Le Mythe Pruitt Igoe

En 2011, un documentaire est revenu sur l'histoire d'une cité à St. Louis, dans le Missouri, détruite 20 ans à peine après sa construction. En donnant la parole à d'anciens habitants, Chad Freidrichs dynamite tous les clichés, dissèque de manière pédagogique la chronologie des vrais problèmes, et permet à une catégorie de la population américaine privée de mémoire d'y écrire un peu de son Histoire. Tout simplement indispensable.

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Rodrigue Ducourant

par Rodrigue Ducourant - Mardi 16 octobre 2012

39 ans. Ancien graphic designer / sound designer pour un bureau de tendances. A toujours travaillé en parallèle en Hôtellerie-réstauration pour joindre les deux bouts ou payer ses études. Aime cuisiner, passionné de photographie et de musique et compose pendant ses heures de repos. Travaille dans un bar bien connu du Marais depuis 8 ans.

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En 2011, un documentaire est revenu sur l'histoire d'une cité à St. Louis, dans le Missouri, détruite 20 ans à peine après sa construction. En donnant la parole à d'anciens habitants, Chad Freidrichs dynamite tous les clichés, dissèque de manière pédagogique la chronologie des vrais problèmes, et permet à une catégorie de la population américaine privée de mémoire d'y écrire un peu de son Histoire. Tout simplement indispensable.

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our moi, Pruitt Igoe c'était un film de Godfrey Reggio sorti en 1982, Koyaanisqatsi, avec la magnifique musique de Philip Glass. Il y avait ces longs travellings aériens sur une immense cité de logements totalement laissée à l'abandon, puis les images ralenties du dynamitage des barres d'immeubles. De l'autre côté de l'Atlantique, la destruction de ce complexe, retransmis à la télévision, reste dans la persistance rétinienne comme le synonyme de l'échec patent de la politique du logement social, et la preuve selon Charles Jencks que l'architecture moderne était définitivement morte. L'ironie du sort nous rappelle que c'était aussi le premier grand projet de Minoru Yamasaki, le concepteur du World Trade Center.

Beaucoup iront jusqu'à dire aussi que les habitants pauvres étaient les seuls responsables du déclin, de la détérioration et de la criminalité dans le quartier.

 

Toute cette collection de clichés, très prisés par les néo-conservateurs et autres téléspectateurs de Fox News, tombent face à ce remarquable travail d'enquête qui offre pédagogiquement, une « trousse à outil foucaldienne », sur des questions de mutations urbaines et industrielles, d'architecture, de politiques sociales, de flux et déplacements de populations, de ségrégations raciales et économiques, de politiques urbaines. De précieuses clés à la portée de tous.

 

Derrière une chronologie rigoureusement respectée, le documentaire explique les mutations importantes qu'a vécu la ville de St. Louis dans l'accroissement de la population, le déclin industriel, l'économie qui part avec la classe moyenne blanche vers de nouvelles banlieues pavillonnaires, l'absence d'anticipation de ces facteurs par les politiques aussi bien locales que fédérales, sans oublier une politique de protection sociale humiliante et inhumaine.

 

La deuxième force de ce film, c'est la restitution de la parole à celles et ceux qui ont vécu dans Pruitt Igoe. Les souvenirs rappellent le bonheur des débuts, la vie en communauté, le fait de se sentir en sécurité parce qu'avec le voisinage, on ne se sentait pas seul, les odeurs de gâteaux s'échappant des fenêtres, la solidarité extrêmement forte entre les habitants jusque dans leurs combats politiques pour sauver leurs habitations. Toutes ces choses qu'on oublie de dire lorsqu'on parle de quartiers populaires. L'apport de ces témoignages est crucial, car en les conviant à délier leur langue, Chad Freidrichs permet aux minorités pauvres d'écrire leur Histoire et de rétablir vérité et dignité.

