Karima, toujours devant mes yeux (2)

Résumé de la première partie : Hélène rencontre Karima à Pigalle au milieu des années 70. Karima ne se remit jamais de la mort de Pierre, son copain braqueur, tué devant elle à Marseille. Après un passage en Thaïlande et en Algérie, elle se retrouve à Paris, puis part pour Marseille.

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Hélène Hazera

par Hélène Hazera - Dimanche 02 septembre 2012

Née en 1952, Hélène Hazera a vécu la fin de son adolescence dans le maelstrom du Fhar. Elle rejoint Libération en 1977 où elle sévit comme critique télé puis chroniqueuse chanson. Produit l'émission « Chanson Boum » sur France Culture depuis 2001. Depuis sa transition en 1974, Helene Hazera est présente dans la militance trans, notamment au sein de la commission trans d'act up Paris, centrée sur les problêmes de VIH chez les trans.  

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Résumé de la première partie : Hélène rencontre Karima à Pigalle au milieu des années 70. Karima ne se remit jamais de la mort de Pierre, son copain braqueur, tué devant elle à Marseille. Après un passage en Thaïlande et en Algérie, elle se retrouve à Paris, puis part pour Marseille.

A

Marseille, Karima retrouva « le grand Pierre » Il avait été son premier amour en France. Fils d'une famille lyonnaise, il avait rompu avec sa famille pour la suivre et l'avait accompagné dans sa transition. Quand elle avait rencontré le petit Pierre, il lui avait intimé de choisir et c'était retiré.

En descendant du train, elle se rua au petit logis du grand Pierre. Il ne voulait pas d'elle, Karima fit un scandale et la police débarqua. Karima les baratina si bien qu'ils obligèrent le grand Pierre à la loger! J'avais sporadiquement des nouvelles d'elle par Malika. (Nous avions échangé quelques-uns de nos amis, Michel Cressole, si difficile, appréciait grandement Karima, s'étonnant du gâchis d'énergie qu'elle pouvait faire juste pour qu’un connard lui paie un verre).

 

Karima avait une nouvelle lubie. Ayant perdu son passeport algérien, elle pensait pouvoir en récupérer un en racontant qu'elle était juive algérienne et qu'on avait perdu son passeport au centre des rapatriés de Nantes. Entre temps, elle s'était rebaptisée « Rachel » et se faisait loger par une association charitable juive de Marseille. Mes coups de téléphone au nom de « sa cousine Hélène Hazera » la crédibilisait un peu (je forçais sur un accent pataouette bidon), mais je crains qu'ils n'aient été très longtemps dupes. 

 

Et puis elle disparu un moment. Là, elle était carrément internée en HP. Après de longs mois, je pus l'avoir au téléphone, elle semblait aller mieux. Je descendis de Paris, pris une chambre pas loin de la gare et j'allais la voir dans son hôpital. Visiblement, elle était en fin de traitement et je retrouvais ma Karima, un peu plus réservée. Les épreuves l'avaient rendues moins impulsive, humble. Elle ne voulais plus « flamber », l'idée même de prendre un taxi lui répugnait : « Je ne fais plus ça ». Elle me fit visiter son hôpital, elle y était devenue une sorte de personnage. Elle avait son tour de mondanités consolantes, je me souviens d'un garçon particulièrement beau qui s'était jeté par la fenêtre et avait les jambes fracassées. À l'un, elle apportait des douceurs, à l'autre une cigarette... Nous montâmes dans sa chambre qui donnait sur un massif de lauriers roses... Il y avait un lit supplémentaire et je m'y étendis en pensant à la vie pénible de journaliste qui m’attendait à Paris...

 

 

 

On octroya sans problème un droit de sortie pour elle, nous partîmes toutes deux dans la ville. Nous étions dans la force de l'âge, la quarantaine et un peu plus, mais j'avais l'impression que nous projetions l'image de deux très vieilles copines. J'ai le souvenir que les Marseillais s'amusaient de notre complicité dans le tramway. Tout le monde était gentil avec nous, complice presque. Elle m'amena à une calanque où se retrouvaient les Marseillais populaires... Nous n'arrêtions pas de papoter... Je la persuadais de renoncer à cette chimère d'obtenir un passeport via Nantes et de redémarrer en demandant un passeport algérien. Et nous allâmes immédiatement dans un commissariat faire sa déclaration de perte de passeport. Deux accortes fliquesses nous reçûmes, deux beurettes en uniforme avec un accent à rendre Pagnol jaloux. Karima avait tellement vécu à Paris qu'elle avait plutôt l'accent pointu. « Vous êtes algérienne? » lâcha une. Et quand Karima leur détailla son nom légal — un prénom coranique masculin — elle restèrent bouche bée...

 

À partir de cette déclaration de perte, il fallut du temps pour qu'elle récupère ses papiers algériens. Le moyen le plus court, c'était que Karima aille au consulat d’Algérie avec deux témoins algériens certifiant qu'ils la connaissaient d'Alger. Naima, une femme très sympathique de l'association Autre Regard finit par demander à deux de ses amis de faire un témoignage... La nouvelle identité de Karima lui permit d'obtenir des titres de séjour, et, au titre de son handicap mental, une pension, un logis. Nous étions entrés dans l'ère du téléphone portable, je pouvais l'appeler et suivre (notamment) ses brouilles et réconciliations avec le grand Pierre. Karima n'avait pas abandonné sa fièvre artistique. Elle avait séduit un vieux monsieur dont l'appartement donnait sur le parc de la Roque d'Antheron et s'y installait pour suivre le festival de piano... 

