Douarnenez vs Chéries-Chéris

Pour la première fois depuis sa création, il y a 35 ans, le festival de cinéma de Douarnenez s'est ouvert aux questions LGBT. Du 17 au 25 août dernier, la petite ville de pêcheurs a rassemblé un public alternatif autour de thèmes minoritaires aussi divers que les identités de Galice, de Catalogne, du pays Basque, ainsi qu'une sélection pointue de films et de débats autour des minorités sexuelles. Entre régions autonomes, accueil privilégié au monde des sourds et débats sur la prostitution, Douarnenez 2012 était au carrefour de la diversité, la vraie.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 07 octobre 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Pour la première fois depuis sa création, il y a 35 ans, le festival de cinéma de Douarnenez s'est ouvert aux questions LGBT. Du 17 au 25 août dernier, la petite ville de pêcheurs a rassemblé un public alternatif autour de thèmes minoritaires aussi divers que les identités de Galice, de Catalogne, du pays Basque, ainsi qu'une sélection pointue de films et de débats autour des minorités sexuelles. Entre régions autonomes, accueil privilégié au monde des sourds et débats sur la prostitution, Douarnenez 2012 était au carrefour de la diversité, la vraie.

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ertains festivals généralistes parviennent à encourager des discussions LGBT avec davantage d'ouverture que les festivals LGBT eux-mêmes. Dans le cas de Douarnenez, la direction du festival n'avait aucune prétention à l'avant-garde du débat LGBT. Grosso modo, leur attitude se résumait à ça : « Nous ne sommes pas particulièrement à la pointe, mais on a envie de faire les choses bien. Vous pouvez nous aider ? ». Comment refuser ? Lors des débats, il était facile de mesurer le chemin parcouru entre des cultures minoritaires qui, il y a dix ans encore, ne faisaient pas souvent le pont entre identités régionales et identités LGBT. C'est dans de tels évènements que l'on comprend le rapprochement entre ces différents mouvements. Les militants qui se battent depuis des décennies pour la reconnaissance de leur langue et de leur culture comprennent désormais que la culture LGBT est aussi une langue à défendre face au rouleau compresseur de l'universalisme. Quand Basques, Bretons, Corses et personnes LGBT parviennent à se parler et se connaître, dans un climat d'hospitalité assez rare, cela veut dire qu'une partie du machisme s'estompe. Et que les gens s'acceptent dans leurs différences tout en se retrouvant dans un mouvement politique et social. Et tout ça au bord de la mer.

Nous étions plusieurs invités à ce festival, une petite bande de freaks à la marge : Hélène Hazera, Julian Demoraga, Marie-Hélène Bourcier, Roberto Castón, Catherine Gaillard, Vincent Guillot, Alain Burosse (pas les plus jeunes en effet!). Tout au long de ces journées de festival, une place de la ville était transformée en agora et lieu de restauration, de spectacles (bon là il va falloir qu'on vous donne des idées, les mecs!), de débats. Il est à noter, en passant, le peu de gays de la région attirés par une programmation de films pourtant intéressante. Certains étaient là et ils intervenaient souvent, avec des remarques justes, mais ils n'étaient pas nombreux. Ce qui veut dire quelque chose. En revanche, beaucoup de lesbiennes, souvent de celles qui ont un look de voyageuses, chaussures de trekking, vestes polaires, le teint vivifiant des femmes qui vivent au naturel et qui font de la randonnée. Ces lesbiennes curieuses sont souvent celles qui font le lien entre le discours féministe des festivals alternatifs et une identité LGBT sans complexe. L'association AIDES était aussi sur place, proposant des tests rapides à un public un peu surpris.

 

Il y a de quoi être admiratif devant un festival de cinéma fonctionnant en grande patrie grâce au bénévolat et qui accorde une place centrale aux sourds et muets, aux handicapés. Tout le temps, l'accueil était si gentil que je me sentais parfois obligé de m'excuser! Deux fois par jour, les repas étaient servis sur place et ensuite les différents cinémas de la ville projetaient des films et des documentaires couvrant tous les sujets politiques actuels, de la crise économique aux mouvements minoritaires. Les librairies regorgeaient de bouquins liés au programme du festival. Tous les soirs, des centaines de personnes se retrouvaient pour boire un verre, ce qui est un understatement quand on parle des Bretons qui boivent.

