Choisir sa solitude

Je l'aimais bien, ma solitude. Je l'avais durement acquise je dois dire, et elle était le fruit d'un patient travail de renoncement à ma « vie d'avant ». Fondamentalement je suis un fêtard, et de la catégorie de ceux qui vont jusqu'au bout, repoussant longtemps après que le jour se soit levé et que les autres aient jeté l'éponge, les limites de la déglingue quitte à faire n'importe quoi, quitte à s'en bouffer les doigts, quitte à se brûler gravement. Longtemps je me suis cherché, ou j'ai cherché l'autre ou l'absolu ou Dieu ou je ne sais quoi dans ce jusqu'au bout du bout, dans cet effondrement du raisonnable sous les coup de boutoir de l'extrême ivresse qui se vautre dans la lumière et l'absurde et la crasse à trois heures de l'après-midi, dans la tendresse la défonce ou la violence, dans cet acte de reconnaissance fraternelle, tribale lorsque le regard se pose sur celui d'en face et signifie «toi aussi, tu es encore là, avec dans les yeux cette même drôle de lumière où je me trouve enfin, ô mon semblable, ô mon frère »...

filet
D J S P

par D J S P - Dimanche 17 juin 2012

Chrétien, gay, frontman d'un groupe electro-rock, DJ, clubber, raver, D J S P est un équilibriste sans fil, un skater sans skate, un professionnel du grand écart voire du cul entre deux chaises. Engagé professionnellement auprès de malades psychiques, il a lui-même fait l'expérience du big crash mental. Mais qu'importe la violence avec laquelle on s'écrase : ce qui compte c'est l'élégance avec laquelle on se relève.

filet

Je l'aimais bien, ma solitude. Je l'avais durement acquise je dois dire, et elle était le fruit d'un patient travail de renoncement à ma « vie d'avant ». Fondamentalement je suis un fêtard, et de la catégorie de ceux qui vont jusqu'au bout, repoussant longtemps après que le jour se soit levé et que les autres aient jeté l'éponge, les limites de la déglingue quitte à faire n'importe quoi, quitte à s'en bouffer les doigts, quitte à se brûler gravement. Longtemps je me suis cherché, ou j'ai cherché l'autre ou l'absolu ou Dieu ou je ne sais quoi dans ce jusqu'au bout du bout, dans cet effondrement du raisonnable sous les coup de boutoir de l'extrême ivresse qui se vautre dans la lumière et l'absurde et la crasse à trois heures de l'après-midi, dans la tendresse la défonce ou la violence, dans cet acte de reconnaissance fraternelle, tribale lorsque le regard se pose sur celui d'en face et signifie «toi aussi, tu es encore là, avec dans les yeux cette même drôle de lumière où je me trouve enfin, ô mon semblable, ô mon frère »...

I

l a fallu quitter cela, d'urgence, puisque je suis foncièrement un vivant, et qu'au bout de cette quête il n'y a que la perte, la destruction des liens d'amour, la folie et la mort. Un soir de décembre au terme de deux années de rush sérotonique tous azimuts, tout s'est effondré, et durant dix-huit mois de ce que les médecins appellent une « dépression nerveuse majeure » (mais que ces mots sont vains à retranscrire l'intimité et la permanence de la souffrance et de la peur !) j'ai vécu aux frontières du monde. Et la solitude a fait son nid. Puis ma lumière s'est rallumée, presque brutalement, après deux années de médication lourde, de séjours en clinique et de désespoir. En deux mois, la joie était revenue, et la force, et l'appétit, tous les appétits. J'ai alors quitté T. mon boyfriend de l'époque, bien qu'il ait veillé patiemment sur moi pendant ces presque deux ans de ténèbres, parce que notre relation sous sa forme amoureuse était devenue une impasse, une asphyxie. La dernière fois que nous avons fait l'amour je crois que c'était à Rome. J'aime ces symboles.

À partir de ce moment j'ai pu recommencer à construire, et construire seul. Bâtir une vie dont le centre ne soit pas une vrille. Je suis chrétien, catholique, et j'ai fait le pari le plus fou qui soit : puisqu'il était évident que Dieu s'était impliqué dans le processus de guérison psychologique qui m'advenait comme une irrépressible invasion lumineuse, le cœur même de ma nouvelle vie serait l'amitié avec Lui, et la recherche inlassable de Sa face. La solitude a une large part au cœur d'un tel choix de vie. Ce n'est pas le vide, ce n'est pas l'absence de signification et de but que l'on expérimente souvent lorsqu'on est seul : c'est accepter, résolument, oui, d'entrer dans le silence d'une Présence qui, à elle seule, suffit et offre tout ce qu'on avait cherché dans la frénésie, l'excès, la fureur et le bruit. C'est apprivoiser progressivement la solitude métaphysique qui est le lot de chaque personne humaine, conséquence de notre unicité. L'apprivoiser et en venir à la chérir en comprenant qu'elle est le lieu où se déploie l'amour le plus fondamental, le seul dont nous ayons absolument besoin, celui qui nous fonde, celui sans lequel nous n'existerions tout simplement pas. Au cœur du cœur du cœur de ce que je suis, il y a l'amour. Cela suffit. Si je peux demeurer là, non seulement je n'ai pas d'autre besoin, mais encore : je peux le partager, le transmettre. Et c'est ce que je faisais.