 

The Pruitt Igoe Myth est à ce point remarquable, dans la mesure ou il dépasse son sujet en quelque sorte : ce n'est pas seulement l'Histoire de St.Louis, du Missouri ou des USA, et beaucoup de gens de ce côté de l'Atlantique, qui ont, comme moi grandi en banlieue, vont certainement ressentir une précieuse empathie pour ce film.

 

 

Pruitt Igoe et moi

 

La patronne de Minorités n'est pas satisfaite. « Lâche-toi », « Dis plus de toi ». Sauf que ce n'est pas si facile. Il existe une pudeur, réelle et noble, pas seulement une méfiance, dans les quartiers populaires, et j'en suis pétri. C'est drôle, parce qu'à présent je me rends compte même du lien qui s'est fait entre cette culture et ma jonction avec la culture pédé. Je bosse dans un bar gay depuis huit ans, et j'ai eu des tonnes de confidences que je considère comme une marque de confiance, un privilège, que je ne peux trahir. Vous souvenez-vous du film d'Almodovar, Volver, et de ce personnage, Agustina, cancéreuse, qui se retrouve dans un show racoleur ou on lui demande de balancer en échange d'un séjour dans un hôpital qui pourrait la guérir ? Finalement, elle préfère partir du talk-show sans rien révéler, et lâche plus tard à ses proches, « Ces choses là ne regardent que nous ».

 

C'est un des traits de caractère des quartiers populaires. Je ne suis pas le porte parole des banlieues, je ne revendique rien, sauf ma propre parole, qui ne vaut que cela. J'ai connu les maisons en briques rouges collées côte à côte à Aulnoy-les-Valenciennes. Nous avions un voisin gendarme très chiant, surtout quand mes parents faisaient l'amour (trop de bruit! ils nous a envoyé les flics une fois!), des voisins franco-américains activistes à côté, intellos, à côtés de voisins ouvriers. Il y avait une connexion hors norme, on s'occupait des enfants des uns des autres, dans un joyeux bordel, très convivial, c'était les banlieues rouges de la fin des années 70.

 

En l'espace d'un an, j'ai connu la campagne paumée de Vertain, 250 âmes, mon meilleur ami vivait dans une maison sinistrée ou il fallait bouillir de l'eau pour se laver. Un autre m'a réveillé pour voir naitre un agneau en plein hiver sous les flocons de neige. Puis déménagement. Seynod, banlieue d'Annecy. J'ai vu les immeubles flambants neufs. Il y avait ce bac à sable entre les immeubles, avec les mioches qui criaient « Maman! » pendant des heures, et les mères qui sortaient la tête des fenêtres pour vérifier si c'était leur lardon qui criait. J'avais des amis de toutes origines. Je me souviens de Niamëh, vietnamien, celui qui nous battait tous au moonwalk sur la pente en béton brut de décoffrage de l'immeuble 31. Fred, Abdel, Ikshan, Nico, les  cultures dansaient joyeusement, nos mères nous ont tous régalés de goûters. Réunionnais, algériens, portugais, italiens, normands… Tout que vous souhaitiez, la richesse était là. Chaque génération était responsable de la surveillance des petits. Je me souviens d'un ainé, Tony, une bombe. Je me souviens de la fois où j'ai dit que j'étais gay, et mes potes qui souriaient de soulagement en me disant qu'ils l'avaient toujours su. Je me souviens des aînés encore, de leurs délires en 103, de leur décrochage des études pour bosser à la Société Nationale des Roulements, parce qu'ils voulaient faire leur vie. Je me souviens de l'arrivée de l'héro, du ravage que ça a pu faire sur certains aînés, d'un qui est mort du VIH, mais on ne devait rien dire. Je me souviens d'un pote qui vivait seul avec sa mère, alcoolique, maniaco-dépressive, tout le monde les entendait s'engueuler, mais, il avait toujours la porte ouverte pour lui, on prenait soin de lui, il y avait toujours une porte prête à lui offrir un peu d'oxygène et de paix, sans rien dire. Toujours cette pudeur.

