Et re-vogue le monde

Des soirées, des Houses, des crews, des performers, des démos, des expos, de la danse contemporaine, dans les clips, sur les scènes du monde entier, on voit des garçons, mais surtout des filles, hétérosexuelles en Europe, en Asie et en Russie, développer le Voguing, depuis 2008-2009. Les figures légendaires ou sur le point de le devenir viennent donner des cours en Europe, participer à des balls et transmettre le « bon geste », parler un peu de l’histoire du Voguing. Il y a eu l’apparition des kiki-functions, sorte de mini-bals... Et du Voguing à la télé : dans America's Best Dance Crew sur MTV aux USA, avec le groupe Vogue Evolution notamment, tous issus d’une House (dont Leiomy Mizrahi).

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Jérémy Patinier

par Jérémy Patinier - Dimanche 30 septembre 2012

Journaliste et danseur, 29 ans, Jérémy Patinier a créé les éditions « Des Ailes sur un Tracteur », axé LGBT en 2011. Il fait aussi la travelotte dans différentes soirées queer, et notamment à la House of Moda. Le livre Strike a pose : histoires du voguing permet de réunir toutes ses passions en 250 pages. Fierce !

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Des soirées, des Houses, des crews, des performers, des démos, des expos, de la danse contemporaine, dans les clips, sur les scènes du monde entier, on voit des garçons, mais surtout des filles, hétérosexuelles en Europe, en Asie et en Russie, développer le Voguing, depuis 2008-2009. Les figures légendaires ou sur le point de le devenir viennent donner des cours en Europe, participer à des balls et transmettre le « bon geste », parler un peu de l’histoire du Voguing. Il y a eu l’apparition des kiki-functions, sorte de mini-bals... Et du Voguing à la télé : dans America's Best Dance Crew sur MTV aux USA, avec le groupe Vogue Evolution notamment, tous issus d’une House (dont Leiomy Mizrahi).

Q

ue reste-t-il du Voguing d’avant ? Des années 80 et de l’esprit des ballrooms ? Mais surtout, pourquoi c’est ce phénomène et non un autre qui revient ?

Le Voguing actuel est plus acrobatique, l’aspect vestimentaire est moins important. Il intègre des éléments de danse issus du popping, du locking, du crunk, du hip-hop. Moins « folle » aussi, le Voguing se rapproche des autres danses urbaines, il est récupéré par les filles hétéros et quelques mecs, qui ne veulent pas s’y cantonner, ou jouer l’efféminé à tout prix. Plus Soft & Cunt et Old Way que New Way et Vogue Fem, l’essence du Dramatic qui déchaine YouTube et réseaux sociaux. Le Voguing ne vit plus en vase clos. Pour concurrencer les autres danses, les vogueurs ont dû se mettre au niveau. La mode ne joue plus un rôle aussi central.

 

Maintenant, les jeunes incorporent des influences africaines, sportives, hip-hop et d’autres danses dans leurs chorégraphies», analysait Didier Lestrade dans une interview au journal suisse Le Temps. Mais il faut s’interroger plus avant sur les raisons de ce retour en force, sur ce passage des frontières — enfin ! - et surtout de l’Atlantique. Pour le DJ Daniel Wang, ce retour du Voguing a plus à voir avec la musique et les tendances, avec l’air du temps, qu’avec les conditions sociales d’alors et les inégalités entre noirs / latinos et blancs même si des inégalités persistent encore. Selon lui, les esprits sont aujourd’hui plus ouverts, aux USA, après l’élection de Barack Obama et les shows TV d’Oprah Winfrey. Il pense qu’il y a un sentiment plus ouvert d’esprit sur  « ce qui est beau » ou « socialement acceptable », plus qu’avant, qui explique ce retour, cette résurgence. Bref, la sous-culture gay émerge avec plus de facilité. On fait des films sur les stars du mouvement LGBT (Milk), des histoires d’amour LGBT (Brockeback Mountain), il y a des gays dans toutes les séries (Glee, Modern Family…)… Bref, « gay is the new black »…

 

Mais toutes ces explications ne vaudraient que si le monde des adeptes du Voguing n’avait pas changé, si les balls étaient les mêmes. Aux USA, on essaie de faire revivre une culture, des lieux, de perpétuer une tradition, fidèlement. La scène n’a pas vraiment muté : houses, balls, kiki, blacks, peu de blancs, trophées, on a transmis un esprit, une utilité. Mais la fierté gay est passée par là, avec un nouveau sentiment d’acceptation sociale, les vogueurs, c'est-à-dire les folles, les pédés, les blacks, les travs, les trans, les queers, les freaks, ceux que l’on montre dans les médias pour le folklore, s’approprient leur propre différence et peuvent la vivre enfin comme une identité, et non comme une altérité.