 

Donc j'étais seul. Pas très visiblement d'ailleurs, puisque j'ai toujours été impliqué dans des projets collectifs, et que je continuais à voir mes amis, je ne suis pas non plus devenu ermite. Mais il y avait en moi quelque chose qui me poussait à fuir les personnes et les situations « limites », et Dieu sait qu'elles sont nombreuses dans le secteur artistique où je gravite. Donc j'ai fais pas mal de tri dans mes activités et relations, pas pour des raisons morales d'ailleurs, mais simplement parce que je savais posséder quelque chose d'infiniment plus précieux que tous les délires où on aurait pu m'entraîner, et que je ne voulais rien gâcher de mon trésor. J'ai donc commencé à mener une paisible vie d'ours dans sa tanière, qui observe semi-peiné semi-amusé le monde autour de lui faire n'importe quoi et partir en couille. Et qui prie pour que ça finisse par se passer bien, pour tout le monde. Ça avait comme conséquence assez cool que mon espace devenait un espace de repos, et pas seulement pour moi. J'ai commencé à devenir quelqu'un sur qui on peut s'appuyer, près de qui on peut souffler, même si c'est pour repartir de plus belle, tant pis, c'est toujours ça de pris, puis maintenant tu sais où ça se trouve, reviens quand tu veux.

 

Didier Lestrade me faisait tout récemment remarquer qu'on trouvait dans ma vie tout un rapport aux addictions, que je n'avais pas réglé. Et si pour une part je pense qu'il a raison, et que c'est à un niveau psychologique un problème que j'ai éludé, il y a pourtant autre chose. Je crois que l'indépendance est un fantasme contemporain. Que nous le voulions ou non nous sommes tous, d'une manière ou d'une autre, dans une situation de dépendance, and no man is an island : la vraie question ce n'est pas d'être indépendant, mais de quoi, de qui j'accepte de dépendre, est ce que c'est un bien qui me transcende et me tire vers le haut, ou un bien relatif qui va me clouer au sol si j'y mets trop de moi-même, si j'en fais une idole en fait. J'ai la conviction profonde que ce que nous appelons des addictions, et là on peut énumérer, l'alcool, les drogues, le porno ou le sexe surconsommé, la bouffe, les fringues, l'argent, la reconnaissance, et même telle ou telle personne « sans qui nous ne pourrions pas vivre », et j'y ajouterai encore la politique et la religion lorsqu'elle est mal vécue, tout ça n'est qu'un voile que nous jetons pour essayer de dissimuler au regard du monde mais surtout au notre, le lieu essentiel de notre solitude. Notre désert intérieur. L'infini au dedans qui sans cesse nous appelle. Oui c'est une blessure, et je crois, sans vouloir prêcher pour ma paroisse, que les gays y sont particulièrement sensibles. Mais c'est aussi le lieu où habite en nous ce qu'il y a de plus grand. Pardon les filles mais... le trou que nous essayons de combler en nous comportant comme de petites connasses consuméristes soumises exclusivement à leurs pulsions et impulsions, c'est la maison de Dieu. On aimerait bien rester à la surface et continuer à jeter des trucs et des machins dedans en se disant qu'un jour on finira bien par trouver la bite ou la paire de pompes ou la molécule ou le sentiment amoureux qui conviendra pour colmater l'orifice. Sauf que non, parce que c'est sans fond, et ce qui nous est demandé... C'est d'y plonger.

 

J'avais donc, non seulement accepté d'être seul, mais aussi compris que consentir à vivre avec cette dimension de solitude qui parfois vous bouffe légèrement quand les petites et les grandes cicatrices tirent un peu, c'est descendre dans un espace sûrement pas tout à fait calibré au normes du confort occidental moderne, laïc et obligatoire, mais un espace où, putain, on respire à pleins poumons, et où il y a de l'air pour tout le monde. Mais je ne savais pas à ce moment là à quel point j'étais fragile et combien je pouvais, rapidement, me retrouver exposé. C'est très simple : il suffit d'être trahi par la seule personne à qui vous aviez confié les clefs de la demeure intérieure, avec pour mission de vous aider à en prendre soin. Il suffit que cela se produise au moment où votre père meurt d'un cancer du poumon. Bref, il suffit que vous cessiez de voir la finalité des choix que vous avez faits et soudain votre solitude devient un non-sens, une prison. Vous n'avez plus la force, la force vous a déserté comme le sang et la vie coulent des plaies d'un poignardé à mort. Soudain vous commencez à souffrir, et la souffrance vous exproprie, parce que ce lieu vous ne le supportez plus. Ce que vous aviez choisi, ce qui faisait votre paix, devient soudain l'aiguillon qui vous harcèle. Vous tournez en rond comme un ours en cage. De plus en plus vénère, la bête. Vous commencez à faire des conneries en embarquant ceux que vous aimez dans votre tumulte. Vous revenez sur vos décisions et vous brisez des cœurs. Vous recommencez à fricoter un peu avec la dope, vous picolez, vous draguez sur le net, vous vous tapez le mec de votre meilleur ami et vous crevez d'envie de recommencer, vous faites n'importe quoi, votre solitude hurle, elle vous fait mal, vous approchez la quarantaine et la solitude vous dit « tu n'as que moi et tu n'as rien accompli »... Vous commencez à vous faire peur en fait.

