Et la jouissance dans tout ça ?
par Vincent Bourseul - Mardi 26 juin 2012
36 ans, intéressé par la lutte contre le sida et particulièrement par le discours de prévention. Psychologue clinicien et psychanalyste à Paris.
La soirée débat qui était organisée mardi 19 juin, au Tango, par Hervé Latapie, dans le cadre de l'Université Populaire LGBT toute naissante, mérite quelques commentaires. En premier lieu, il faut noter que cette initiative a réunit pour la première fois depuis longtemps, dans une même salle, nombre de personnes impliquées dans la lutte contre le sida dans la communauté gay (une centaine), nombre de professionnels et de militants qui se connaissent depuis longtemps dans l'ensemble, des nouveaux aussi. Ce n'est pas désagréable de revoir certaines têtes perdues de vue. Ce n'est pas inutile non plus de tenter une réflexion collective, même si l'affaire est laborieuse. Enfin, ce n'est pas perdu d'avance que de renouveler les efforts pour parler de ce dont on ne parle plus très souvent.Â
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t c'était bien l'ambition de cette invitation, sous le titre « 30 ans après, quelle prévention pour les gays ? - le sida s'invite à la Gay Pride », que de tenter d'ouvrir ou de réouvrir la discussion qui semble éteinte à propos du sida chez les gays. Disons-le d'emblée, plusieurs choses délicates n'ont pas été dites, de mon point de vue, durant cette soirée, ce qui n'entache pas son succès en termes de fréquentation et de médiatisation. C'est sans doutes que cette réunion devait réintroduire les questions avec tact et pudeur, et qu'il faudra s'y reprendre à plus d'une fois pour renouer des dialogues productifs entre tous les acteurs concernés, entre eux, avec le public. Pas facile de réduire les écarts qui se sont constitués ces quinze dernières années, entre les militants restants, les associatifs, les professionnels de la profession, Monsieur Tout Le Monde... Ce qui s'est passé durant cette soirée, ou plutôt ce qui ne s'est pas passé a eu cependant de l'effet, un effet de manque. Et comme on dit, du manque naît le désir ...
Je ne vais pas parler d'Ipergay, tout a été dit ou presque et répété à ce sujet, il n'y a plus que ceux qui ne veulent rien entendre pour continuer de poser des questions. Une remarque néanmoins, cet essai aura eu le mérite de mettre en lumière la faiblesse des discours actuels en matière de prévention, leurs fondements et la nécessité de prendre appui sur des éléments plus solides, plus scientifiques. Je préfère parler pour le moment de la grande oubliée de la soirée, et ce n'est pas la première fois : la jouissance. Pas moyen que la jouissance soit parlée, ni même évoquée, ou bien à la dérobée et jamais sans susciter une réprobation morale immédiate dans la discrétion de la foule. Un malheureux s'y est risqué, il s'est trouvé automatiquement rabroué. Dans la prévention du sida, la question de la jouissance est systématiquement associée à la question des revendications de « certains plaisirs » qui seraient situés au-delà des « contraintes raisonnables » liées à la prévention, que certains vivraient alors comme une méchante « voleuse de jouissance ». Nous savons bien comment cette opposition étroite ne nous mène pas loin : la jouissance contre la prévention, la capote contre le bareback... Et au beau milieu, des tas de gens un peu perdus dans le brouhaha général. Car il y a bien de la jouissance échangée et perdue dans la prévention, et il faut considérer ceci avec soins. Mais elle ne peut pas être définie seulement à l'aune du plaisir, de la liberté sexuelle revendiquée, ou de sa restriction sanitaire. Reprenons le fil pour la situer différemment que dans le sens commun.
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Il n'y a pas si longtemps, la communauté gay a eu un premier grand rendez-vous tonitruant avec la question de la jouissance, dans le champ de la lutte contre le sida, c'est le moment où les polémiques autour du bareback ont fleuri, au tournant des années deux-mille pour le dire vite. Tout le monde ou presque s'accorde aujourd'hui à dire que cette rupture dans l'histoire de l'épidémie chez les gays a été largement ratée, et de tous les points de vue en jeu. Les conséquences restent encore difficiles à évaluer, même si certains mouvements actuels paraissent en être des échos ou des ricochets. Depuis, pas question d'aborder ce dossier brûlant sans risquer le bannissement éternel, ce qui ne facilite pas la vie des séronégatifs, ni celle des séropositifs. Cela ne facilite pas non plus que les dimensions psychologique ou psychique soient prises en considération sérieusement. Il y a pourtant beaucoup à dire, le travail ne manque pas.
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Depuis le bareback, d'autres événements ou phénomènes se sont produits et se produisent encore, qui portent la jouissance en leur cœur. Malheureusement, elle n'est abordée le plus souvent par les associations ou Monsieur Gay Tout Le Monde, que par l'une ou l'autre de ses figures les plus courantes, à savoir sous les traits du risque ou ceux de la menace, jamais pour ce qu'elle est : sans forme, indicible, déroutante, insaisissable. C'est d'ailleurs dans cette veine que la réduction des risques (RDR) appliquée au sexe rate l'essentiel de ce à quoi elle s'intéresse à force de l'ignorer, tout en emplissant son discours de foutre comme la promesse d'un plaisir sexuel reconsidéré à sa valeur, comme si la jouissance avait un visage. Elle ne se confond pourtant pas avec l'orgasme et ses secrétâts. Et comme à chaque fois qu'elle est maladroitement refoulée, elle nous revient depuis un autre lieu, avec plus d'énergie encore. Désormais, nous faisons face à une émergence violente, et même ultra-violente de la jouissance dans la communauté gay par la voie de la consommation des drogues dans un contexte sexuel. Ceci concerne tout à fait l'épidémie de sida chez les gays, et même si ces « comportements »  ne concernent pas la majorité, surtout s'ils ne concernent qu'une minorité.