 

Bien plus tard, j'ai logé Porte de Bagnolet, avec les gamins livrés à leur sort, parce que les parents travaillaient tard, pour des broutilles. Un soir, on a entendu un cri bizarre et répétitif. C'était une gamine de 14 ans qui faisait une crise d'asthme sévère. Les gamins sont tout de suite venus, ils se sont organisés, ils y avait ceux qui restaient près d'elle pour la rassurer, ceux qui frappaient à la porte à la recherche de Ventoline, et ceux qui appelaient les pompiers qui hésitaient à venir, parce que c'était Porte de Bagnolet, un quartier populaire.

 

Je pourrais aussi vous parler de la Goutte d'Or où j'ai vécu plusieurs années. Du lien qui se faisait entre générations. Des aînés qui faisaient les cours du soir gratuitement pour les petits. De la période ou j'ai dévissé travailleur pauvre à bouffer avec 2 euros par jour, sans électricité. De l'épicier qui comprenait tout sans me regarder avec pitié et qui m'offrait le thé et les pâtisseries du ramadan, tout en me laissant recharger mon portable, le temps d'une conversation où je perdais agréablement la notion du temps. La fameuse année de canicule, il n'y a eu aucun vieux qui est mort dans le quartier, parce que tout le monde se souciait de son voisin.

 

Vous m'avez peut-être trouvé long, dites-vous que ce que je vous livre n'est qu'un millième de ce que je sais. C'est juste histoire de vous faire comprendre un bien terriblement important, à l'ère des réseaux sociaux et des barquettes micro-ondes portions individuelles. Je vous parle de tissu social, un patrimoine immatériel, inquantifiable.

 

 

Pruitt Igoe, la politique de logement social — et la France ?

 

Le temps des plans Banlieue de Fadela Amara, des chantiers de rénovations urbaines de Jean-Louis Borloo, et autres numéros de claquettes politiques du Grenelle de l'Environnement sont derrière nous. Exceptés les bons articles d'Ouafia Kheniche sur MédiaPart, l'excellent blog Urbains Sensibles, ou encore les observations pointues de Renaud Epstein, ils ne sont pas nombreux à décrypter et suivre l'évolution du travail de l'ANRU du Ministère du Logement. Si l'engagement du 1 logement détruit / 1 logement construit semble tenu, il n'est pas garanti pour autant que le loyer soit aussi bon marché lorsque l'on est relogé. Par ailleurs, il semblerait qu'une mécanique perverse de l'ANRU tourne en une sorte de prime à la casse. Est-il à ce point judicieux de détruire et de reconstruire dans une logique de développement durable, surtout quand une rénovation réelle et profonde coûte moins cher ? Était-il judicieux de détruire par exemple la Cité des Poètes ou ne fallait-il pas mieux s'atteler à reconstruire un tissu économique pour la ville de Pierrefitte ? Était-il pertinent de détruire Le Petit Debussy à la Courneuve ?

 

Un autre effet pervers que soulève Renaud Epstein est le système de coupe-fil prioritaire des relogés : la liste d'attente des demandeurs de logements sociaux s'allonge. On peut se demander aussi si les nouveaux logements n'ont pas intégré une logique policière dans leur architecture (pallier d'immeuble empêchant le rassemblement des jeunes, par exemple) ? Au final, l'ANRU promet-elle un nombre suffisamment important de logements sociaux décents et bon marché, ou ne traite-t-elle pas les plus fragiles de la République comme la dernière roue du carrosse? N'y a-t-il pas un risque de gentrification du logement social ? De la même manière qu'il a permis de soutenir et de vider les stocks de voiture pas super green de nos constructeurs automobiles, le Grenelle de l'Environnement n'a-t-il pas finalement favorisé avant tout les industriels du BTP ?

 

Nous sommes en droit de poser toutes ces questions et bien d'autres encore, sur ce pacte social qui garantissait un rapport gagnant-gagnant. L'une des exigences de l'ANRU était de créer de la mixité sociale, mais très vite, elle a abandonné cette prétention, ne sachant tout bonnement pas comment la faire.


Rodrigue Ducourant

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