La mort de l'icono

Il y a quelques années, j'ai entendu dire un pro de la presse : « Tu comprends, un chef icono, ça peut être n'importe qui, on n'a pas besoin d'avoir fait des études pour faire ce job ». Heu???? Je suis rentré chez moi avec un choc majeur, comme Machu Picchu sous ketamine, comme si on cherchait à me convaincre que Warhol n'a pas été important ou qu'il n'y avait pas de différence entre Libé et Le Monde. Je me suis dit « Tais-toi, sinon tu exploses ».

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Vendredi 28 septembre 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Il y a quelques années, j'ai entendu dire un pro de la presse : « Tu comprends, un chef icono, ça peut être n'importe qui, on n'a pas besoin d'avoir fait des études pour faire ce job ». Heu???? Je suis rentré chez moi avec un choc majeur, comme Machu Picchu sous ketamine, comme si on cherchait à me convaincre que Warhol n'a pas été important ou qu'il n'y avait pas de différence entre Libé et Le Monde. Je me suis dit « Tais-toi, sinon tu exploses ».

B

ien sûr je sais très bien que l'on peut être un très bon chef icono sans formation quand on a une passion maladive pour l'image. Dans le passé, les responsables des photos dans la presse sortaient rarement des écoles et ils faisaient pourtant un très bon boulot. Mais ne pas prendre en compte le fait que désormais il y a des tonnes de kids qui sortent des écoles et qui jonglent avec l'image toute la journée, ce serait bête de prendre le laveur de carreaux (rien contre lui hein!) pour illustrer un magazine. Et donner ce job à quelqu'un dont ce n'est pas la passion, c'est comme perdre toute la magie que peut apporter une belle illustration à un bon article.

C'est un fait admis de tous. Notre époque voit une résurgence de l'image, de la photo, du dessin, de l'illustration, du design comme on n'en avait pas vu depuis longtemps. Aujourd'hui, tout le monde et son chat fait du dessin, de la photo, du graph, du lay-out. Depuis 10 ans, une nouvelle génération de jeunes a déjà modernisé le look des magazines mais aujourd'hui, Flickr et Tumblr règnent en maîtres sur l'illustration. Si on aime l'image, c'est forcément sur Internet que cela se passe, pas sur le support papier. Tumblr est un tel bouleversement visuel, avec ces mélanges d'art, de porno et de création, que c'est le seul réseau social où le conflit est absent. Tout le monde est là car tout le monde est gaga d'images. On peut déjà écrire un livre sur ce que signifie Tumblr, comme certains ont écrit des livres sur Facebook il y a 3 ans.

 

Mais malgré ce fourmillement d'idées, malgré le changement profond de la photographie, ce qu'elle veut dire (le conflit entre pro et anti Instagram est si révélateur), malgré la profusion de dessins et d'images de synthèse, malgré les flyers de clubs qui n'ont jamais été aussi raffinés en 2012, l'icono de la presse grand public n'a toujours pas compris ce qui se passe. Si l'illustration vit un nouvel âge d'or, les photos dans la presse, c'est toujours à se jeter du haut du Shard ou faire une grève de la faim pour s'imposer un indice de Karnofsky de 10%. Dans la presse politique, la presse sport, la presse gay, la presse musique et même la presse cinéma, c'est le degré zéro de la création. Bien sûr, reste la presse design mais ça vend combien? Pas besef.

 

Il faut se rappeler qu'il n'y a pas si longtemps, on achetait de la presse parce qu'un magazine avait publié une photo qu'il fallait absolument avoir. On passait des heures à WHSmith à tourner les pages des revues, de la pop à la mode, à la recherche de l'image qui tue. Souvent, on trouvait ça dans la presse étrangère : bien sûr The Face, Interview  et I-D

 

Depuis, ces collections de revues sont le fonds de commerce des bureaux de style, les chefs icono disposent de banques d'images sur Internet, les illustrateurs et les photographes sont innombrables, il y a des containers de livres d'art et de photo qui sortent tous les mois et qui ornent les étagères du directeur artistique assez alangui pour mettre 4 heures à caler 3 photos  sur une page, une sorte de supplice de la lenteur, dans le genre « Si je ne mets pas le temps de réfléchir à ce qui devrait être instinctif, on va croire que je bâcle et que je ne cherche as à casser le rythme » ou une bêtise de ce genre.

 

Regardez toute la presse que vous achetez. Il y a des photos qui vous ont marqué récemment? La presse design, on l'a vu, c'est leur boulot, et il y a tellement le choix que ça provoque l'effet contraire : le dégoût. La presse sport, c'est plus leur came comme on dit et L'Equipe (le quotidien) quand on est un gay qui aime vraiment les hommes, c'est un journal dont il faut se méfier si on ne veut pas avoir une érection en public. Il y a des photos de sportifs là-dedans, ça fait parfois peur. Le meilleur dans le genre, c'est Midi Olympique, on se rappelle tous de leur cover du 8 avril 2001 avec un Lawrence Dallaglio nu, en frontal, sans titraille, il fallait le faire. L'Equipe magazine a poussé l'idée plus loin, s'approchant d'un angle plus omnisexuel, mais, finalement, les photos sont souvent à côté de la plaque. On veut faire érotique et cool, mais on finit par choisir la photo la plus insignifiante de la série. Vous êtes dans les vestiaires et il y a toujours une serviette au premier plan.

