Mes exigences pour le nouveau quinquennat

J’étais content que François Hollande ait été élu président. Non pas que je l’adore ou que je le trouve sexy, mais je ne supportais plus Nicolas Sarkozy, sa personnalité, ses amis, ce qu’il représente. Je savais que le PS n’a tiré aucune leçon de ses défaites précédentes et qu’il attendait que l’UMP succombe de ses propres fautes, il n’empêche que ces premiers mois de gouvernement socialiste ont été très décevants. Ma liste Made in Minorités de choses à exiger rapidement.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 02 septembre 2012

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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J’étais content que François Hollande ait été élu président. Non pas que je l’adore ou que je le trouve sexy, mais je ne supportais plus Nicolas Sarkozy, sa personnalité, ses amis, ce qu’il représente. Je savais que le PS n’a tiré aucune leçon de ses défaites précédentes et qu’il attendait que l’UMP succombe de ses propres fautes, il n’empêche que ces premiers mois de gouvernement socialiste ont été très décevants. Ma liste Made in Minorités de choses à exiger rapidement.

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a première chose qui m’a beaucoup choqué, c’est le temps nécessaire à ouvrir le mariage à tous les couples. On nous a dit fin 2013 si on est vraiment très sages, alors que ça fait plus de vingt ans qu’on attend l’égalité juridique. J’ai étudié la question pendant mon doctorat, et franchement il faut cinq minutes pour changer l’article 144 du code civil (jusqu’à aujourd’hui : « L’homme et la femme ne peuvent contracter mariage avant dix-huis ans révolus. ») en quelque chose du genre : « Deux personnes ne peuvent contracter mariage avant dix-huit ans révolus. » C’est tout.

À la limite, pour ceux qui ont peur que les juges ne comprennent pas, parce qu’on sait que certains pourraient chipoter, histoire de faire plaisir au Pape ou au Moufti d'Oulan Bator : « Deux personnes, quel que soit leur sexe, ne peuvent contracter mariage avant dix-huit ans révolus. » Ensuite on demande à des assistants de toiletter le code civil pour éviter les galères juridiques, remplacer « homme et femme » par « personnes », et c’est fini.

 

D'ailleurs, ça permet à ceux qui ne sont pas trop sûrs de leur sexe/genre de bénéficier de l’égalité entre tous. D’une pierre deux coups. On sait bien que la loi discrimine en fonction du sexe de gens, puisque le législateur choisissait pour les gens le sexe/genre de votre moitié. Franchement, en 2012, on se demande encore pourquoi l’État est intéressé par notre sexe : ça change quoi, finalement ?

 

Exigence n°1 : fin des discriminations liées au sexe.

Exigence n°2 : l’ouverture du mariage à tous les couples, maintenant.

 

 

 

Puisqu’on est sur le sujet, et que la revue précédente portait sur les travailleurs du sexe, j’en profite pour demander que l’État protège toutes les personnes, point. Peu importe qu’on travaille comme prostitué(e), à la Cogema, chez Renault, pour Nicolas Sarkozy ou qu’on soit au chômage : l’État n’a pas à traiter les gens différemment au nom d’une morale assez discutable. 

 

Exigence n°3 : en finir avec le criminalisation de la prostitution. Punissons les trafiquants et les criminels, pas ceux qui travaillent.

 

 

 

Puisqu’on en est aux discriminations, la façon dont les gens du voyage en général et les Roms en particulier sont traités en France est indigne. Un passeport intérieur à faire tamponner tous les trois mois à cause de son mode de vie, en 2012 ? Traiter les gens du voyage comme des citoyens de seconde zone est inadmissible.

 

J’ai la même irritation quand on parle des religions. Une Église catholique homophobe, sexiste et anti-démocratique, c’est la liberté du culte, alors qu’un islam homophobe, sexiste et anti-démocratique c’est du terrorisme et la République en danger. Franchement... On ne peut pas tolérer les uns et rejeter les autres. L’homophobie, le sexisme et la haine de la démocratie ne sont pas tolérable, d’où qu’ils viennent.

 

Et finissons-en avec le terme « communautarisme ». On sait que c’est une manière politiquement correcte de parler des Arabes et des pédés sans avoir l’air raciste ou homophobe. Quand les homos ou les musulmans demandent à ce que la loi s’applique à tous, c’est du communautarisme, alors que quand les riches blancs catholiques veulent un traitement de faveur, c’est la pluralité républicaine. 

Le vrai communautarisme, nous l’avons vu sous Sarkozy, c’est celui des hommes blancs riches et puissants. C’est ce communautarisme qu’il faut combattre.

