gay. C'est le nouvel avatar du commerce sexuel.

 

Les gays sont tellement dans l'excitation de Grindr qu'ils ne savent pas qu'un géant se cache derrière. C'est Craigslist. Et son potentiel est probablement plus grand encore, car il n'est pas réservé aux seuls gays. Le fait est, personne ne sait encore ce que c'est. Si vous cherchez sur Google, il y a très peu d'articles qui en parlent (en français, je veux dire). Quand on mentionne le nom dans une discussion, les gens font des gros yeux. Craig quoi? C'est comme s'ils n'avaient jamais entendu parler du film, ou qu'ils n'étaient jamais sortis de leurs sites de cul bien cloisonnés.

 

 

50 millions de visiteurs

 

Craigslist est le plus gros site américain de petites annonces avec 50 millions de visiteurs uniques tous les mois, qui visionnent 20 milliards de pages, ce qui en fait le 7ème site américain le plus visité. Vous voulez vous débarrasser de votre machine à laver, du dernier jeu vidéo qui ne vous plaît plus, de 2 places de théâtre, ce site est pour vous. Malgré la mise en page la plus rébarbative au monde (une laideur !) et la surabondance d'items qui vous donnent le tournis, vous comprenez vite l'intérêt. Craigslist est un eBay sans lourdeur, un site qui permet de cibler ce qui se passe au niveau local, dans votre ville et votre quartier et surtout aussi, le coin paumé de campagne qui, d'habitude, n'intéresse pas les grands réseaux sociaux. Essayez de vendre un sextoy dans un coin paumé du Wisconsin, je vous souhaite bonne chance.

 

Enter Craigslist. Parmi tous les items à votre disposition, il y a les « Relations ». Femme cherche femme. Femme cherche homme. Homme cherche femme. Homme cherche homme. Amours variés. Rencontres occasionnelles. Etc. Le meilleur moyen pour comprendre, c'est aller directement sur le site de New York. Pour la seule journée du samedi 20 octobre 2012, des centaines et des centaines d'annonces de mecs qui cherchent des mecs dans les principaux comtés : Manhattan, Brooklyn, Queens, Bronx, Staten Island, New Jersey, Long Island, Westchester, Fairfield. C'est direct. Pas d'abonnement. Pas de commission. Des riches et des pauvres. Né avant la crise économique, Craigslist est devenu le centre des petites annonces de la pauvreté. Tout est à vendre, à prix cassé. Il y a 10 ans, c'était l'endroit où on pouvait acheter ce que les autres avaient en trop, comme eBay. Aujourd'hui, c'est l'endroit où on vend ce que l'on a pour survivre à la crise, comme eBay aussi. Mais sans tralala, sans intermédiaire, sans contrôle extérieur. C'est vraiment de vous à moi.

 

C'est donc le royaume de la petite annonce de cul, totalement libre. Disons qu'une femme a envie de rencontrer un homme parce que son mari et les enfants ne sont pas là ce weekend, elle met une annonce. Un homme cherche une femme car il a la trique tout le temps (on appelle ça le syndrome FMI) ? Une annonce. Un gay veut rencontrer un hétéro pour 40$ la passe ? Une annonce. La formidable influence de Craigslist a encouragé une autre banalisation, celle de la prostitution libre, consentante. Pas de pimps ici, ni de proxénétisme, on est directement dans l'offre et la demande. Et comme on est aux USA et que tout se vend, surtout en période de crise, si on a besoin de se faire un peu de sous pour boucler son mois, Craigslist est là.

 

Au début, le site attirait surtout des personnes qui avaient des choses à vendre ou à acheter. Aujourd'hui, il s'est rajeuni et concerne tout le monde. Le brassage générationnel est sans précédent. Et c'est là que Craiglist devient un outil sociologique majeur. C'est un aspect rarement évoqué sous nos nuages français, mais les jeunes ont tout un autre rapport à la timidité. La décomplexion entre genres sexuels (gay, hétéro, bi, whatever) est telle que Craigslist a surfé sur cette vague qui nourrit le porno américain depuis déjà une décennie. Le Gay for Pay, dont on reparlera bientôt sur Minorités, est le symbole le plus notoire de cette confusion des identités. Les hétéros sont de plus en plus décomplexés par rapport à leur sexe et celui des autres. Avant, dans le porno hétéro, les mecs ne regardaient pas beaucoup la bite du voisin (le centre d'attraction, c'était la fille). Aujourd'hui, ils se branlent mutuellement, ils se sucent, ils s'enculent même parfois. Les gays se sentent à la fois excités et perplexes devant cette évolution soudaine de la sexualité hétéro de masse. Beaucoup pensent que le Gay for Pay est un mythe urbain, un mensonge de l'industrie pornographique pour nous vendre des hétéros que l'on ne pouvait pas atteindre auparavant. Ceux qui vont sur des sites comme Cam4 savent que ce mélange existe déjà. La bisexualité est la nouvelle normalité.