 

 

 

Par Kader Attia, j'avais rencontré Fafa, une plantureuse algéroise au passé de chanteur de mariage, qui, avec les massacres de la guerre civile algérienne était venue se réfugier à Paris. Kader avait essayé de la faire rechanter mais loin de l'élégant haouzi elle était passé au pire des « lai lai lai poi poi poi ». Fafa avait décidé de descendre sur la côte, sur Marseille. Je pensais que Karima et elle pouvaient avoir des atomes crochus. Cela finit par une effroyable embrouille d'argent impossible à démêler de Paris et le mari voyou de « Fafa » se trahit plus ou moins au téléphone.

 

Alors que tout pouvait aller mieux, j'avais de plus en plus de mal à avoir Karima au téléphone dans l'appartement de l'aide sociale. Et, parfois, elle était très vaseuse... Je descendis aux UEEH sans la rencontrer.

 

Karima m'avait présentée Malika, qui entra dans ma vie, me souffla Raymonde et partit s'installer dans son château du sud ouest. Cela nous rapprocha encore plus, même quand elles se séparèrent. De receleuse, Malika avait ensuite tenu un bar branché de la Bastille, puis, épaulée par Faraldo, elle était devenue monteuse de télévision et de cinéma, recherchée par les documentaristes. Elle avait fini par s'installer dans un village de la montagne pyrénéenne, avec un réseau postal personnel (son ami était chauffeur de train) qui lui amenait ses bobines de films.

 

Malika m’expliqua les rapports de Karima avec sa famille.

 

La famille de Karima avait été fort impliquée dans la guerre de libération de l'Algérie. Au moins un de ses frères était mort (mais quelle famille algérienne n'a pas payé le tribut?). Quand son Moudjahid de frère s'était fait ramasser par les Français, sa mère habillait Karima — encore une enfant — en petite fille et allait avec elle supplier dans les casernes qu'on lui rende son fils.

 

À l’âge de quatorze ans, elle avait été surprise avec un garçon. Ses frères avaient demandé qu’elle soit exclue de sa famille et elle se retrouva dans la rue (mais sa mère la voyait en cachette). Dans la rue, elle avait rencontré un notable, le ministre de la Culture d’alors, qui l’avait recueillie, la présentant partout comme son neveu. Auprès de lui, je pense elle avait acquis un vernis de bonne compagnie… et un surcroit de bagage culturel. Puis elle partit pour Paris pour s’y réaliser, en laissant un appartement à ses parents.

 

 

 

J'avais ainsi la clef de la rage auto-destructive de Karima et ce rejet familial violent du passé était en train de remonter pour l'étouffer. Dotée d'un logis, d'une petite rente, elle allait sombrer. Le grand Pierre lui-même avait fini par la lâcher. Au téléphone, impossible de la joindre. Et quand je l'avais, elle tenait des propos incohérents.

 

C'est Pierre qui m'appela pour me donner la nouvelle. Karima était morte à l'hôpital, mais il doutait que ce fût vraiment elle. Il essayait de faire diligenter une enquête, les policiers ne voulaient pas de ses informations. Le chirurgien lui avait dit « Elle avait de la barbe! ». Karima avait toujours été soigneusement épilée. Pierre y voyait une preuve que ce n'était pas le bon cadavre, j'y voyais plutôt la muflerie habituelle d'un bio [NDR : non trans] qui n'avait pas avalé la non conformité de l'apparence de Karima d'avec ses organes sexuels. 

 

Je ne pus descendre sur Marseille pour la mise en terre. Un jeune frère de Karima s'était manifesté, il se chargea de tout avec Pierre. Quelques temps plus tard, je pus descendre, mais trouvais le moyen de ne pas aller sur la tombe. Pierre avait gardé les clefs de l'appartement de Karima, que rien ne personnalisait. Il me dit que les derniers temps, Karima avait repiqué au truc et fréquentait des camés et en avait logés chez elle. Chez elle il y avait des traces de sang, des signes de lutte. Il y avait eu des violences, c'est sûr. Pour le reste…

 

Les ans ont passé. Pour mon boulot, je suis allée à Alger présenter des œuvres de Francisco Salvador Daniel, un musicien communard épris de l'Algérie, à l'ancien Opéra, maintenant Théâtre National Algérien. J'ai beaucoup pensé à elle... J'imaginais tomber sur quelqu'un de sa famille. Sa sœur m’avait dit au téléphone « Vous avez la même voix ! » Les voix de trans peuvent se ressembler... Même si il y a eu du mystère autour de son décès, je suis persuadée qu'elle est morte aujourd'hui, sinon elle se serait signifiée à nous par une nouvelle catastrophe. Pierre m'a envoyé une photo d'elle laissée à l'Autre Regard. Avec des vœux de fin d'année. Il y a une photo d'elle, sa blondeur châtain, ses yeux effilés, ses pommettes.

 

En légende: « Champagne pour tout le monde »...


Hélène Hazera

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