Être jeune
par Tarek L. - Dimanche 23 septembre 2012
20 ans, né à Châtellerault, mais vivant actuellement à Paris. Étudiant en lettres modernes et en études théâtrales, photographe amateur, blogueur assidu sur Tumblr. S'intéresse à beaucoup de questions : la sexualité, la spiritualité, la pop culture, la communication, les pédés, l'immigration et... la future insurrection qui vient.
Je me demande depuis quelques temps ce que cela signifie être jeune. D'autant plus, qu'autour de moi : on me le rappelle sans arrêt. « Tu es mignon, mais tu es trop jeune. » quand je drague un mec plus vieux que moi ou encore « T'es déjà bien mûr mais ça, tu peux pas comprendre. » quand il s'agit d'un sujet lié à une expérience que je n'ai pas encore vécue. Je ne sais pas si c'est lié à mon travail qui me pousse à rencontrer des gens plus âgés que moi ou si c'est tout simplement du à mon entourage assez hétéroclite - la tranche d'âge de mes amis s'étale de 20 à 50 ans, mais j'ai l'impression de ne m'entendre qu'avec des gens plus vieux.
P
uis je me suis demandé ce que cela pouvait signifier être un jeune gay. Être un jeune gay qui, de surcroît, travaille dans le Marais, qui connait ainsi l'existence du Marais et tous ses codes. Je me sens comme un étranger qui découvre un autre monde, une autre planète, loin de ma province mortifère et native que j'affectionne tant finalement. Le Marais était un endroit au début que je ne comprenais pas, j'appréciais juste l'idée de côtoyer pleins de mecs (et accessoirement quelques lesbiennes méfiantes et des trans en chien) dans un terrain qui ne semblait a priori pas miné et ruiné. J'aimais et j'aime encore faire le beau et adhérer à la secte narcissique et égocentrique du « milieu ». La « tentation communautaire » venait de naître. Et puis je me suis rendu compte que cet endroit pouvait vite devenir aliénant.
La plupart des mecs de mon âge se droguent, baisent sans capote et s'en foutent, se considèrent comme pédés avant de se reconnaître en tant qu'être à part entière et ça, ça me fout les jetons. Je ressentais l'aliénation également dans ce côté codé, mainstream dans la marge et surtout dans le conditionnement possible et lié au lieu. Je n'ai pas honte de dire que j'ai abandonné le Marais, le premier jour où j'y ai mis les pieds – même si aujourd'hui, j'y travaille et j'y vis (presque). Paradoxal, oui. Je n'ai pas aussi honte de dire qu'aujourd'hui, je ne me reconnais pas en mes confrères gays. Il y a comme une incompréhension générale.
J'ai beaucoup lu d'articles sur ce site, mettant en avant le côté impersonnel, bourgeois et individualiste qui prend de plus en plus de place dans la tête des « mecs du Marais », bien que je n'en suis pas si sûr pour l'ensemble. Pour la majorité oui, mais y'en a qui ont encore des valeurs à défendre, sauf qu'on ne les entend pas. Mais encore une fois : je suis jeune, peut-être que je ne comprends pas encore tout, et heureusement. J'ai aussi la triste impression de venir après la guerre : la création d'Act Up, le FHAR, les morts du sida, les années punk, les années sans capote, les années sauvages où il y avait un bordel, donc une émulation. Aujourd'hui, tout est mort, et cela plonge toute une génération, y compris la mienne, dans une névrose ou/et une mélancolie qui ne trouve de source nulle part : une sorte de génération post-apocalyptique.
Hyènes
Et puis, accessoirement pour revenir à mon nombril et à la question des relations interhumaines, je me demande ce que signifie être jeune quand on veut draguer un mec plus âgé : on devient rapidement un petit morveux qui « recherche son papa ». Quand on aligne une phrase correcte, que l'on ne se met pas à glousser (parce qu'effectivement tous les jeunes pédé de 20 ans gloussent et sortent tout droit des pornos BelAmi), eh bien on devient rapidement un petit con snob qui se prend trop au sérieux. Alors complètement rejeté par les mecs un peu plus mûrs qui ne nous prennent pas trop au sérieux, on se retournent vers ceux du même âge, et là : c'est... pire. Nous sommes de vraies hyènes entre nous, et c'est désespérant. On parle de la solitude chez les gays, de cet individualisme qui est encore plus cruel chez nous les jeunes. À chaque fois que j'ai essayé d'approcher un mec de mon âge, deux options s'offraient à lui : soit il était persuadé que je voulais baiser, soit il me snobait complètement parce que je n'avais ni FB, ni assez d'argent pour mettre 20e pour aller à la Flash.