 

Et les discriminations à l’emploi, au logement, aux études, que ce soit des femmes, des gens d’origines différentes ou des gays: il faut y mettre fin. Vu l’étendue du problème, il ne faut pas hésiter à innover, aller voir ce qui se fait ailleurs, ce qui marche bien ou pas. Empêcher des gens de se réaliser, d’étudier ou de travailler juste parce qu’ils ont un vagin, des parents nés ailleurs ou la mauvaise orientation sexuelle, c’est faire tort à tout le pays.

 

Personnellement, je pense que l’État n’a pas à se mêler de religion. Son rôle est d’assurer les libertés de tous (dont religieuses) et de protéger les gens, c’est tout. L’islam s’organise ou pas, l’Église catholique s’organise comme elle le sent tant que la loi est respectée, on s’en fout.

 

Exigence n°4 : l’État doit mettre fins aux discriminations, aussi ethniques (gens du voyage) et religieuses (musulmans). Activement, avec peines de prison et/ou fortes amendes s’il le faut.

 

 

 

Comme à Minorités il y a quelque geeks bien gratinés, je vous assure que la question d’internet est largement discutée et commentée. La dernière sortie de notre ministre chargée du numérique, où elle s’est affichée incompétente et à la botte de quelques industries, a été effarante.

Internet est un outil fantastique qui est en train de changer l’humanité. On ne peut pas vouloir que les Tunisiens ou les Syriens accèdent enfin à la liberté et en même temps vouloir restreindre la liberté des Français sur internet.

 

Il y a des problèmes autour du partage des œuvres d’art, c’est vrai. Mais la musique, le cinéma, la photographie et la presse méritent mieux que des dogmes sécuritaires soufflés par Universal, la Sacem ou Orange. 

Je pense que la neutralité du net devrait être sacralisée, comme elle l’a été aux Pays-Bas : l’État y a désormais pour tâche de garantir la neutralité du net pour tous. C’est vu comme une évidence démocratique de base, même les « libéraux », traditionnellement à la botte de l’industrie, n’ont pas réussi à trouver de bons arguments pour s’y opposer. Ouch.

 

Exigence n°5 : l’État doit garantir la neutralité du net. Les discussions sur l’économie de l’art et de la presse en ligne doit se faire avec tous les acteurs, dont les citoyens, et pas seulement l’industrie.

 

 

 

Un autre truc qui nous préoccupe à Minorités, c’est la question énergétique. En gros, si on ne résout pas rapidement cette question, l’espèce humaine va disparaître, et avec elle de nombreux écosystèmes et de nombreuses espèces d’être vivants. No pressure.

 

L’Europe peut se targuer d’avoir les citoyens les mieux éduqués du monde, et d’une armée d’ingénieurs, de techniciens et de spécialistes de toute sorte, pour ne pas nommer les grands corps d’ingénieurs français, et je ne parle pas de l’Allemagne, de l’Italie ou de l’Angleterre. On sait faire des TGV, des Ferrari ou des ponts hyper élégants, et la seule solution à notre problème énergétique est la construction de nouvelles centrales nucléaires ?

 

Je suis effaré par l’absence de panique de nos dirigeants. Sur la question de l’écologie et de l’énergie, la date limite c’était il y a vingt ans ! Qu’on laisse la SNCF en roue libre, à bidouiller ses tarifs pour nous empêcher de prendre le train, c’est irresponsable. Faire baisser artificiellement le prix de l’essence, c’est n’importe quoi. Continuer à faire venir des produits de merde fabriqués dans des conditions incroyables (pollution, gaspillage d’eau et d’énergie, esclavage moderne, travail des enfants) de l’autre bout de la planète, cela commence à bien faire.

 

Cela veut dire mettre fin à l’étalement des villes, à la construction de bâtiments énergivores, à la vente d’énormes véhicules à essence, à la privatisation des transports en commun, à l’importation de produits fabriqués selon des normes insoutenables. Maintenant.

 

Exigence n°6 : agir maintenant pour changer de mode d’énergie, réduire massivement l’empreinte écologique, mettre fin aux gaspillages et passer à une économie différente.

 

 

 

Et puisqu’on parle énergie, un peu de Fukushima. On adore le Japon à Minorités, et faire comme s’il y avait eu un nouveau Tchernobyl dans une Ukraine chaotique, ça ne va pas le faire.

 

Si le pays le plus techno de l’univers, sans qui l’iPad n’existerait pas, avec des ingénieurs qui créent des robots pour s’occuper de leurs parents, a réussi à se mettre dans une merde aussi noire à cause de quelques réacteurs nucléaires, imaginez la France... Une politique au moins aussi corrompue et clientéliste que le Japon, une peur de la hiérarchie qui confine à l’effroi, des élites (techno ou pas) au moins aussi arrogante que les élites nippones, avec une mégapole entourée de centrales ayant été parfois conçues dans les années 1950...

