On est des putes, et vous êtes quoi ?

Les « débats » sur le travail sexuel sont souvent prétextes à un déferlement de violence de la part de celles et ceux qui ont compris que pour faire disparaître une catégorie de la population, il faut commencer par trouver les moyens de la faire taire, de discréditer sa parole. En effet, dès que, nous, putes, revendiquons le droit de l'être, le droit d'exercer notre profession en toute légalité, en toute sécurité, nous nous faisons taxer de « minorité », comme si à elle-seule cette appartenance devait discréditer nos revendications. 

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Morgane Merteuil

par Morgane Merteuil - Dimanche 26 août 2012

  Morgane Merteuil, 25 ans, est travailleuse du sexe depuis 3 ans et milite au sein du STRASS (Syndicat du Travail Sexuel). Considérant que la lutte des putes est un combat profondément féministe, elle a notamment dénoncé le féminisme institutionnel anti-prostitution dans un essai-manifeste, Libérez le féminisme ! (sortie septembre 2012).  

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Les « débats » sur le travail sexuel sont souvent prétextes à un déferlement de violence de la part de celles et ceux qui ont compris que pour faire disparaître une catégorie de la population, il faut commencer par trouver les moyens de la faire taire, de discréditer sa parole. En effet, dès que, nous, putes, revendiquons le droit de l'être, le droit d'exercer notre profession en toute légalité, en toute sécurité, nous nous faisons taxer de « minorité », comme si à elle-seule cette appartenance devait discréditer nos revendications. 

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ui, les personnes qui se battent pour leurs droits ont toujours été des groupes minoritaires. Plus exactement, c'est en raison de notre appartenance à une minorité, à un statut dont « on ne rêverait pas pour ses enfants », que nous devons nous battre contre des discriminations perpétuelles, non seulement « officieuses » mais aussi « officielles » : non contentEs de nous stigmatiser en raison de l'usage que nous faisons de notre sexualité, l'arsenal législatif que vous promouvez nous prive pour cette raison de nos droits les plus fondamentaux (droit d'association, droit au logement, droit à une vie privée...).

Nous sommes putes, donc, et en tant que telles, minoritaires. Soit. Cette appartenance à une minorité ne saurait pour autant rendre nos voix illégitimes. Si tel était le cas, bien des combats seraient alors à considérer comme illégitimes : 343 femmes qui réclamaient le droit à l'avortement, n'était-ce pas une minorité ? Les LGBT représentent-ils plus de 50% de la population ? Si les personnes racisées ne représentaient qu'une infime minorité de la population française, serait-ce une raison pour ne pas reconnaître le racisme ? Nous sommes, putes qui réclamons nos droits, minoritaires, de même que tous les syndicats sont minoritaires dans leur secteur d'activité ; et de même que toute organisation autogestionnaire, nous critiquons la notion de « représentativité » et ne prétendrons jamais parler au nom d'autres que nous-mêmes.

 

Nous sommes putes, ce qui signifie pour vous forcément victimes, d'un système économique qui nous marchandise touTEs, d'un proxénète mal intentionné ou encore de notre propre aliénation. Pourtant, nous sommes des femmes, mais pas que, conscientEs des dérives existant à l'intérieur de l'industrie dans laquelle nous travaillons. Pour lutter contre ces dérives, pour lutter pour notre reconnaissance, contre les atteintes à nos droits, nous nous organisons. Sans vous, certes, chèrEs sauveurSEs des femmes : nous sommes pour l'autogestion. Cette organisation des putes pour défendre leurs droits et leurs intérêts de travailleurSEs, vous l'accusez dès lors de ne penser qu'à sa gueule, d'être complices du patriarcat, du néo-libéralisme et de l'exploitation intrinsèque à ces systèmes. Entre « victime suprême de l'exploitation » et « complice du système qui a choisi l'argent facile », vous refusez la diversité de nos situations, et ne nous laissez le choix qu'entre ces deux étiquettes, manière bien habile de rendre notre situation insoluble, et de faire de notre lutte une impossibilité théorique.

 

 

Nous sommes putes, et vous, vous êtes quoi ?

 

Vous vous revendiquez de gauche, et pour cette (honorable) raison, vous participez à la lutte contre l'exploitation des plus oppriméEs, des plus exploitéEs, face à un système néolibéral fondé sur la loi de la concurrence, du mépris de la vie de celles et ceux qui le font fonctionner au profit de celles et ceux qui en tirent tous les bénéfices. Dans cette optique, vous êtes solidaires des luttes syndicales : vous avez conscience que ce n'est qu'en s'organisant entre exploitéEs que l'on pourra, sinon mettre effectivement en acte l'anéantissement souhaité de ce système économique, du moins poser des limites à notre propre exploitation.