 

Le grand débat LGBT eu lieu l'avant dernier soir, sous le chapiteau principal du festival, plein à craquer. Et là encore, surprise. Dans un festival LGBT normal, un tel débat aurait provoqué des affrontements stupides, comme nous en connaissons trop, lorsque les gens préfèrent ne pas s'écouter pour s'engueuler sur l'usage de tel ou tel mot. À la place, un débat dense de deux heures avec un public qui savait de quoi on parlait et qui posait des questions intéressantes. Il faut dire que nous avions positionné les sujets à la mode (le mariage, l'homoparentalité, l'homophobie, toussa) dans une perspective plus sociale, celle de la crise économique qui ébranle l'Europe. On était loin du discours prémâché de l'Inter-LGBT.

 

Douarnenez est un des marqueurs de confluence des luttes minoritaires et ceci dans un climat de gentillesse et d'écoute qui donne beaucoup d'espoir. Pour être assez âgé, je sais qu'une telle convergence est rare. Et je me pose la question. Pourquoi les festivals LGBT ne feraient de même pour les autres minorités ? Pourquoi Douarnenez parvient à mettre les sourds, les LGBT, les Basques et les Bretons au même niveau? Pourquoi un festival comme Chéries-Chéris ne fait pas une soirée spécialement dédiée à la Palestine ? Ou l'Inde ? Ou le Maghreb ? Il est temps que la communauté gay s'ouvre enfin aux autres minorités ethniques, religieuses qui font partie de sa base. Par exemple, à un moment où croyants et non croyants s'affrontent avec violence sur le sujet du mariage pour tous, n'y aurait-il pas matière à rassembler les associations confessionnelles comme Beit Haverim, David et Jonathan et HM2F après des projections de films ?

 

Mieux : et là je vais encore insister. Comment se fait-il que le festival de films LGBT le plus important de France accorde si peu de place aux documentaires sur le sida ? Cette année, pas moins de trois documentaires majeurs, internationalement reconnus, ayant reçu des prix, sont absents de la sélection : We were Here, How to Survive a Plague et United in Anger. Et c'est ainsi chaque année. Autant le dire tout de suite : en tant que personne séropositive, je me sens exclu de ce festival. Je me considère séropositif, tout autant que je me considère gay. Alors que tout le monde reconnaît l'urgence de nourrir une mémoire sur le sida, alors que des documentaires parviennent à émouvoir un public de jeunes et d'anciens, qu'attendons-nous pour rassembler ces publics à l'occasion de projection de films impossibles à voir en France ?

 

Cela fait des années que la programmation de Chéries-Chéris snobe l'histoire d'une épidémie qui a été profondément associée à la culture gay. Et à force de snober ce sujet, cela devient de la discrimination. Je le répète : chaque année, c'est la même chose. On dirait qu'être LGBT aujourd'hui, c'est FORCEMENT oublier le sida. C'est cette idée de découplage, admise à l'intérieur même de notre communauté, qui persiste, 30 ans après le début de l'épidémie. Et quand on sait que les gays sont le seul groupe dans lequel la contamination par VIH progresse, comment imaginer qu'un festival de films parisien soit germ free ? C'est quoi cette attitude qui consiste à cacher ce qui devrait être discuté? Est-ce que le jury est au courant des films dont je parle ? À quoi ça sert de sortir des articles sur des sites généralistes si les gays et les lesbiennes eux-mêmes ne sont pas capables de les inclure dans une sélection ? À New York, la nouvelle tendance est de prolonger les festivals de cinéma LGBT pour  présenter, une fois par mois, l'histoire oubliée de ce genre cinématographique. On demande à un artiste LGBT majeur de montrer les films qui ont marqué sa jeunesse ou son identité. Ces keepers of culture sont ceux qui ont la vision de présenter aux nouvelles générations les classiques oubliés. Et les discussions qui suivent ces projections se poursuivent dans la rue, sur le trottoir.

 

Douarnenez nous montre qu'une petite ville bretonne peut réussir ce que Paris rate d'une manière constante. À nous de nous en inspirer.


Didier Lestrade

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