Pourtant, je suis pas dégueu, pourtant je suis hype, pourtant je suis cool, pourtant je ne demande qu'à créer un lien quelconque — même si c'est une petite conversation sur le temps qu'il fait. Mais il est plus facile d'avoir une vraie conversation avec un clochard que l'on croise dans la rue. Je me sens comme ces clochards qui recherchent un quelconque lien et qui reçoivent une baffe en retour, comme ces petites bêtes qui se brûlent à la lumière d'un néon. Et ça, c'est scandaleux.
Une anecdote parmi tant d'autres, j'étais à un concert pédé (celui de Hunx & His Punx) au Point Eph, à la fin, je ressors, dans le métro, je croise un groupe de pédés assez punks et hipster-à-mort que j'ai déjà plusieurs fois croisé, je m'avance vers eux en disant que le concert était super cool, - et ils m'ont simplement ignoré et sont rentrés dans le métro. Pourtant, ce sont des mecs que je croise, encore une fois, tout le temps ! Pourtant on a la même façon de s'habiller, on doit surement aimer les mêmes choses vu qu'on se retrouve dans le même concert. On se regarde tous sans arrêt, tentant de communiquer mais en vain. Une succession d'avortements – comme si le fait d'être pédé = avortement, comme si nous étions tous voués, destinés à se regarder sans se parler. Il est impossible de créer un lien autre qu'une pipe ou un baiser avec un autre mec (l'inverse ou les deux fonctionne aussi).
Pas d'ami pédé
Ça me rend triste, à 20 ans — de ne pas pouvoir créer un vrai lien amical ou autre avec un mec pédé de mon âge parce que mine de rien, c'est important. C'est effectivement intéressant de communiquer et de partager avec des mecs et meufs bien plus âgés qu'ils soient artistes, (anti)féministes ou (ex)engagés chez Act Up mais ça me frustre de ne pas pouvoir dire « Oh ces putains de vieux pédés, ces vieilles gouines ont tout merdé, mais ils ont au moins ouvert la porte à ça, et puis ça, et ça : on devrait continuer dans cette voie. Etc. ». Alors on prend tous la même direction, on abandonne petit à petit le Marais, pour vivre à l'est, dans le nord, soit avec nos copains, soit avec nos potes hétéros et ça nous rassure de ne pas être gaytto. Et ça, c'est effectivement un vrai changement, mais on ne se rencontre plus. Il existe, certes, des bars punk à Ménilmontant ou dans des lieux arty souterrains — mais ils sont pour la plupart fake, nostalgiques ou hype. Existent-ils des lieux pédé en marge où il y a des vrais pédés qui hurlent ? Peut-être est-ce un retour au hasard, la place du hasard a enfin sa place dans nos sociétés.
J'erre, certes. Mais ce n'est que le début. J'ai tenté pendant deux ans de retrouver une communauté constructrice de mon identité sexuelle, et ça y est j'ai déjà fait le tour de la rue Ste-Croix-de-la-Bretonnerie. Il est temps de partir, sans forcément m'exiler. Sans arriver à ce faux eldorado qu'est Berlin, je tiens à rester à Paris – car comme le dit un bon ami : « Ici, y'a justement tout à refaire et à reconstruire. » (Petit message à tous les rats qui quittent le navire pendant le naufrage).
Et puis, je me demande ce que signifie être un jeune et pédé et rebeu à la fois. Si je ne me fais pas rejeter par mes confrères plus vieux, ou plus jeunes — avec les autres c'est encore plus mesquin. Je ne dis pas que je souffre du racisme tous les jours, c'est faux — cela m'est arrivé très rarement. J'en ai juste marre d'être considéré comme une pute exotique ou juste un objet de fantasme, parce que je suis un jeune pédé et rebeu. Mais pour ça, il y a déjà eu un débat – fiable ou non, cela a le mérite d'exister (Homo Exoticus, chez Armand Colin). Cela me révolte de me retrouver devant certains cons aux idées postcoloniales qui s'extasient devant les bouquins GayKitschCamp et se branlent devant les Citebeur.
Je me demande ce que signifie être jeune, pédé et rebeu quand on doit gérer un coming-out qui ne fait pas partie de la culture orientale. Quand on doit s'expliquer quand on a l'air très ouvert d'esprit mais qu’on n’a pas encore fait son coming-out. Et cela remet naturellement en question toutes ces notions de famille, de religion, de société, de communauté, d'identité (heureusement que HM2F existe par exemple). La tentation d'être radical est souvent une fausse tentation, surtout quand il s'agit d'aborder le sujet si délicat de la sexualité dans des familles où cela reste encore un tabou. Je sais juste que finalement être à la fois : jeune, pédé et rebeu me permet d'être tout le temps énervé et d'avoir la lucidité de me dire que j'ai également tout à apprendre.