 

Vous vous revendiquez de gauche, et à ce titre vous savez vous montrer solidaires DANS les luttes de travailleurSEs, sans faire de distinction entre les exploitéEs qui travaillent dans une branche « respectable » (éducation, santé) ou « nuisible » (industries polluantes, nucléaires). Vous ne les jugez pas en fonction de l'industrie à laquelle ils et elles appartiennent, vous n'exigez pas qu'ils et elles changent de métier afin de rejoindre une industrie que vous estimez plus honorable, vous ne demandez pas leur « réinsertion » mais éventuellement leur « reclassement ». En d'autres termes, vous ne prétendez pas savoir mieux qu'elles et eux ce qui est le meilleur pour elles et eux : vous les soutenez DANS leurs revendications. Vous parlez dans la mesure du possible AVEC elles et eux, et non POUR elles et eux.

 

Vous vous dites, à juste titre, « de gauche » donc : pourtant, face aux travailleurSEs du sexe, tous vos bons réflexes militants s'évanouissent : la solidarité dont vous savez faire preuve avec d'autres travailleurSEs, devient face à nous condescendance et pitié. Parce que nous sommes censées être des pauvres filles qui ne savent pas ce qu'elles font, que votre fierté pleine d'humanisme aimerait sauver, vous méprisez notre auto-organisation, comme si l'on mélangeait lutte pour nos droits À L'INTÉRIEUR d'une industrie dans laquelle les dérives sont en effet nombreuses, et lutte pour que cette industrie perdure en tant que telle. Reconnaissant volontiers votre propre exploitation, vous estimez que la vôtre reste tout de même toujours préférable à la nôtre. Et lorsqu'on a le culot de vous dire que nous sommes, lorsqu'indépendantes, bien moins exploitées que dans bien des activités salariées, vous revendiquez alors fièrement vos parcours de combattantEs dans le dur monde du travail, pour nous faire comprendre que l'on aurait pu, on aurait DÛ faire autrement, et nous reprochez alors d'être moins exploitées que vous, d'avoir choisi « l'argent facile », bref, de n'être que de petites patronnes ayant choisi le mauvais camp dans la lutte des classes, alors même que nous avons préféré nous exploiter nous-mêmes que d'exploiter quelqu'un d'autre.

 

Et c'est là ce qui vous pose problème et explique les incohérences de votre « gauchisme » il me semble : nous avons choisi de nous exploiter nous-mêmes, de n'user que de notre SEUL corps pour travailler. Parce que c'est notre seul corps qu'on exploite, son exploitation n'est pas forcément pire, mais plus visible, que dans d'autres industries ou tout un décors vient faire oublier qu'au bout du compte, c'est toujours notre corps qui est exploité. Dès lors, vous voyez dans notre propre exploitation de notre corps un condensé de l'exploitation du corps des femmes : à partir de maintenant, ce sera non seulement au nom de l'exploitation économique qu'il faudra combattre la prostitution, mais au nom du féminisme.

 

 

Et vous êtes féministes ?

 

Vous êtes féministes, et à juste titre vous vous battez pour que nous, femmes, ne soyons pas réduites à ce que le patriarcat voudrait que l'on soit : réduites à satisfaire les désirs des hommes, désirs sexuels, désirs d'une maison bien tenue et de bons repas pour redonner des forces au courageux travailleur, désirs d'enfants bien éduqués afin d'enrichir le patrimoine familial. Vous vous battez, en tant que femmes, pour qu'il nous soit possible de réaliser nos choix de vie, pour qu'il nous soit possible d'être indépendantes, pour que soit reconnue notre valeur en tant qu'être humain, indépendamment de celles que peuvent nous accorder les hommes en fonction des services (sexuels, domestiques, reproductifs) qu'on leur rend.

 

Vous êtes féministes, et à ce titre vous battez pour que cesse la stigmatisation des femmes, notamment de celles qui osent sortir de leur « rôle social », parce qu'elles ont choisi de ne pas avoir d'enfants, de ne pas se marier, d'aimer une femme, de mettre des pantalons et des pulls amples, de coucher avec qui elles veulent, de se plaindre que leur « non » n'ait pas été pris en compte... Vous luttez pour que les femmes puissent disposer de leur vie, de leurs sentiments, de leur corps.

