Obama tue les travailleurs du sexe

En France, on a un peu parlé de la conférence mondiale contre le sida de Washington, mais très peu du fait que les usagers de drogues et travailleurs du sexe en ont été exclus à cause des restrictions à  l’entrée sur le sol des États-Unis pour ces deux communautés. Les travailleurs du sexe se sont rassemblés à Calcutta pour tenir leur propre conférence, mais aucun media français n’a repris ce qui s’y est passé, malgré le fait que les travailleurs du sexe représentent une des trois principales populations les plus concernées par le VIH dans le monde. 

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Thierry Schaffauser

par Thierry Schaffauser - Dimanche 26 août 2012

Pute, pédé, drogué, ancien d'Act Up, il vit à Paris après une vie à Londres. Il s'intéresse aux luttes putes, pédés, sida, au syndicalisme, et aux questions dites minoritaires en général, mais pas que... Il a coécrit le livre manifeste Fières d’être Putes, et apparaît de temps en temps dans les pages « Comment is Free » du Guardian.  

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En France, on a un peu parlé de la conférence mondiale contre le sida de Washington, mais très peu du fait que les usagers de drogues et travailleurs du sexe en ont été exclus à cause des restrictions à  l’entrée sur le sol des États-Unis pour ces deux communautés. Les travailleurs du sexe se sont rassemblés à Calcutta pour tenir leur propre conférence, mais aucun media français n’a repris ce qui s’y est passé, malgré le fait que les travailleurs du sexe représentent une des trois principales populations les plus concernées par le VIH dans le monde. 

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es organisateurs de la conférence voulaient remercier les États-Unis pour avoir retiré les restrictions au séjour pour les personnes séropositives, mais ils ont oublié que la plupart des séropositifs dans le monde ne sont pas des hommes gays blancs middle class vivant dans des pays riches. Beaucoup de séropositifs dans le monde sont aussi usagers de drogues et/ou travailleurs du sexe, et leur voix pourtant cruciale ne sera pas entendue comme elle le devrait.

En effet, ce n’est pas comme si les États-Unis ne menaient pas des politiques criminelles à l’égard des usagers de drogues et des travailleurs du sexe, et que ces politiques n’avaient pas d’impact dans le monde entier. En plus de défendre la criminalisation des drogues et du travail sexuel, les États-Unis mènent des politiques particulièrement meurtrières.

 

Par exemple, dans de nombreux états des États-Unis, les travailleurs du sexe arrêtés sont enregistrés sur les registres des délinquants sexuels. Chaque fois qu’ils changent de voisinage, ils doivent alerter la communauté par publication dans la presse de leur statut et sont ainsi exclus et discriminés pour le reste de leur vie. Ces fichiers de délinquants sexuels visent surtout les femmes noires des états du sud qui sont arrêtées pour racolage et qui se trouvent déjà dans une situation précaire qui les mènent à utiliser le travail sexuel comme ressource économique.

 

Si vous ne voyez pas le lien direct avec le VIH, vous devriez savoir que très souvent le fait de posséder des préservatifs sur soi est utilisé comme preuve pour caractériser le délit de prostitution. Quand on sait que certaines personnes peuvent faire jusqu’à dix clients par jour, on peut imaginer les conséquences en termes de contaminations.

 

 

Pas de thune pour se défendre

 

Mais les crimes des États-Unis ne s’arrêtent pas à leurs propres frontières. La précédente administration Bush a mis en place une clause anti-prostitution en ce qui concerne l’aide des États-Unis dans la lutte contre le sida via le programme PEPFAR ou pour toute autre aide au développement via le programme USAID. Cette clause interdit le financement de toute organisation dirigée par des travailleurs du sexe, qui reconnait le travail sexuel comme un travail, et qui milite en faveur de la décriminalisation ou de la légalisation du travail sexuel. Seules les organisations qui s’opposent à la prostitution peuvent bénéficier d’un financement.

 

Dans les faits, cela signifie que de l’argent qui soutenait les meilleures interventions issues de la communauté des travailleurs du sexe elle-même n’est plus distribué. Les actions par les pairs éducateurs qui étaient eux-mêmes travailleurs du sexe, ont du être arrêtées, les drop-in centres fermés, et le plaidoyer pour les droits des travailleurs du sexe remis en question. De même, la recherche sur les meilleures réponses adaptées à la prévention VIH et à l’accès aux soins pour les travailleurs du sexe est bloquée, car les résultats des chercheurs contredisent la clause anti-prostitution.

 

Alors que nous savons que les meilleurs programmes VIH auprès des travailleurs du sexe sont les programmes de santé communautaires basés sur des preuves et avec l’implication des travailleurs du sexe eux et elles-mêmes, il est plus difficile pour ces organisations de trouver le financement nécessaire pour continuer d’exister ou de faire réaliser les recherches qui permettent de prouver leur efficacité, et de développer les connaissances sur les meilleures pratiques.

 

Ce sont à la place, des organisations anti-prostitution, voire parfois chrétiennes fondamentalistes qui reçoivent le financement des États-Unis afin de prêcher la réhabilitation des travailleurs du sexe et l’abstinence, pourtant inefficace. Offrir une machine à coudre pour arrêter le travail sexuel n’est efficace seulement si c’est le désir de la personne. Tout comme le « sevrage » des usagers de drogues, on ne peut pas « réhabiliter » un travailleur du sexe contre sa volonté. La plupart de ces programmes sont des échecs car ils ne correspondent pas aux souhaits des personnes qui ont toujours les mêmes besoins financiers et retournent la plupart du temps travailler dans les industries du sexe à la fin de leur « réhabilitation ».

