Sauvons Berghain !

C’est une obsession. Comme Madonna peut l’être pour d’autres, moi, c’est le Berghain. Club berlinois qu’on ne présente plus, dont je vous ai déjà parlé, ici. Pourquoi réécrire dessus again ? Parce qu’il risque de fermer.

filet
Philippe Coussin-Grudzinski

par Philippe Coussin-Grudzinski - Samedi 08 septembre 2012

Diplômé du CELSA et d'autres institutions prestigieuses de la République, Philippe C.-Grudzinski, 24 ans, est vénère d'être au chômage. Pour compléter ce tableau de looser, il écrit des romans, fatalement autofictionnels, mais n'a pas encore d'éditeur. Il étudiera toutes vos propositions très sérieusement, y compris s'il s'agit de recel, de trafic de drogue ou de proxénétisme, parce que faut bien vivre, ma pauv' Lucette. Son premier roman, Voyages sur Chesterfield, est paru en mai chez Intervalles.

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C’est une obsession. Comme Madonna peut l’être pour d’autres, moi, c’est le Berghain. Club berlinois qu’on ne présente plus, dont je vous ai déjà parlé, ici. Pourquoi réécrire dessus again ? Parce qu’il risque de fermer.

A

vec la réforme de la GEMA, la SACEM locale, les clubs berlinois où la nuit dure trente heures, oui, 30 heures, les clubs risquent de ne plus pouvoir payer leurs taxes, augmentées jusqu’à 1400%. Alors oui, c’est la crise, il y a trois millions de chômeurs en France, un gouvernement de gauche qui mène une politique de droite, mais les 1400% d’augmentation de taxe peuvent laisser crever une culture, la culture, encore une fois. Oui, LA culture. Quand on sait que nos merveilleux fromages qui puent sont au patrimoine mondial de l’UNESCO, on se demande ce qu’ils attendent pour classer le Berghain, les vieux tenanciers de l’UNESCO.

Sérieusement. Parce que le Berghain est le seul endroit au monde où des gays harnachés de cuir côtoient des petits mignons qui côtoient des grosses anglaises bouffies qui côtoient des teuffeurs hétéros qui côtoient des handicapés qui côtoient des vieux, qui côtoient des jeunes, des Noirs, des Arabes, des Latinos, des Blancs, des gens qui baisent derrière les enceintes, des gens qui sourient toute la nuit en admirant le ciel de projecteurs en se surprenant à marcher sur les nuages de fumée comme les Teletubbies, bref, un lieu qui réunit tout le monde, dans une communion de la fête qu’on a un peu perdu ici, en France, au moins à Paris dans les lieux dit électro. Forcément tous hétéros-beaufs ou pédés-connasses, forcément avec des carrés VIP et forcément à des prix à faire reculer le pauvre, bien loin, très loin, au pied d’une barre d’immeuble, avec la sono de la Clio en guise de ghetto-blaster.

 

Parce que le Berghain est une œuvre d’art, historique, ancienne usine soviétique recloisonnée, superbe monument d’histoire, superbe modèle de réhabilitation qu’on devrait un peu penser à copier au lieu de raser des HLM ou des usines sous le périph pour les remplacer par des bites de verres et d’acier vaguement écologiques et à 10K€ le mètre carré. Parce que le light system est une œuvre d’art, parce que les tableaux du Panorama Bar sont des œuvres d’art, parce que le vestiaire est une œuvre d’art.

 

Parce que le Berghain est un rêve dans la ville. Parce que le lieu est une drogue à lui seul. Pas besoin de MD pour tenir. Vous sortez, vous dormez, vous vous enfournez un kebab sauce blanche et vous revenez. Personne pour vous regarder de travers, trop de noir, trop de fumée. Personne pour vous dire d’éteindre votre clope. Personne pour juger de votre look. L’ultime anonymat que pas mal de gays de province recherchent en arrivant à Paris et qu’ils ne trouvent malheureusement pas.

 

Parce que le Berghain est un lieu de démocratisation culturelle hors du commun. Oui, d’éducation, au gout, à l’art, à la musique. Avant, je n’écoutais que Vincent Delerm et les BO du Grand Journal. Après ma découverte du Berghain, il y a deux ans, j’ai découvert la musique électronique la plus pointue. Elitiste, certes, mais comment voulez-vous ne pas être dingue d’électronique dans un lieu qui transmet aussi bien sa culture, même à un petit pédé parisien feu social-démocrate.

 

Parce que, malgré son succès, sa sélection à l’entrée que certains jugent purement marketing, le club bat en brèche les idéaux de la société de consommation : pas d’entrée possible pour toute personne ayant plus étudié son look que la set-list de la nuit/du jour, pas de miroir pour bien remettre sa mèche en place, pas de photos autorisées pour faire son bon gros touriste sans rien comprendre au lieu et repartir une heure après pour un autre club, pas de consos hors de prix, pas d’obligation de payer pour avoir une table, que dis-je, un lit, une balançoire, un canapé, un vieux fauteuil de cinéma ou whatever, pas d’obligation de séparer ses articles au vestiaire, la possibilité de revenir avec le même tampon pendant plus de trente heures, soit très loin des logiques ultra-mercantiles des nuits parisiennes.

 

Vous l’aurez compris, la sauvegarde du Berghain relève du culturel, du rêve, du poétique, mais aussi, beaucoup, du politique. Parce que c’est un des rares lieux non atteint par le terrorisme des bonnes mœurs, le terrorisme de la morale, le terrorisme du cool, le terrorisme du consensus, le terrorisme du rendement, le terrorisme de la productivité.

 

De là à voir Angela Merkel se faire prendre sur un sling, il n'y a qu'un pas.


Philippe Coussin-Grudzinski

Notes

Sur FB : https://www.facebook.com/SaveBerlinAndBerghain

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