La nouvelle socialisation par géolocalisation

C'est moi qui ai poussé Didier Lestrade à installer Whatsapp, Grindr et Growlr sur l'ancien iPhone de mon mari dont il a hérité. Depuis, Didier me tanne pour que j'écrive un texte sur ce nouveau mode de socialisation qui a énormément de succès auprès des gays, alors que chez les hétérosexuels ça patine, les filles n'en voulant pas encore trop. Se faire des amis est difficile, surtout pour les gays, ce n'est donc pas étonnant que les apps de sociabilité par géolocatisation cartonnent. Petit état des lieux.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 21 octobre 2012

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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C'est moi qui ai poussé Didier Lestrade à installer Whatsapp, Grindr et Growlr sur l'ancien iPhone de mon mari dont il a hérité. Depuis, Didier me tanne pour que j'écrive un texte sur ce nouveau mode de socialisation qui a énormément de succès auprès des gays, alors que chez les hétérosexuels ça patine, les filles n'en voulant pas encore trop. Se faire des amis est difficile, surtout pour les gays, ce n'est donc pas étonnant que les apps de sociabilité par géolocatisation cartonnent. Petit état des lieux.

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es gays ont toujours été à la pointe de la technologie. Pas par amour des machines, mais parce que le Minitel, IRC, bite.com ou Grindr sont les méthodes les plus efficaces pour trouver des amis, du sexe ou un mari dans un monde à 95% hétérosexuel.

Quand je suis arrivé en Hollande, au siècle dernier, tous les homos branchés avaient un gros ordinateur (genre tour immense avec cinq disques durs dedans) qui chauffait énormément avec une ligne internet (payée à la minute) pour tchatter avec les autres homos du monde sur IRC. Envoyer une photo était très compliqué : il fallait scanner une photo papier, la réduire à un minimum de ko sans trop pixeliser. Vu la vitesse d’internet à l’époque, ça pouvait prendre des heures à envoyer, et à l’arrivée il manquait souvent la moitié inférieure de la photo, quand le fichier entier n’était pas « corrompu ». 

 

IRC était réservé à l’élite qui ne représentait qu’une infime minorité, la plupart des folles devaient aller dans ces endroits crasseux et chers qu’on appelait alors « bars gays » pour trouver l’âme soeur. Le barman était odieux, le Coca était principalement constitué de glaçons et le sol était collant, mais on n’avait pas le choix. Après on s’étonnera que la plupart des ces endroits aient dû fermer... Chez les hétérosexuels, ce n’était même pas la peine d’essayer IRC : les femmes n’y étaient pas, et seuls les übergeeks étaient en ligne. Et puis le monde est hétérosexuel, donc tout le monde y est a priori hétérosexuel, pas la peine de se compliquer la vie avec des machines.

 

Depuis que Steve Jobs —avec ses armées d’ingénieurs et d’esclaves chinois— nous a révélé l’iPhone, la technologie de la sociabilité gay a fait un bond spectaculaire. Il y a plusieurs applications qui permettent de regarder autour de soi où sont les folles. Je suis étonné qu’on n’ait pas encore eu une application basée sur la réalité augmentée, avec la photo des pédés du coin qui s’affichent dans le paysage comme dans les films de science-fiction des années 1990, mais pour le reste, tout a été essayé. 

La première chose pour comprendre les apps, c’est la géolocalisation. En gros, votre téléphone peut être très précisément localisé, et pour peu que vous ajoutiez des informations vraiment utiles (âge imaginaire et taille imaginaire de la quéquette, par exemple), il y a des applications qui rassemblent tout cela et vous disent où sont les autres folles mythomanes dans le coin. Une révolution.

 

 

Ni quéquettes ni cochonneries

 

La deuxième chose essentielle pour comprendre ces apps est la pudibonderie californienne. Comme Steve et ses amis n’aiment pas la nudité ou les pensées sales, on ne peut ni voir de photos cochonnes ni lire des textes trop explicites. Après quelques mois d’utilisation frustrante, la plupart des applications ont trouvé la parade : les photos privées. L’essentiel de l’activité sur ces apps est donc centrée autour du déblocage des photos privées. On est des garçons, merde, on veut comparer nos quéquettes. « I would love to see your private pictures », « T’as d’autres photos? », « Got pix? »

 

Comme on n’a pas le droit de dire ce qu’on aime vraiment ni comment la nature nous a gâté, ces ingénieux pédés ont trouvé la solution : utiliser les emojis, ces petits dessins mignons qui permettent aux Japonais de communiquer, pour faire passer le message. « Top » (qui voulait à l’origine dire « super cool ») désigne donc les actifs, et B™, les passifs. Malin.

