Pourquoi les Noirs et les Arabes ne font pas du stop ?

Vous avez déjà vu un jeune Black en train de faire du stop? Ou un jeune Arabe? Non sans rire, c'était quand la dernière fois et, surtout, est-ce que vous l'avez pris dans votre voiture? Réponse : en fait, ça n'existe pratiquement pas.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Samedi 08 septembre 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Vous avez déjà vu un jeune Black en train de faire du stop? Ou un jeune Arabe? Non sans rire, c'était quand la dernière fois et, surtout, est-ce que vous l'avez pris dans votre voiture? Réponse : en fait, ça n'existe pratiquement pas.

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out le monde sait que le stop a presque disparu depuis le début du XXIème siècle. Je vis en province et je peux témoigner, c'est de plus en plus rare de voir des gens sur le bord de la route même si une certaine rumeur, accompagnée par la crise économique, atteste qu'il y a un renouveau depuis quelque temps, avec le covoiturage. Mais les Noirs et les Beurs, c'est encore plus rare et c'est un des indicateurs réels du racisme dans notre société et de la méfiance pour tout ce qui n'est « pas de souche». Ils ne le font pas parce qu'ils savent (ou ils redoutent, ce qui est différent mais ça revient au même) que personne ne les prendra en stop. Et ça, au moment de partir en vacances, c'est vraiment pas une autre forme de rejet qu'ils ont envie d'affronter.

Je vous entends déjà. Les Noirs et les Beurs vivent dans les « cités », ils sont habitués à vivre en bande blablabla donc le stop c'est mentalement impossible à 12. Le stop, ça se fait tout seul ou à deux maximum. Donc c'est tout un environnement sociétal qui empêche les kids de prendre un sac à dos et aller à la mer ou plus loin. Les trois quart du temps, ça les stresse d'aller à Paris — alors Arcachon, c'est pas la peine. Et même les villes qui attirent les banlieues comme Royan ou Marseille, c'est toujours très loin.

 

Ils pourraient très bien aller visiter leur famille quelque part en France mais tout leur dit de rester à la maison : le posse, la famille, les flics sur le bord de la route, le blocage mental, la haine. Mon copain Txetx Etcheverry m'a récemment raconté le truc ultime : à Bayonne, dans une cité qui est à peine à 5kms de la mer, les gens ne vont pas à la plage. EVER. Ils ont pourtant le bus et la bagnole. Mais ils sont dans une ville de bord de mer et ils ne vont pas à la mer. Pour eux, c'est pour les autres.

 

Et puis, d'un autre côté, on ne va pas commencer à dire sur Minorités que tous les Noirs et les Arabes sont pareils. Il y a toujours un original quelque part qui va décider qu'il peut le faire, qu'il n'a pas peur, et qui rêve de voir la mer, ou la montagne ou n'importe quoi d'ailleurs. Le camping c'est pour tout le monde et presque tout le monde a une voiture donc ils peuvent aussi aller de A à B.

 

Mais voilà. À mon époque, tout le monde faisait du stop. D'abord, on n'avait pas l'argent pour prendre le train et encore moins l'avion. Le train, on le prenait souvent en cachette, sans payer, parce que les contrôleurs faisaient leur boulot quand ça les chantait, donc pas toujours. On pouvait prendre un train de nuit et traverser la France sans payer. Mais surtout, le stop, c'était un truc qu'il fallait faire dès 15 ans pour aller à un concert, à un festival, ou en Angleterre, ou ailleurs.

 

Moi, je le faisais surtout pour rencontrer des hommes. À 14 ans, j'étais en pleine colère et les lieux de drague étaient si nuls à Agen, avec des gays si désagréables et méchants qu'il valait mieux se mettre sur le bord de la route et espérer qu'un mec pas trop laid passe par là. Je fuguais tout le temps sans que mon père ne le sache, je séchais l'école et j'allais à Bordeaux ou Toulouse. Je n'avais rien à faire dans ces villes sinon marcher, me promener, ou faire le siège de la gare car, à l'époque, c'était toujours là que les gays venaient draguer. Et puis il y avait tous ces militaires qui attendaient leur train.

 

Donc je partais à Toulouse ou Bordeaux. Je ne vais pas prétendre que ça marchait tout le temps. Souvent, je mettais un peu d'eyeliner, juste un peu, pour que le mec comprenne tout de suite à qui il avait affaire. Un kid de 14 ans avec du make-up à la sortie d'Agen direction Bordeaux, c'était rare. J'ai rencontré ainsi pas mal d'hommes avec qui je n'ai pas baisé. J'avais beau être sans le sou, je ne baisais pas avec un mec moche. Mais j'ai rencontré des hommes gentils, qui commençaient toujours par m'effleurer la jambe en changeant de vitesse. Et si je ne disais rien, j'approchais mon genou un peu plus près. Ensuite, le mec, avec beaucoup de timidité, finissait par mettre sa main sur le genou en parlant.

 

On voyait déjà le changement générationnel. Ils étaient tous très paternalistes, du genre « Tu sais que c'est dangereux ce que tu fais? », mais tout le monde faisait du stop à l'époque, les filles comme les garçons. Qu'est-ce qui pouvait m'arriver de pire que rester seul au lycée à Agen? Je voulais rencontrer d'autres hommes.

