Je ne sais pas comment te trouver (f)
Nous avions identifié que la télévision nous isolait. La télé remplaçait des activités communes telles que le chant et la danse, ou même simplement le fait de se rencontrer pour se parler, et aucun d'entre nous n'aimait ça. Mais le seul solitaire radical qui s'est débarrassé de son poste de télévision n'a pour autant pas retrouvé ses occupations passées. Il se retrouva tout seul. Parce qu'il se trouvait entouré d'amis qui n'étaient plus disponibles pour chanter et danser parce qu'ils étaient tous à regarder la télévision.
Ce fut la première fois j'ai réalisé que la technologie pouvait être une source d'isolement, et rappelez-vous, on était juste en 1986. On venait juste d'avoir une quatrième chaîne.
Ce qui est arrivé depuis, vous le savez tous. Les gens n'ont pas, en masse, décidé de se débarrasser de leurs télés. Les téléviseurs sont devenus plus grands, meilleurs. On en a mis dans les chambres des enfants, on a acheté des télés portables, des magnétoscopes et des DVDs pour continuer à regarder la télévision, même quand il n'y a rien à regarder sur les 200 chaînes maintenant disponibles. On a la vidéo sur demande et des films par le biais bit torrent et les iPhones sur écouteurs, afin que, même dans la rue, on puisse vivre dans un cocon de divertissement, isolé des autres êtres humains comme à la maison.
Nous avons eu les ordis aussi. À Cambridge en 1986, il y avait une seule façon de rencontrer d'autres hommes gays — ça s'appelait un pub. Si ! C'était un pub ringard avec des boules à facettes et un travelo effrayant avec l'eyeliner glitter qui vous contrôlait à la porte pour s'assurer que vous étais vraiment pédé avant de vous laisser entrer. Mais à l'intérieur, c'était un lieu amical qui déménageait. Des lesbiennes mixaient dans un coin de la sale les derniers disques de Stock, Aitken & Waterman, les gens faisaient du billard à l'arrière. Si vous étiez timide, c'était pas grave parce que tout le monde était là le vendredi soir, l'endroit rempli parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire, on était obligé de rencontrer quelqu'un.
Vous pouviez rencontrer quelqu'un au bar. Quelqu'un disait: « Désolé, vous êtes devant moi? » et si c'était un mec mignon, vous répondiez : « Oui, mais passez devant, you're welcome. » Ensuite il sourirait et il vous offrait un verre. Ou à la table de billard, quelqu'un demanderait « Tu joues le gagnant? » et si le gagnant était mignon, on répondrait « Ouais. »
En 1986, une fois que vous aviez partagé un verre avec quelqu'un, il y avait une chance sur deux pour rentrer à la maison avec lui, et en 1986 une fois vous êtes allé à la maison avec lui, il y avait une probabilité de cinquante pour cent que vous sortirez avec lui pendant une semaine, ou un mois, ou un an.
Minitel ≠ Internet
En 1991, je suis parti vivre à Nice. L'Ascenseur (la porte d'entrée du bar était une porte d'ascenseur récupérée) avait aussi une table de billard et j'y ai rencontré mon premier petit ami Français, (ça a duré trois semaines), puis mon deuxième copain Français (ça a duré cinq ans). Les gens semblaient utiliser le Minitel pour rencontrer des gens, mais j'ai essayé et ça n'a rien donné. Aller dans un bar sympa était encore, en 1994, la meilleure façon de faire.
Mais le Minitel est devenu Internet, et en 1997 quand je me suis séparé de lui, l'Ascenseur était à moitié vide, et quelque chose d'embêtant s'était passé: les gens avaient cessé de se parler.
J'ai essayé d'y revenir à plusieurs reprises, mais je restais assis au bar tout seul à caresser une pinte de bière, puis, gêné par le silence, je la buvais d'un coup et je rentrais chez moi.
Je me suis inscrit à GayVox et j'ai trouvé plein de mecs mignons qui semblaient demander rien d’autre qu’un homme comme moi. Les gens semblaient être assez gentils, mais quand je les rencontrais, ils n'étaient pas comme ils s'étaient décrits, et chercher un petit ami est soudainement devenu un processus fatiguant. En ligne, ils étaient tous en forme et émotionnellement stables. Dans le monde réel, soit ils ne venaient pas au rendez-vous, soit ils étaient déprimés ou mal élevés ou obsédés par eux-mêmes ou accros des rencontres fraiches. Heureusement, un ami de l'époque de l'Ascenseur m'a présenté à un mec - ça a duré deux ans, mais a fini par terminer parce qu'il préférait la compagnie d'une bouteille (ou trois) de rosé.
En 2008, l'Ascenseur a été transformé en sexclub appelé l'Eagle, une backroom avec un sol collant de foutre a remplacé la table de billard. J'y suis allé, juste au cas où la clientèle amicale serait toujours là, mais tout le monde était parti. Un homme triste avec une lipodystrophie très marquée m'a dit qu'il n'allait pas à l'Eagle pour « rencontrer des gens » mais m'a proposé à la place de me baiser dans la backroom. Qu'il n'ait même pas envisagé que le fait de baiser avec quelqu'un soit une forme de « rencontre » m'est apparu comme un signe des temps. Je n'ai pas accepté son offre et je ne suis plus jamais revenu.
iPhone ≠ Ordinateur
Et maintenant nous sommes en 2012. J'ai eu des comptes sur Grindr, Scruff, Gayromeo, Gaydar, Recon, Bearwww, Guardian Soulmates et OkCupid (ooh, je vous entends dire — je n'ai pas encore essayé celui-là) et pourtant je suis seul depuis quatre ans.