 

Dans le genre, Libération est maître en la matière. Les photos sport sont toujours très belles avec un sens de la couleur et de l'angle. Mais l'homme sportif est presque toujours photographié sous la pression de l'effort, le visage déformé (et c'est pareil pour les femmes). C'est le geste qui prime. Rarement le sportif est mis en valeur sans sa beauté frontale, simple, directe. Bref, il y a rarement des portraits.

 

Le Monde, c'est toujours, même en 2012, un journal anti-images, le degré zéro de l'illustration. Et même si tout le monde sait que ça n'a rien à voir, mais Le Monde diplo, c'est à se tordre de rire. Il y aurait de quoi écrire des articles uniquement sur la drôlerie du choix de l'icono dans ce journal. C'est tellement nuuuuuul, on dirait qu'il le font exprès. Et le reste de la presse magazine, forget it. Vous n'aurez jamais envie de déchirer une page du Nouvel Obs, de l'Express, de Technikart, des Inrocks. Ce sont des magazines anti-sexe, anti-libido, anti-poésie. Ils reçoivent des images des bureaux de presse mais ils font exprès de choisir la plus laide. Car si c'était joli, ça serait jugé limite critiquable, dans le genre « essentialiste » ou « viriliste » ou un concept simili-moderne bidon de ce genre.

 

Tant qu'aux médias gays, c'est une catastrophe à travers le monde. Nous avons ici à faire à des médias qui ont été clairement créés pour un public sensible au sex appeal. Mais les photos sont désormais si formatées qu'elles n'ont presque plus aucun lien avec la réalité. L'homme et la femme d'aujourd'hui n'y trouvent presque plus leur place et même si Tumblr est un réservoir sans fond d'inspirations, il semblerait que la frontière entre Internet et le support papier soit plus que jamais infranchissable. Seuls les nouveaux fanzines et revues indépendantes post-BUTT ont remis l'image et la photo au centre du texte (la dernière couverture de Kink est un chef d'oeuvre de simplicité).

 

 

Ailleurs, on sait pourtant faire

 

Comme toujours, il faut se tourner vers la presse internationale. Régulièrement, les grands titres de la presse décident de publier une couverture sans titraille, avec juste le visage d'une célébrité si majeure qu'elle ne mérite aucune introduction. C'est ce qui s'est passé avec le numéro du 21 aout 1995 de Sports Illustrated avec juste la photo du joueur de baseball Mickey Mantle ou le numéro de mai 1999 de Surfer (ou alors cette cover, remarquez les espaces vides). On atteint alors le degré total d'une couverture de magazine, ce qu'avait très bien réussi le 12ème hors-série de... Numéro, avec le visage barbu de Patrick Petitjean, l'homme qui a créé à lui seul le concept de hipster. Quand une photo bouleverse l'histoire de la presse...

 

Il est donc paradoxal de noter qu'il n'y a jamais eu autant de livres de photographie et de portraits qu'aujourd'hui et ceci n'a toujours pas reçu le respect de la presse papier. On choisit une photo pour son dénominateur commun. Trop joli, c'est aliénant. Trop masculin, ça effraie les métrosexuels. Trop naturel, c'est à l'encontre de tout se qui se vend : les rasoirs, les crèmes et même les épilateurs de sourcils (le pire cauchemar, ever). L'icono est un art qui se meurt dans notre pays. Les couvertures de livres se sont améliorées depuis 10 ans mais rien n'arrive à la cheville de ce qui est publié en Espagne, en Italie, en Belgique, en Allemagne et en Angleterre. Ces illustrations, ces photos, ces maquettes, ces typos, ces reliures, ce papier, ce sont vraiment des moments d'excellence que l'on nous interdit. Bon, c'est vrai, on a BHL à la place!

 

Et mon point. Car même l'élite française se satisfait du laid. Les riches aiment toujours Le Figaro. Les super riches sont rassurés par une médiocrité de l'image qui flatte leur envie de dominer tout en paressant « normaux ». Ils sont comme ces milliardaires grecs dont parle le The Guardian : en ce moment de crise extrême, ils font profil bas, on ne les entend pas, ils se cachent. Les mécènes milliardaires veulent nous faire croire qu'ils sont des êtres comme les autres. Car, finalement, qui possède la presse française ? Qui en décide du contenu? Qui approuve la laideur environnante? Qui dit oui au BAT? Qui tape gentiment sur l'épaule du directeur artistique le moins inspiré ? Qui donne le feu vert pour la couverture la plus insipide de l'année ?

 

Ce sont les super riches qui décident, finalement, de la médiocrité des kiosques, des points Relay, des maisons de la presse. Ils cachent leurs millions avidement gagnés par une insipidité qu'ils croient populaire. Ils encouragent le mauvais goût pour la masse tout en cachant les plus belles œuvres d'art de notre temps. Ils font en sorte de que les rugbymen s'habillent dans une couleur inadéquate. Et comme la crise est là et qu'il est désormais impossible d'acquérir quoi que ce soit, cette laideur est le conditionnement qu'ils nous imposent. C'est ce qu'il nous reste. Le laid de TF1 et de France 2.


Didier Lestrade

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