 

Suffisamment peur pour, peut-être, faire un pas de côté. Ce matin je me sens comme de retour sur la berge, complètement essoré mais aussi avec cette drôle de paix qui est, je crois, la force qui fait qu'on se reprend en main. Sur mes enceintes c'est Antony Hegarty qui chante parce que c'est lui la voix des grandes souffrances et des grandes consolations. J'entends la solitude qui me parle, elle a changé de voix, c'est à nouveau comme une intonation amie. J'ai assez peu d'options devant moi, c'est comme dans le Deutéronome : choisis la vie ou la mort... Pas mal d'amitiés cabossées par mes conneries, à réparer. Un big crush impossible et dangereux, à gérer et à transformer en autre chose (et ça va pas être simple, Dieu sait que ce mec me rend dingue). Un amour que j'ai explosé en vol, une histoire qui va devoir se raconter autrement, on ne sait encore pas trop comment... Le lent ré-apprivoisement de la solitude. Réapprendre à percevoir les rythmes infimes, délicats, tendres, de l'amour de Dieu... Ses souffles. Tout ce qui a fait que j'ai pu être un mec fiable, posé, intérieurement uni, un jour.

 

Je la connais bien, la solitude. C'est la vieille copine de ceux qui on accepté de ne ressembler à personne, de regarder en face leur unicité à la fois comme force et comme vulnérabilité. C'est une amie pas facile, exigeante, un peu dangereuse, comme une haute montagne peut-être mortelle si on se met soudain à regarder en bas ou à vouloir redescendre dans la vallée alors qu'on est encordé à flanc de paroi. C'est une épreuve à laquelle on doit se mesurer un jour ou l'autre parce que, pardon pour le cliché, mais on naît seul, on meurt seul et foncièrement, essentiellement, là où c'est important, on vit seul. Sinon on ne deviendrait pas complètement dingue à chaque fois qu'on découvre quelqu'un dont on pense qu'il va comprendre ce qui se joue dans notre solitude. Je regarde le temps que je passe à inventer des ruses d'apache pour essayer de la contourner, les heures cramées sur les réseaux sociaux ou le net pédé, ou dépensées à faire des choses dont le but est au fond un jour d'atteindre quelqu'un qui me reconnaisse et me comprenne : c'est déjà un mode plus noble de gérer la solitude que le cumul d'amis bidons sur Facebook (pardon pour les quelques vrais), mais il y a encore derrière ça un désir fusionnel, l'illusion de pouvoir colmater la brèche, et toutes ces blagues platoniciennes sur la « moitié » égarée dont notre conditionnement est pétri. Il n'y a pas de « moitié », il n'y a que des autres, et aimer ce n'est pas chercher à remplir un vide, c'est aller vers un autre en acceptant de lui montrer la fragilité douloureuse et belle qui a poussé, justement parce qu'on a accepté que le vide soit notre inévitable trésor. Aimer ce n'est pas cesser d'être seul, c'est être assez réconcilié avec sa propre solitude, pour pouvoir en accueillir une autre, sans prétendre la remplir ou la supprimer.

 

J'aime la figure du samouraï, du guerrier spirituel. Il est seul, il est en paix avec sa solitude, elle est devenu comme un espace de calme et de silence qui l'entoure et protège toutes les dimensions de son humanité. Il peut prier, il peut admirer un arbre, travailler, il peut aimer et protéger ceux qu'il aime. Sa solitude est un bouclier. C'est un peu ce que j'avais conquis. C'est ce que j'ai perdu maintenant, et c'est pourquoi je souffre. C'est ce que je veux retrouver, avec le bénéfice de l'expérience, aussi douloureuse soit-elle, partant du principe certes basique mais vrai, selon lequel ce qui ne me tue pas me rend plus fort, pas fort comme un mec blindé qui aurait calfeutré toutes les entrées, inaccessible, mais comme quelqu'un qui est allé un peu plus loin dans l'acceptation de sa fragilité, et qui est au clair avec ça maintenant. Ça me paraît un bon programme pour aborder la quarantaine qui se profile déjà. La passion apaisée. Les responsabilités identifiées et choisies. Rebâtir un espace assez large pour qu'on puisse s'y reposer le temps nécessaire.

 

All is loneliness in front of me. And I feel fine.


D J S P

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