Les bars à Nice sont maintenant des sexclubs (que je déteste) ou des lounge bars (où vous ne pouvez pas vous asseoir confortablement parce que les sièges sont en groupes de quatre). Si vous allez en solitaire dans un bar de ce genre, vous ne rencontrez personne - les chaises autour de vous demeurent forcément vides. Les gens ont perdu la capacité de parler à des inconnus, et si vous essayez de le faire, ils vous regardent comme si vous étiez une folle SDF qui parle toute seule et vous tournent le dos.
Dans les boîtes de nuit les gens arrivent en groupes de cinq, déjà complètement extasiés et ils dansent avec leur propre groupe. Bref, tout le monde sait désormais que pour trouver du sexe, c'est soit le sexclub soit Internet.
Et ils ont raison. Internet fonctionne très bien si vous voulez trouver du cul. En fait, c'est devenu si spécialisé pour cela que le protocole s'est réduit — en France — au strict minimum. « Slt -? A / P? » est la phrase d'introduction typique de nos jours. Les gens n'ont même plus le temps de taper les trois mots dans leur intégralité: « Salut. Actif ou passif? »
Le problème est que je ne réponds pas aux gens qui me parlent comme ça, que ce soit dans la rue ou en ligne. Pareil pour la photo de profil, une bite en érection.
Aurais-je envie de discuter avec quelqu'un qui me montrerait sa queue dans la rue? Non. Aurais-je envie de lui parler en ligne? Non plus.
Et quand vous finissez par parler à un mec sympa ces jours-ci, il y a de fortes chances — c'est ça Internet — qu'il vive à l'autre côté de la planète.
Oui, les hommes merveilleux, amicaux et créatifs sont toujours en Amérique, en Australie ou au nord de la Finlande, et c'est justement parce que vous ne pouvez pas les rencontrer qu’ils sont aussi sympas. Comme des morts, nos boyfriends virtuels font si peu de fautes.
48
J'ai 48 ans, je suis seul depuis quatre ans, et ça a été dur. Si dur que je commence à me demander pourquoi j'ai pris la peine à m'occuper de ma santé avec tant de soin, pourquoi j'ai fait autant d'efforts pour rester en vie aussi longtemps que possible, et je comprends tout à fait que nous avons rendu la vie si misérable pour nous-mêmes que de plus en plus d'hommes simples s'en foutent complètement. Les gens parlent de bareback comme si c'était un grand mystère, mais à quoi ça sert de rester en bonne santé, pourquoi s'embêter à vieillir, si tout ce qui vous attend, c'est une chambre seule avec une connexion fibre cent mégabits?
Et le plus dur dans tout ça, c'est que je ne vois pas comment les choses vont s'améliorer.
Mes amis parisiens disent que mon principal problème est d'avoir choisi de vivre dans les Alpes du Sud, et c'est peut-être en partie vrai, mais je ne peux pas m'empêcher de remarquer que la plupart de mes amis parisiens sont aussi seuls et la plupart d'entre eux sont à la recherche d'un mec depuis des années, comme moi.
Et quand je vais à Paris ou à Nice, je me sens en fait pire - je me sens plus désespéré ces jours-ci, presque suicidaire. Parce qu'il n'y a vraiment rien de pire que rester assis seul dans une chambre, sachant que vous êtes littéralement entourés par des milliers de personnes, derrière chaque mur, au-dessus de vous, en dessous vous, et que, vous êtes encore et toujours seul, malgré tout.
Au moins ici, dans les montagnes, c'est presque normal d'être seul. Au moins ici, je ne peux me convaincre que je ne suis pas vraiment seul, je suis juste entouré par la nature.
Donc, j'ai 48 ans et comme tant d'autres, j'ai peur. Je n'ai jamais pensé que j'arriverais à 50 ans et être célibataire. Je n'aurais jamais imaginé que je pourrais être presque aussi vieux que mon père quand il est mort, et toujours à la recherche de l'amour. J'ai tellement de choses à partager avec quelqu'un, tant à donner, et pourtant, comme le dit le chanteur gay Holcombe Waller : «Je ne sais pas comment te trouver, je ne sais pas comment te reconnaître. »
Il pourrait ajouter à cela, peut-être, «Et je ne sais pas où te rencontrer. »
Parce que Grindr n'est sûrement pas la réponse. Et comme la télé dans les années 80, nous serions tous heureux de renoncer à la drague en ligne si tout le monde le faisait en même temps, le constat triste, sans espoir, effrayant, c'est que nous savons tous que tout le monde ne le fera pas. Nous savons tous que ça ne va pas se produire. Il y aura juste de plus en plus de chaînes télé, de plus en plus de sites de rencontre, et de plus en plus de gens seuls assis à la maison à regarder leurs écrans à perdre leur temps à espérer.