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Jouissance ≠dépendances
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Comment pouvons-nous réfléchir aujourd'hui aux situations si difficiles, et si périlleuses que certains gays vivent, entre excès et grave dépendance au produit, entre perte de sens et aliénation à une sexualité mécanique, entre rupture sociale et exclusion communautaire ? Depuis quelque temps, nous rencontrons (dans les cabinets de « psy », dans les services hospitaliers) des dépendances graves au GHB, des consommations de méphédrone aux conséquences lourdes, le développement de la pratique d'injection, l'exploration sans fin des limites corporelles et psychiques... Ces réalités fracassantes se conjuguent avec une jouissance excessive, de celle qui n'a pas de bornes, de celle qu'on ne parvient pas à dire avec des mots ! Elle doit pourtant être entendue malgré tout. Car elle n'est pas un but en soi, pas plus un moyen d'exister. La jouissance, ici, commande, pour le meilleur et pour le pire — sans distinctions — celui qui s'y propose ou celui à qui elle s'impose. Elle peut être même capable d'ignorer le désir, emportant loin des repères habituels et des envies librement consenties.
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Mais quel rapport avec la lutte contre le sida ? Il est simple, invérifiable scientifiquement parlant, mais ceci semble se confirmer : la plupart de ces hommes que nous rencontrons, ceux qui vivent les situations les plus douloureuses, sont le plus souvent séropositifs au VIH, parfois au VHC aussi. Qui voudrait interpréter le lien de cause à effet que cette juxtaposition laisse apparaître, ferait une grave erreur : Il n'y a pas de lien entre le VIH comme facteur de risque et la consommation de drogues et ses éventuels excès. Le lien réside dans les histoires, d'abord subjectives, que ceux qui les vivent veulent bien raconter. C'est un lien de paradoxe entre la réalité physiologique d'un virus que les traitements tiennent en respect et l'imaginaire, toujours galopant, d'une épidémie qui continue d'accabler, au un par un, ceux sur qui elle tombe, alors même qu'ils ne sont plus attendus d'en parler dans la sphère dite de la communauté. Les effets de la séropositivité d'aujourd'hui, après les « années deux-mille — années bareback », peuvent nous en apprendre un rayon. Soutenons le paradoxe, il n'y a jamais eu autant de séropositifs, et le vécu de la sérophobie dans la vie sexuelle et affective semble n'avoir jamais été aussi dur à supporter. Dans le même temps, les peurs irrationnelles et les comportements de rejets ou d'ignorance volontaire se maintiennent, à contrario des données scientifiques actualisées. Plus encore, alors que l'offre en matière de plaisirs augmentés par l'entremise des produits psychoactifs n'a jamais été aussi forte chez les gays, ceux-ci n'ont jamais été aussi peu compétents en matière de drogues. Plus généralement, il n'y a jamais eu autant de risques pris, dans une presque égalité de pratique. Une question s'impose : est-ce seulement de la surenchère ou bien cela raconte-t-il autre chose ?
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Ceci invite à penser que le fond de commerce imaginaire du sida n'a pas disparu, parce qu'il est un moteur à la liquidation de la violence, aux confins des plaisirs, quand ceux-ci fleurtent avec la haine et la destruction. Inutile de lire ici que le pathos règne en maître, il n'est pas question de cela. Mais il faudra tout de même faire une place au coté obscur de La Force, à certaines dimensions de la jouissance. Car parler de tout cela, c'est parler de choses désagréables que la plupart ne veulent pas entendre. C'est sans doutes parler de l'horreur de la séropositivité quand elle est rejetée. Parler de tout cela, c'est parler des besoins de certains de doper chimiquement la sexualité, pour renouveler un érotisme aux des envies sexuelles évanouies, aux érotismes éculés. C'est aussi parler de l'identité GAY et de ses rapports à la jouissance, que personne n'ose affronter pour la défaire comme d'autres se sont employé à défaire le genre, alors que ceci serait salvateur pour nombre d'homosexuels qui n'y trouvent plus le support que d'autres y ont trouvé en leur temps, pour s'y cogner violemment avec tous les risques que cela comporte.
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La reconnaissance de soi, qui passe aussi par la reconnaissance de la jouissance à l'œuvre — sous ses diverses dimensions — dans la sexualité, ne passe pas que par l'égalité des droits, mais aussi par l'épanouissement d'une sexualité éclairée, une sexualité un peu savante d'elle même. Nous ne sommes pas là dans des histoires de représentations sociales ou je ne sais quelles autres caractéristiques identitaires qu'une boîte de com pourrait bien prendre en considération pour inventer une énième stratégie d'intervention publicitaire et de prévention chez les gays. Nous sommes là aux abords de la vie psychique, celle qui demande à être parlée. Un jour peut-être, ce qui sert de communauté s'y intéressera un peu... ou pas.