 

Si PEPFAR a pu permettre l’accès aux traitements pour beaucoup de séropositifs dans le monde, il a aussi contribué à davantage de contaminations parmi les travailleurs du sexe, leurs clients et leurs autres partenaires sexuels. Il a contribué à davantage de stigma et de discriminations contre les travailleurs du sexe. Certaines cliniques financées par les États-Unis ont par exemple refusé l’accès aux travailleurs du sexe.

 

 

Génériques bloqués = ✞✞✞

 

Des projets qui se contentent de distribuer des médicaments ou des préservatifs sans connaitre les réalités des industries du sexe et des besoins de ses travailleurs manquent souvent leur cible. Le manque de financement pour le plaidoyer a également des conséquences très graves. Il nous faut de l’argent pour s’organiser et dénoncer les mauvaises lois qui entravent une bonne prévention et accès aux soins. En effet, à quoi sert-il d’aller distribuer des préservatifs si 5 minutes plus tard ceux-ci sont confisqués par la police et utilisés comme preuve de prostitution ?

 

Quand on sait que les États-Unis et l'Union Européenne sont également responsables d’accords commerciaux pour bloquer la production et distribution de médicaments génériques, on comprend à quel point les travailleurs du sexe meurent de ces décisions politiques. 1% seulement de l’aide à la lutte contre le sida dans le monde parvient aux programmes en direction des travailleurs du sexe. La plupart des travailleurs du sexe dans le monde sont soit privés d’accès aux médicaments, à cause des manques de stocks et des pratiques discriminatoires des services de santé, soit ils n’ont accès qu’aux plus anciens médicaments avec les effets indésirables les plus sévères qui rendent très difficile l’exercice du travail sexuel. Les transformations du corps comme les lipodystrophies font perdre des clients. Certains effets rendent la sexualité plus compliquée. D’autres comme les neuropathies empêchent de courir et d’échapper aux raids policiers. 

 

Alors qu’en Nouvelles Galles du Sud, état Australien qui a décriminalisé le travail sexuel et qui offre aux travailleurs du sexe les meilleurs programmes de prévention et d’accès aux soins, aucun cas de transmission via le travail sexuel n’a été enregistré depuis le début de l’épidémie, les pourcentages de séroprévalence au VIH parmi les travailleurs du sexe en Afrique sub-saharienne varient de 40 à 70%. PEPFAR et le gouvernement américain en portent une lourde responsabilité. 

 

 

Rien dans les médias

 

Tous ces problèmes n’ont pas fait la une des journaux français comme ils le devraient. On préfère parler des nouveaux traitements comme prévention qui permettront aux pédés des pays riches de pouvoir baiser sans capote pendant que les putes et autres séropos des pays pauvres continueront de mourir dans l’indifférence. J’espère au moins que les gens apprécieront que ces traitements ont souvent été testés sur le corps des travailleurs du sexe d’Afrique et d’Asie, parfois à leur grand dépends, comme lorsqu’un essai sur des microbicides a augmenté le risque de contaminations au lieu de le réduire.

 

Ces nouveaux traitements seront probablement recommandés auprès des travailleurs du sexe, mais il faut que les organisations de travailleurs du sexe et de lutte contre le sida soient bien conscientes des effets positifs et négatifs de ces nouvelles technologies de prévention et du cadre dans lequel ils seront utilisés. S’ils peuvent fournir une protection quand l’usage du préservatif est impossible à négocier, ils pourraient aussi encourager les clients ou les patrons de maisons closes à mettre davantage de pression sur les travailleurs du sexe pour accepter des rapports sans préservatifs.

 

Si le traitement comme prévention s'avère moins efficace que le préservatif, cela se traduirait par une augmentation des risques et non une diminution. Il est donc très important que les syndicats et organisations de travailleurs du sexe soient suffisamment forts et soutenus pour empêcher ce genre de pressions sur les pratiques de prévention des travailleurs, ou comme le fait le STRASS, de soutenir un travail sexuel indépendant sans patrons.

 

Il est aussi essentiel que les syndicats et organisations de travailleurs du sexe prennent bien connaissance des essais en cours et de leurs implications pour que les effets positifs potentiels puissent être réalisés et que les effets négatifs réduits au maximum. Les travailleurs du sexe ont la capacité et une expertise unique et doivent jouer un rôle important dans la prévention, la recherche et les politiques de santé.

 

Un traitement en prise orale, un gel microbicide, un anneau vaginal ou un vaccin préventif : plusieurs nouveaux outils pourraient s’avérer efficaces pour réduire ou empêcher la transmission du VIH. La plupart sont encore au stade d’essai. Mais un produit qui offrirait une protection continue au lieu d’une capote à changer pour chaque rapport pourrait être un atout pour notre communauté. C’est encore loin d’être le cas, et pour l’instant seul le préservatif offre une protection maximale quand il est utilisé correctement.

 

Surtout, quand la plupart des putes séropos dans le monde n’ont déjà pas accès aux traitements ARV ou aux préservatifs, cela peut paraitre un peu indécent de parler de potentielles nouvelles technologies de prévention qui ne seront de toute façon pas abordables pour les personnes qui en auraient le plus besoin.

 

L’urgence pour les travailleurs du sexe serait déjà que les dernières recommandations de la haute commission mondiale sur le VIH et le droit soient respectées. Cette commission du PNUD recommande par exemple la décriminalisation entière du travail sexuel, des travailleurs du sexe, de leurs clients, et des membres de leur famille.


Thierry Schaffauser

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