Pareil pour les plans compliqués ou la taille des quéquettes : on mélange des emojis, des termes abscons ou une ponctuation créative, et pouf !, tout est beaucoup plus clair. Ça me fait penser au spam, où les mots censurés sont écrits de façon invisible pour les robots, mais on ne peut plus explicite pour les esprits mal tournés.

 

Une autre chose qui définit le marché des apps de sociabilité gay, c’est la diversité. Il y a une petite dizaine d’apps qui marchent bien, et de nouvelles voient le jour régulièrement. Pour aller un peu vite, la plus connue et la plus populaire est Grindr, qui s’adresse à tout le monde. Il y a donc beaucoup de moches, de folles compliquées, de mecs dans le placard qui ne montrent pas grand chose (zoom sur un détail du slip ou d’un bouton de chemise). À Amsterdam, Grindr est monopolisé par les paysans de province qui aimeraient trouver un amant de la ville bien déluré avant que leur train ne parte, et les touristes américains obèses dans le placard. En fait il y a tout le monde, parce que Grindr est comme Facebook : même si on déteste, on y garde un profil pour aller jeter un oeil de temps en temps et s’assurer qu’on ne rate rien. Et comme sur Facebook, en fait il n’y a rien à rater, et la plupart des gens ne font que regarder. Grindr reste la première app de ce genre, tout le monde en parle, mais dans les faits c’est un peu passé. 

 

 

Les orthodoxes et les autres

 

Ensuite est apparu Scruff. L’idée était de réserver une app aux homos virils et l'interdire dans les faits aux coiffeuses idiotes : tout est noir, le logo est viril, bref on est entre vrais hommes. Les bears se sont invités et le top du cool était d’avoir un nom où il y avait bear dedans, genre bearable, unibear, bearforce et autres bear1970. Mais il y avait un peu de tout.

 

Et puis, comme dans toutes les religions, il y a des orthodoxes qui prennent le pouvoir. À force de remarques désagréables et de blocages passifs-agressifs, les pédés gentils sont partis et il ne sont restés que les pédés de droite qui se pensent virils. Beaucoup d’Américains un peu trop gros avec des barbes un peu trop travaillées (et coupées trop courtes sous la ligne du menton pour mieux souligner le double menton) qui adorent le shopping, les soirées bear et parlent comme des folles tout en s’imaginant être des bûcherons sauvages. 

Surtout, une fois que leur base d’utilisateurs était bien grasse, Scruff a imposé de payer pour les trucs aussi vitaux que l’échange des photos privées. Pas de thune = pas de photo de quéquette. Exeunt les pauvres, les jeunes, les gays du tiers-monde et les curieux. Bref, cette app semble réservée aux Allemands, aux Anglais et aux Américains, aux pédés de droite qui se pensent virils et à tous ceux qui ont une barbe taillée trop courte sous la ligne du menton.

 

Sont arrivées ensuite plusieurs apps qui ne semblent pas avoir réussi à décoller vraiment: BoyAhoy, GuySpy, Bender, Jack’d, MR, Gfindr, u4Bear, Blendr, Out Military, GR, Hornet, etc. Certains sont adossés à un site internet en perte de vitesse (Eurowoof, Bearwww, Adam4adam), les autres ont clairement été conçues à la va-vite, histoire de profiter de la bulle des apps géolocalisables. Ce qu’il faut savoir, c’est que la plupart des ces applications sont laides. Les gays ne sont plus à la pointe du design et du style : nos apps sont moches ! À croire que ce sont exclusivement des mecs à moitié illettrés qui d’habitude customisent des voitures dans une banlieue de Detroit qui s’en sont chargés.

 

Une app qui pour l’instant a résisté à la ringardise totale est Growlr : c’est l’app sur laquelle se sont réfugiés les anciens utilisateurs de Scruff, effrayés par l’orthodoxie des pédés de droite et les publicités pour les fêtes bear ringardes. Malgré un design indigent et des slogans un peu gênants (« libérons les bearomones », « aucune crevette n’a été blessée pendant la conception de ce site »), c’est un endroit populaire, surtout grâce aux remarques débiles (« woof! » « je boirais l’eau de ton bain » « You’ve been a bad boy. Go to my room ») qu’on peut envoyer au lieu de dire « bonjour » ou « slt ». Surtout, on peu débloquer deux photos « privées » gratuitement, et ça, ça n’a pas de prix.

 

 

Les folles, et les fous

 

Ce que j’aime le plus avec ces apps, c’est qu’elles révèlent l’état de la communauté.

Déjà, en grattant un peu on se rend compte que les gens sont seuls. On arrive à tchatter avec des mecs d’une de ces nouvelles villes chinoises de plusieurs millions d’habitants dont on n’a jamais entendu parler, qui sont dans le placard et qui n’en peuvent plus. Ils voudraient un mec sympa, se marier, ne plus avoir à se cacher, c’est super triste.