 

On est fierce, ce qui est le plus important, on véhicule une culture, qui commence à émerger, mais on est davantage dans un symptôme des temps modernes : l’individualisme. Les professeurs, comme les kiki functions ou les soirées à thèmes font office de lieu de développement de cette fierté, et de regroupement, au-delà d’une même passion, d’une même culture, d’un même sentiment de double appartenance : à des origines, à des communautés…  Où la différence n’est pas dévisagée, mais où les visages les plus divers sont glorifiés. La communauté est une organisation toujours plus prégnante et compréhensible aux États-Unis, où les groupes, associations, ghettos, quartiers, églises (toutes des structures communautaires sociales, raciales et religieuses) structurent la vie des américains. Dans les médias, les réseaux, le travail, l’école… L’évolution de la cellule familiale, l’éclatement du modèle traditionnel avec l’augmentation des divorces, des familles monoparentales, de l’apparition d’une génération d’adolescents très autonomes sont aussi les raisons de ce besoin continu de se retrouver dans un groupe. Les américains, avec la valeur portée à l’image de la famille traditionnelle, de la communauté religieuse ou scolaire (les fraternités par exemple), avec ses inconvénients et ses avantages, ont une certaine habitude, une culture du groupe. Ceux qui en sont exclus le vivent avec d’autant plus de force et de difficulté.

 

De plus, ce n’est pas la création d’un mouvement, mais sa continuité ou sa réinvention. Il y a donc l’incantation de cette histoire, la transmission d’un certain nombre de codes, dans un milieu bombardé de données, d’hyperliens, qui se parasitent les uns les autres alors que l’on n’est plus vraiment formé à trier l’information, d’où un certain flottement, un manque, une absence, peut-être, de stabilité, de repères. Le clubbing est de toute façon toujours une soupape dans les crises mondiales, des fenêtres dans les horizons anxiogènes. La libération des esprits passe par les corps, la danse et la musique. Le Voguing et les bals créent une atmosphère un peu « hors du temps» en faisant appel à une culture qui évoque le passé, une certaine nostalgie, le faste des 90’s et de ses mannequins, ses excès, ses mouvements. Et comble du « hasard », une crise permet toujours de donner libre court à sa créativité : costumes, maquillages... Celle qui pouvait s’exprimer lors des bals et des performances de Voguing est un des facteurs de sa résurgence, le besoin de produire un effet maximum avec un minimum de possibilités, comme de nombreuses anecdotes le rapportent – c’était Dorian Corey et d’autres cousant elles-mêmes les perles, les plumes, et le peu dont elles disposaient, sur leurs robes de bals – aujourd’hui c’est – fatalement - la foire à la débrouille…

 

Même si les images n’ont jamais été aussi importantes, la mode aussi importante, le Do it yourself tend à différencier, à valoriser les individus. Dans une époque où à chaque niche, à chaque segment de marché répond un produit, standardisé qui plus est, sans véritable différenciation par rapport aux autres, à notre époque du prêt-à-porter universel, uniforme, où tout le monde porte, peu ou prou, la même chose, les bals permettent de briller par et pour soi-même et pour sa maison, et donc, d’être original et unique. Dans le Voguing, malgré les apparences, les figures sont très codifiées, presque de manière rigide mais devant couler de manière fluide. Des repères au cœur d’une grande fête où la liberté de ton est de rigueur. On est globalement passé d’un besoin d’expression, d’une urgence, à une envie d’être unique, à une jouissance de l’individualité. Deux faces d’une même pièce. On était uniques, on était obligés de se regrouper pour se protéger et se rassurer. On est toujours aussi uniques, mais on profite d’un véhicule artistique, de nos corps pour les magnifier, les laisser s'exprimer, pour briller. Pour se montrer aux autres, à ses semblables. Pour enfin être ce que l’on a toujours rêvé d’être des stars. Les « quinze minutes de célébrité » qu’on nous promet à tous depuis le mot de Warhol. L’homosexualité est devenue mainstream aussi. La transsexualité est devenue l’une des composantes acceptées de la société. Le racisme n’a plus le droit de cité publiquement. Le monde a changé. Le Voguing avec. Sans céder à la naïveté, le paradigme social, racial et sexuel a changé. Le sens des balls et du Voguing aussi.

 

 

Pas de realness ici

 