 

Si même les Allemands, gouvernés par une droite totalement acquise à l’industrie lourde teutonne, Siemens en tête, et qui ne sont pas non plus totalement neuneus quand il s’agit d’ingénierie (même leurs frigos sont irréprochables !), ont décidé de fermer leurs centrales, c’est qu’il y a un sacré problème. 

Mais non, Nogent, Dampierre, Saint-Laurent, Chinon, Civaux, Palluel, Penly, Chooz (pour ne citer que les 24 réacteurs qui nécessiteraient une évacuation rapide du Bassin parisien en cas de fukushimisme), ce n’est rien. Il n’y a pas de problème, il n’y en aura jamais, il faut avoir confiance...

 

Exigence n°7 : sortir en bon ordre du nucléaire et aider les autres à le faire.

 

 

 

Et l'économie... Il y a urgence à revoir l'ouverture des frontières au dumping social, fiscal et écologique. Il faudrait aussi parler de patriotisme quand on entend les riches qui ne veulent pas payer d'impôts. Il faudrait aussi parler de collaboration au niveau européen pour apprendre des autres, leur manière de travailler, les inventions qu'ils ont faites, les erreurs aussi, histoire de gagner en temps et en efficacité. Les gens qui gagnent cent fois le salaire de base, leur utilité/talent est-elle cent fois supérieure à celle des autres ? Sérieusement ? Est-ce normal de gagner des centaines de salaires minimum en détruisant la planète ou les sociétés, alors que d'autres créent, produisent et vivent dans la misère ?

 

C'est aussi incroyable qu'on puisse faire toujours autant d'argent en polluant, en cassant, en détruisant les ressources, en brisant les gens et les familles, en discriminant. Il y a beaucoup de discussions aux Pays-Bas (co-fondateurs du capitalisme moderne) sur la morale en économie, il est temps qu'on s'y mettre sérieusement en France. Pas uniquement pour sauver deux emplois, mais pour remettre en perspective nos buts, les moyens qu'on y alloue, les coûts, et le genre de civilisation qu'on veut pour nos enfants.

 

Exigence n°8 : une discussion sur économie et morale, suivie par des changement majeurs de la loi, de la fiscalité et de la façon dont les ressources sont allouées.

 

 

 

Et puis un dernier truc qui me tient à cœur, et qui va paraître superficiel, tant pis : arrêtons la laideur. On en a pas mal parlé à Minorités : la France est un pays tellement beau, avec des villes magnifiques, pourquoi construire ces zones industrielles et commerciales si laides au milieu de nulle part, sans ordre, sans beauté, sans végétation, avec des logos moches ?

 

Pourquoi laisser les élus décider de tout et faire faire des logos ringards alors qu’on a tellement de designers et d’artistes qui connaissent leur métier ? On ne peut pas remplacer l’immonde drapeau du Poitou-Charente par celui, magnifique, qui a été créé par les spécialistes ?

 

Pourquoi avoir ces panneaux publicitaires partout, que personne ne prend au sérieux et qui polluent les paysages, les villes et les cerveaux. São Paulo a interdit toutes les publicités de rues, pourquoi ne pas suivre cet exemple et redécouvrir la beauté de nos villes ?

 

Pourquoi donne-t-on tant de pouvoir aux maires dès qu’il s’agit d’aménagement du territoire, ce qui donne des « zones » (commerciales, industrielles...) horribles à moitié vides qui sont en concurrence les unes avec les autres ?

 

Pourquoi la typographie dans les quartiers chics est-elle maîtrisée alors que dans les quartiers pauvres la laideur règne ? Les pauvres ont, eux aussi, envie de beauté, pourquoi les en priver ?

 

Et puis tout ce béton recouvert de graviers plastifiés qui envahit tous les centre-villes et les villages, avec trop de mobilier urbain pseudo-ancien et des annonces municipales partout : c’est moche. Les arbres, les pavés, les plantes, c’est joli en ville aussi. Il faut empêcher les maires et les entreprises de bétonner le pays comme cela. Les gens veulent du beau et du vert, pas des logos moches, des publicités partout et des graviers plastifiés.

 

Exigence n°9 : laissons les spécialistes du design et de la typographie travailler sans intervention politique. Interdisons un maximum panneaux publicitaires. Créons de la beauté partout, pour tous, aussi végétale.

 

 

 

Voilà. Et vous, vous avez des exigences ? Envoyez-les moi.


Laurent Chambon

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