 

On ne compte plus ces Américains superbeaux qui vivent coincés dans le Kentucky ou le Montana, responsables du business familial mis à mal par la crise, qui ont des relations cachées avec des mecs mariés (qui leur brisent le coeur et qui ne quitteront jamais leur femme) et à qui ça fait du bien de parler de tout ça. On se montre nos chiens, nos travaux de peinture, c’est sympa.

 

Il y a bien sûr tous ces pédés qui ne pensent qu’au cul. Ils mentent sur leur âge, la taille de leur quéquette et ont des photos « heureuses » qui vont probablement causer de grandes déceptions in vivo. On les connaît tous, ce sont les versions pédé des gros porcs hétéros qui harcèlent les filles. Beurk.

 

Et puis il y a les tarés...

 

On a un mec qui habite sur l’île à côté de la nôtre. Chaque vendredi soir, il nous envoie le même texte sur toutes les apps comme quoi il nous trouve beaux, qu’il a envie de baiser, qu’il est supersexy, sportif et tout le tralala, avec une photo de sa quéquette. On le croise tous les jours quand on promène nos chiens et il ne nous dit pas bonjour. Il ne ressemble pas du tout à sa description, à croire que les années sur internet passent moins vite qu’en réalité, et il ne nous voit même pas, même quand on se frôle sur ce petit pont qui relie les îles. Pourtant, le vendredi suivant, on a le même texte autiste, avec la même photo « heureuse » de sa quéquette sous un angle favorable, alors que chaque vendredi on lui répond non merci. Le mec fait ça toutes les semaines, c’est quand même fascinant, non ?

 

Il y a aussi ceux qui disent qu’ils ne cherchent que des amis, pas-de-sexe-non-merci, mais qui ne veulent ni Asiatiques ni Noirs. À la limite, les goûts sexuels sont compliqués et je peux comprendre que certains ne sont attirés que par un type très défini d’homme, et cela peut couvrir l’âge ou l’origine ethnique. Mais si c’est juste pour tchatter, pourquoi pas d’Asiatiques ou de Noirs ? C’est du racisme de merde ou ce sont des menteurs pour pas que leur mari pense qu’ils cherchent du cul ?

 

Il y a bien sûr ceux qui disent agressivement qu’ils ne veulent pas voir de corps nus ou de quéquettes en photos privées, et qu’on ne leur envoie pas de « woof », ils détestent. Ça m’échappe : personne ne les oblige à installer ces apps sur leur iPhone ni à regarder les photos privées, ils doivent eux-mêmes demander de les voir, et pourtant ils ne veulent pas les voir. C’est comme aller dans une boulangerie en disant qu’on déteste le pain, ou aller dans une boucherie pour hurler que la viande c’est moche et ça pue.

 

 

Les poèmes et le racisme de base

 

N’oublions pas non plus ceux qui collent les paroles de chansons ou des poèmes qu’ils ont écrits dans leur profil, avec une photo de leur signe du zodiaque ou de leur collection de disques en disant « Je ne suis là que pour parler musique ». Il y a des gens qui aiment se compliquer la vie ou qui ne savent pas lire.

 

Enfin, mes préférés, ceux qui t’engueulent. Soit qu’ils te prennent pour quelqu’un d’autre (« Pourquoi tu ignores mes messages, tu ne m’aimes plus ? »), soit ils te font un caca nerveux parce que tu n’as pas réagi assez rapidement après leur « hi » d’il y a 14 secondes. En cela, les apps ressemblent au reste de la vie : comme partout, il y a des gros connards, des racistes, des malades, des obsédés, des menteurs.

 

 

Mais comme partout il y a aussi des mecs gentils, des gens avec qui on va prendre un café, il y a même un mec qui m’a aidé à trouver un boulot. Sans sexe à la clé, hein, juste comme ça, parce qu'il est sympa. Et puis, il y a tous ces Chinois, ces Américains ou ces Syriens qu’on ne rencontrera probablement jamais, avec qui on a une discussion qui dure depuis plus d’un an, avec qui on a échangé des photos de nos villes, nos maisons, nos chiens, qu’on retrouve sur whatsapp pour se souhaiter bonne année et se raconter nos malheurs. Je ne sais pas si cela rentre dans la définition de l’amitié, mais on s’en approche parfois beaucoup.

 

Bref, contrairement à ce qu'on lit dans le Monde, les apps géolocalisée ce n'est pas la fin de la sociabilité, c'est un renouveau, avec les mêmes qualités et les défauts que tout ce que fait l'humanité.


Laurent Chambon

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