 

 

Se louer un mec pour 40$

 

Craigslist est la réponse à ce mélange. Vous allez à New York. Au lieu de chercher un mec sur Rentboy.com, comme les touristes Eurotrash le font depuis des années, vous allez directement sur Craigslist. Sur Rentoboy.com, vous avez des gays affirmés, avec un tarif de 200$ (plus ou moins le tarif parisien). Chez Craigslist, vous trouverez un vrai dude du New Jersey pour 40$. Ça change tout. Les new-yorkais trouvent leurs mecs de cette manière et de plus en plus de gays font aussi ça, en complément d'une recherche plus homosexuelle sur Grindr.

 

Craigslist est donc le concurrent direct des sites de rencontre traditionnels comme Gaydar, GayRomeo, Manhunt, etc. C'est plus rapide. Plus dangereux aussi. Si une merde arrive, personne n'est là pour vous défendre. Lors de l'affaire Descoings, plusieurs sites gays avaient renouvelé leurs alertes sur le côté « imprévisible » de ces rencontres. Ne pas inviter chez soi quiconque sans ne pas avoir laissé une trace quelque part. D'ailleurs, on ne sait toujours pas qui est passé par cette chambre du Michelangelo, dans une ville comme New York ou la vidéosurveillance est bien présente, où les recherches ADN sont très utilisées, même si c'est pas du niveau des Experts. Passons, en France, c'est le silence radio sur cette affaire anyway.

 

Donc, Craigslist est sur le point d'envahir l'Europe. Pour les mêmes raisons, ce site est amené à un succès programmé à l'avance. Il suffit de laisser faire le bouche à oreille. La crise est là, les gens vendent tout, et pourquoi pas une passe rapide pour s'acheter ses cigarettes pour la semaine ? Vous êtes joli, vous savez y faire, pourquoi ne pas gagner de l'argent de poche quand vous êtes au RMI ?

 

 

La fête des microbes

 

Le problème, vous vous en doutez, c'est le VIH et les IST. Vous pensez bien que j'allais finir sur ça, non ? Car c'est là où ça devient vraiment sociétal. Aux USA, l'influence de Craigslist est telle que l'on peut désormais suivre l'évolution des épidémies locales d'IST ou de VIH par la seule activité de Craigslist. Dans le rapport Internet's Dirty Secret : Assessing the Impact of Technology Shocks on the Oubreaks of Sexually Transmitted Diseases, les chercheurs Chan et Ghose attribuent à Craigslist une augmentation de 14% des cas de sida. Selon eux, le site a provoqué « une culture d'ouverture sexuelle pour la jeune génération sans précédent depuis les années 70 ». Imaginons qu'il y ait à Boston sud une souche de gonorrhée résistante aux antibiotiques. En tant que vecteur de rencontres, Craigslist sera un agent amplificateur de l'échange de germe infectieux. Pareil pour le VIH. Et là, le patron de Grindr qui dit ne pas connaître cette info quand on lui pose la question, soit il est de mauvaise foi, soit il n'est pas très bien informé.

 

Craigslist n'est plus un simple moyen de se rencontrer, c'est aussi un outil épidémiologique, ce qui lui donne une valeur ajoutée dans le domaine de la science-fiction, mais aussi un moyen de remonter à la source d'une épidémie naissante de LGV, par exemple. Craigslist, par le nombre immense de ses visiteurs, est devenu un cas d'étude potentiel pour les épidémies à venir. C'est un site qui touche beaucoup de monde et souvent même certaines couches de la population qui sont moins bien suivies en termes d'information et de dépistage. Aux USA par exemple, les jeunes de 15 à 24 ans ont 4 fois plus de chlamydiées que le reste de la population.

 

« Des vices particuliers peuvent être encouragés par des innovations particulières » écrivait Ross Douthat dans le New York Times du 12 juin 2011. C'est vrai. Les gays ont toujours été friands de nouvelles techniques encourageant de nouvelles pratiques sexuelles. Le réseau téléphonique et le Minitel en France, le sex over the phone dans les années 80, les sites de rencontre Internet et maintenant Grindr, Scruff, Growlr, Craigslist. Les gens qui dirigent ces entreprises ont toujours fait beaucoup d'argent sur l'activité sexuelle et la détresse sentimentale des homosexuels. Pourtant, personne ne s'est retourné vers ces patrons pour leur dire « OK, vous gagnez du fric sur notre dos, mais que faites-vous pour la communauté ? ». Il ne s'agit pas d'un impôt révolutionnaire, il s'agit d'une répartition plus équilibrée des richesses à partir d'une sexualité commune. C'est un autre aspect de cette révolution de la drague. Nous avons à faire à une industrie, comme une autre. Mais les patrons qui dirigent cette industrie ne doivent pas devenir des Madoff. En période de crise, une partie de leur bénéfice doit revenir à la base.


Didier Lestrade

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