 

 

 

Mon point. Je ne crois pas que ce que je faisais, en 1973, pouvait bien être plus difficile que ce que ferait un Noir ou un Beur aujourd'hui. Je voulais prendre des risques et apprendre par moi-même. Il ne m'est jamais rien arrivé de grave et pourtant j'étais une crevette sans défense. J'ai eu ma première relation sexuelle à 15 ans, lors de mon premier voyage en Angleterre. En faisant du stop. Et s'il est objectivement difficile pour un kid des cités (ou pas, parce que ça va, les Noirs et les Arabes aujourd'hui, ça vit aussi dans les pavillons de banlieue, il faut arrêter avec les clichés) de sortir de chez soi pour aller à la mer, ben c'était pas plus difficile pour un kid de la campagne, à 15 ans, d'aller au festival de Reading et passer deux jours à Londres en dormant dans les parcs la nuit avec pas un sou pour manger.

 

Georges Moustaki et le Juif errant, vous connaissez? Je DETESTE cette chanson depuis toujours ! Mais l'Africain errant ou le musulman errant, vous les connaissez? L'histoire la plus merveilleuse que m'a racontée Ahmad Fatnassi, c'est son projet de fournir un vélo et un sac à dos à des gosses des cités et les prendre en charge pendant les deux mois de vacances d'été pour leur faire traverser la France et l'Espagne pour arriver enfin dans le Maghreb. De là, il leur ferait traverser le Maroc, l'Algérie et la Tunisie en vélo, en s'arrêtant tous les soirs dans un coin du stade de foot de la ville, juste un coin pour poser leurs tentes, prendre une douche, se reposer ensemble, manger et, peut-être, une partie de foot. Et en même temps, ils voyageraient dans le Maghreb, leurs pays d'origine, ils comprendraient mieux d'où ils viennent, dans l'effort mais aussi loin de la famille, de l'ennui, de la banlieue. Et quand ils rentreraient, juste avant de retourner au lycée, la tête remplie d'histoires et de souvenirs de ce long voyage, ils seraient en pleine forme, bronzés et musclés comme des bêtes.

 

Des projets de ce genre, ça devrait être fait dans toutes les villes importantes de France. C'est facile à faire. Il faut juste trouver un sponsor avec Décathlon pour le matériel (ça ne coûte rien à côté du bénéfice en termes d'image de marque!) et une subvention de la ville car il faut que ça soit encouragé, et officiel pour traverser tous ces pays sans être embêtés. À la rigueur, on peut aider avec une collecte de quartier et voilà! On est libre pendant deux mois. On revient heureux, avec le monde découvert, toute une perspective européenne, et des amitiés pour toujours.

 

Mais comme le dit Ahmad, ces projets sont toujours cassés avant même de décoller. Parce que dès qu'il s'agit des banlieues, les mairies (souvent socialistes, c'est ça la honte totale) s'imaginent que ces kids vont être embrigadés et qu'ils vont revenir du Maghreb en moudjahidins! La Mairie de Paris n'en a pas voulu, l'Ile-de-France non plus, c'est pas kasher. Pourtant, c'est tellement facile à faire, mais tant qu'il n'y aura pas un engagement officiel des localités, ça ne marchera pas car sinon, c'est une initiative underground donc louche. Et c'est la responsabilité de ces municipalités de s'engager dans une expédition communautaire, dans le beau sens du mot. Ensuite, c'est comme les légions. Chaque kid qui a fait le voyage, s'il a envie de le faire à nouveau, il peut entraîner d'autres amis l'année suivante pour leur montrer que ça marche et qu'on peut s'entraider pendant deux mois. Et toutes les conneries qui ne sont pas faites pendant l'été dans les cités, c'est bénéfique pour tout le monde.

 

Et je finis par dire : ce qui devrait être fait pour les kids de banlieue, ça devrait être fait pour les kids LGBT en colère, comme je l'étais à 15 ans. Au lieu de crier à l'homophobie, les associations devraient initier des voyages de ce type. Emmener 20 jeunes à vélo, ou en bus, je m'en fous, mais les sortir de leur monde de Facebook, les amener à Amsterdam pour qu'ils comprennent l'idée gay, pourquoi il y a un monument LGBT dans le cœur de la ville, ou aller tout simplement à la mer ou à la campagne. Les jeunes LGBT s'emmerdent aussi en été, c'est un moment de crise pour eux. Faire du sport, se promener, être ensemble et découvrir la nature, ce n'est pas de l'endoctrinement, ni pour les musulmans, ni pour les gays et les lesbiennes et les transgenres. Au lieu de leur proposer Le Refuge, un endroit avec des murs, l'idéal serait de leur faire découvrir le monde avec la liberté d'être eux-mêmes. C'est ça la lutte contre l'homophobie : pas créer des murs pour qu'on soit safe à l'intérieur. Mais les emmener dehors, là où il y a la vie, la mer, le soleil, et la sexualité.


Didier Lestrade

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