 

Vous prenez la parole en tant que féministes, en tant que femmes, qui n'ont pas besoin qu'on parle « pour » elle, qui sont responsables, qui n'ont pas besoin de tuteur, car elles savent mieux que quiconque ce qui est mieux pour elles. Face à celles et ceux qui prétendent que si nous sommes lesbiennes, c'est que nous n'avons pas encore trouvé le bon, que si nous avons avorté, nous devons forcément nous en vouloir, vous affirmez haut et fort que ces propos qui n'ont que pour but de nous stigmatiser sont une preuve du machisme de ceux qui les énoncent ; que nous n'avons pas de compte à rendre aux gardiens du patriarcat : « Nous allons bien, merci », « Ne nous libérez pas, on s'en charge ».

 

Vous prenez la parole en tant que féministe, donc ; pourtant, face aux travailleurSEs du sexe qui vous affirment que personne ne les force à exercer leur métier, qu'elles l'ont choisi en toutes connaissance de cause, ayant bien conscience que leur choix est évidemment guidé par des impératifs économiques, par la situation actuelle du monde du travail qui leur ouvre trop peu de portes, vous refusez d'admettre que l'on sait mieux que quiconque ce qui est bon pour nous. Alors que nous vous répétons que « nous allons bien, merci » (ou que si l'on va mal, c'est bien moins à cause de notre métier que de vos discours), vous continuez à vouloir faire de nos choix le symptôme d'un mal-être, vous voulez « comprendre » pourquoi on agit comme ça, vous nous disséquez, exposez nos vies, nos passés, vous les instrumentalisez pour les faire coïncider avec votre idéologie. Ainsi souvent vous faites de notre choix la conséquence d'une enfance violée, comme si les traumatismes que nous avons pu vivre (ou pas) justifiaient de nous considérer aujourd'hui comme des irresponsables à sauver d'elles-mêmes.

 

En tant que féministes, vous vous battez pour que les femmes cessent d'être stigmatisées pour l'usage qu'elles font de leur sexualité : pourtant vous voulez interdire la sexualité tarifée sous prétexte que « la sexualité doit reposer sur le désir et le plaisir partagé ». Vous amalgamez rapport tarifé et viol, ne vous rendant pas compte par là de la violence que vous infligez à celles à qui, malgré leur « non », un rapport a été imposé, lorsque vous les comparez à celles qui ont la possibilité de dire « si mes conditions ne te conviennent pas, dégage ». Vous redéfinissez ce que doit être la sexualité « acceptable », en niant la parole de nombreuses femmes, pour imposer votre propre conception des choses : « la sexualité doit reposer sur le désir et le plaisir partagé ». Pour vous, les choses sont apparemment simples ; pour beaucoup d'autres, la sexualité est quelque chose de complexe, dont l'exploration participe de notre construction identitaire. Vos « désirs et plaisirs partagés », on ne s'y reconnaît pas forcément ; plus exactement, beaucoup de nos expériences ne peuvent se résumer à ces deux seuls termes ; est-ce à dire que nos sexualités sont pathologiques ? Allez-vous proposer que soit ajoutée (si ce n'est déjà fait) la pathologie « prostitution » dans le DSM ? Si l'on suit vos raisonnements, voilà qui serait pourtant une belle avancée féministe, non ?Au nom du féminisme, vous prenez donc une posture stigmatisant certaines femmes, une posture paternaliste et autoritaire.

 

Votre féminisme est donc tout aussi incohérent que votre gauchisme : vous prétendez nous sauver, et pour cela vos mesures phares sont d'ordre répressif ; usant de la méthode toujours employée par les classes privilégiées pour protéger leur ordre à chaque fois qu'il se sent menacé, vous nous envoyez les forces d’État ; pas celles de l’État-Providence, non, mais celles de l’État-Proxénète, qui se fait du fric sur nos passes, de l’État-Raciste, qui se sert de vos discours sur la traite pour renforcer ses politiques migratoires, de l’État-Violeur, qui, parce qu'il considère comme vous que « nous faire violer, c'est notre boulot », refuse nos plaintes et s'octroie des passes gratuites dans les commissariats. Cet État qui a toujours refusé de nous considérer comme citoyennes égales, vous ne faites que renforcer sa légitimité à nous exclure.

 

Vous n'êtes ni vraiment pour le respect de TOUTES les femmes, ni véritablement dans une démarche de lutte des classes. Votre féminisme est bourgeois : il consiste à permettre aux femmes d'accéder aux privilèges de classe. Notre féminisme est révolutionnaire : il consiste à abolir ces classes. Vous vous adressez à nous depuis un îlot privilégié (ou que vous estimez tel), en vous disant que nous nous réjouirions de vous y rejoindre : mais la vérité pourtant est que nous avons préféré devenir putes que devenir vous.


Morgane Merteuil

Notes

[a] Derniers articles de Morgane : http://www.acontrario.net/author/morganemerteuil/

[b] http://www.strass-syndicat.org/

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