En Europe, le Voguing est récent. Peu de danseurs ont adopté cette danse d’un autre continent, d’une autre culture. Mais les cours se multiplient. Les soirées aussi. Ici, on apprend, on découvre parfois, et on s’émerveille devant les figures acrobatiques de Leiomy, devant l’extravagance, devant une culture importée. On en garde l’idée de performance (que ce soit dans le look ou les mouvements) plus que de simple beauté des premiers balls, on est dans le règne du plus, pas forcément du mieux. Pas dans la realness, mais dans le oversize personality. Souvent, ce n’est que sa valeur de « performance » qui est retenue, enlevant un peu de sa sève à la danse. Comme si le tango n’était plus érotique, ou la capoeira plus violente, chorégraphiée. Parce que le Voguing évolue, au contact d’autres besoins, d’autres expressions corporelles, d’autres groupes – autres temps, autre mœurs. On en a gardé son émanation glamour, mais ce n’est pas le même sens quand ce sont des filles qui le dansent, pas la même subversion. Comme si des garçons se mettaient à la boxe féminine ou quelque chose comme ça… La question des genres est essentielle dans la résurgence du Voguing. Pourquoi ce sont ici, des filles et des folles, là ou ailleurs et autrefois c’était majoritairement des gays blacks et des trans discriminés, dans des situations sociales périlleuses, qui se retrouvent dans le milieu des vogueurs. Faut-il aller jusqu’à dire que les filles hétéros ne peuvent pas danser le Voguing comme les blacks gays ? OK, si elles rêvent de devenir mannequin. Sauf que l’idéologie du Voguing invite à la liberté : le vrai féminisme ne serait pas de laisser les femmes caricaturer, en conscience, l’éternel féminin, au lieu de le déconstruire et de s’y opposer ? Si tel est leur rêve… Le vrai Voguing invite à rêver sa vie. Quitte à le rêver dans les clichés, dans le consumérisme, dans la liberté de choix, d’être.

 

Quant aux folles, faut-il y voir, au-delà de la question raciale, une double discrimination contemporaine dans la communauté ? Au fur et à mesure que les LGBT sont assimilés dans la société, les folles ne sont-elles pas l’ennemi à abattre ? Comme la victime expiatrice d’une « normalisation ». Le mauvais diable que l’on ne veut pas entendre nous chuchoter à l’oreille, parce qu’il nous freine dans la course à l’égalité, à la vision de la famille proprette, hétéronormée des homosexuels (de la génération de celle en âge de se marier et d’avoir des enfants – les jeunes sont déjà plus queer). Ce sont encore eux / elles qui – blacks ou non - qui s’y retrouvent dans les écosystèmes plein de strass et de paillettes, de talons et d’expressions féminines (par forcément des femmes donc). L’expression de la féminité (ne parlons même pas du milieu hétéronormé du hip-hop) est encore difficile dans la communauté homosexuelle mondialisée qui valorise davantage le muscle et le poil que sa variété. Et quitte à amuser la galerie, autant le faire avec tout ce qui peut épater, l’outfit et le talent, la performance et la perfection. Sur douze centimètres de talons.

 

En Europe, on a gardé l’émanation égotique du ball, sa mission expiatoire et individualiste, pas forcément son charme familial, son réseau de solidarités. Le système communautaire des Houses ne s’est pas vraiment exporté non plus. Peu de House sont nées, à peine moins d’une par pays. Ils ne répondent pas à un besoin précis. Faut-il y voir une avancée sur l’acceptation de l’homosexualité et de la transidentité dans les familles, même noires ou latinos (ou autres, arabes, asiatiques, rurales, ou de banlieues) ? Certainement. La coexistence des multi-communautés surtout, le besoin de se sentir entre soi, rassurés, dans des bulles – même sur des talons - avant de rechausser des tenues plus passe-partout et de rentrer affronter la réalité, sa communauté religieuse ou familiale. Aujourd’hui, on n’est plus forcément banni pour ce que l’on est, la discrimination est plus larvée et insidieuse, on n’est plus forcément mis à la rue (même si cela existe, il n’y a qu’à écouter les témoignages des jeunes du Refuge en France). Peut-être est-ce dû à la force des associations, des centres LGBT qui accueillent toutes les détresses, tous les besoins, aux associations intra-communautaires (par religion, par sexe, par origines, par âges, par besoins…), à l’importance d’internet aussi, mais à une certaine évolution du racisme aussi.

 

La disparition de la discrimination généralisée, étatique ou admise (racisme ou LGBTphobies) n’a pas fait disparaître le sentiment de discrimination, ou les cas de violences familiales, d’exclusion sociale, et donc le besoin du groupe de substitution – ou tout simplement l’envie de se construire le groupe auquel on veut appartenir. Et donc le besoin pour chacun de se sentir bien « dans sa minorité », dans sa communauté. Si même les folles blacks ne sont pas acceptées – ou pas à bras ouverts en tout cas, regardées, méprisées - dans les soirées blacks, si les travs ne sont pas acceptées – ou pas à bras ouverts en tout cas, regardées, méprisées - dans les soirées gays, ils / elles sont obligées de se retrouver dans des soirées ad-hoc, d’exulter des corps qu’on leur reproche, de danser plus fort pour s’amuser, mais surtout, pour être soi-même, davantage que pour rêver ce que l’on pourrait être.


Jérémy Patinier

Notes

À lire : Strike a pose : Histoires(s) du voguing — De 1930 à aujourd’hui, de New York à Paris, Editions Des ailes sur un tracteur, de Jérémy Patinier et Tiphaine Bressin, préface de Didier Lestrade.

Plus d’infos ici : http://tinyurl.com/histoiresdevoguing

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