Les gays sont des suiveurs

Les gays sont des suiveurs. Contrairement à l'idée généralement acquise, selon laquelle ces derniers sont des prescripteurs, toujours à l'avance sur beaucoup de choses, les gays sont désormais bloqués dans un mutisme face à leur sexualité et leur place dans une société qui encourage leur non-engagement. Ils attendent sûrement un signe fort. Mais personne ne veut lancer ce message fort, par peur du conflit, et nous sommes pris au piège de l'attente sur le mariage gay et l'homoparentalité. Une revendication perverse : nécessaire pour tous, applicable par un tout petit nombre.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Lundi 25 juin 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Les gays sont des suiveurs. Contrairement à l'idée généralement acquise, selon laquelle ces derniers sont des prescripteurs, toujours à l'avance sur beaucoup de choses, les gays sont désormais bloqués dans un mutisme face à leur sexualité et leur place dans une société qui encourage leur non-engagement. Ils attendent sûrement un signe fort. Mais personne ne veut lancer ce message fort, par peur du conflit, et nous sommes pris au piège de l'attente sur le mariage gay et l'homoparentalité. Une revendication perverse : nécessaire pour tous, applicable par un tout petit nombre.

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es mouvements politiques LGBT que j'ai pu suivre dans ma vie montrent tous la même chose. Quand une idée nouvelle arrive, elle est combattue par l'ensemble de la communauté LGBT. La nouveauté dérange foncièrement une grande partie des gays qui véhiculent ainsi le ras-le-bol face à l'avalanche des nouvelles sollicitations de chaque jour. Les autres, la grande majorité, n'est au courant de rien. Une initiative militante est mise au même niveau qu'une nouvelle vidéo sur Facebook. Les années passent et rien n'est initié en matière de prévention sida parce que l'on préfère ne rien avoir plutôt que faire l'effort d'assimiler un nouveau message.

Cette communauté est toujours sans leader. D'un côté vous avez Romero qui cumule les fonctions à la tête du CRIPS et Nicolas Rodier qui fait avancer les contrats du Refuge, sans la moindre critique. Vous avez l'Inter-LGBT qui parle avec des mots si policés qu'on dirait que ça sort des couloirs du PS. Vous avez Sidaction qui ne dit rien de spécial (allez sur leur site, pas de news nouvelle depuis le... 15 mai dernier). Et au milieu toute une nouvelle génération qui s'en fiche totalement, qui attend son tour pour formuler ses demandes, mais qui laisse passer les années sans vraiment intervenir. Ils se spécialisent dans ce que l'on appelle la compassion idiote. Les gays sont des joiners.

 

Les gays sont des suiveurs parce que lorsqu'on crée Act Up, il y a 25 ans, il leur faudra plus de 5 ans pour rejoindre en masse les manifs du 1er décembre. Ils se croyaient à l'avance mais ils sont descendus dans la rue quand tout le monde le faisait, par conformisme. Quand Têtu fut lancé, il leur a fallu des années pour reconnaître la valeur du magazine et ce furent aussi les premiers à le délaisser lorsque la banalité du consumérisme gay s'est imposée. Quand le grand débat du bareback a explosé, ils se sont tenus très largement à l'écart, appréciant un rush de schadenfreude comme jamais (lorsqu'on prend du plaisir à voir quelqu'un souffrir, le cerveau s'allume exactement comme quand on apprécie de la bonne nourriture ou quand on gagne une compétition). Quand le mariage et l'homoparentalité deviennent la priorité, ils laissent faire ceux qui sont en première ligne s'attaquer aux avocats et témoigner à la télé. Quand il y a tabassage de gays ou de lesbiennes dans une ville, ils ne manifestent pas leur colère. Quand il faut inventer de nouvelles pratiques militantes sur Internet, ils se limitent aux flashmobs. 

 

Le sida est mort dans les têtes des gays ou du moins veulent-ils le faire croire. Pourtant les contaminations chez les HSH restent soutenues, plus de 200 fois plus importantes que chez les hétérosexuels. Les livres sur le sida ne se lisent plus. Mais ils ne sont pas seuls. Dans les hôpitaux et les facultés, très peu de nouveaux soignants se dirigent vers cette spécialité, pourtant riche en connaissances. Le milieu associatif est toujours en crise. L'éducation sexuelle dans les lycées et les facultés est au point mort alors que cette sexualité n'a jamais été aussi explosive. Bref, le legs historique et social du sida part dans les égoûts et nous perdons ainsi une expertise et un leadership presque unique en Europe. On associe systématiquement engagement militant et ringardise alors des études montrent que l'on est plus heureux lorsqu'on participe à un groupe politique, quand on vote et on s'engage.

 

Nous sommes à peine quelques dizaines en France à se poser intérieurement la question du leadership de ce mouvement LGBT et la très grande majorité des gays attend un message, un symbole. Tant que vous n'envoyez pas aux gays un signe clair qui fasse consensus, ils vous ignorent. Ils regardent ailleurs. Ils font semblant de ne rien voir et cachent leur séropositivité. C'est ça le suivisme gay. Chaque personne qui cache son statut VIH, c'est une impasse. Et c'est ce que nous vivons depuis des années maintenant. Et chaque année 3500 gays s'ajoutent au nombre total de séropos dans notre pays, séropos qui n'ont jamais été aussi nombreux comme le souligne Vincent Bourseul. Et le pire, c'est qu'ils ne s'identifient plus en tant que séropos. Ils mettent ça dans le domaine de la vie privée, eux aussi, comme les DSK et les Descoings de ce monde. Normal, c'est ce que la société des riches leur dit. Etre riche aujourd'hui, c'est avoir le moyen de défendre sa vie privée. Et les gays, même s'ils ne sont pas tous riches, bien sûr, apprécient ce retour bling bling vers le secret. Un effet pervers de la crise, sûrement.


Didier Lestrade

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