Vers une post-solitude
par Sad Punk - Dimanche 17 juin 2012
Sad Punk, 33 ans, est évidemment un pseudonyme, mais une véritable identité pour celui qui se désigne ainsi sur tous les réseaux depuis la fin des années 90, tour à tour comme princesse inaccessible des tchats, star méconnue du grunge du 78, troll, gamer ou encore rugbyman du dimanche.
Un ami beaucoup plus littéraire que moi avait fait un jour à mon propos une comparaison avec le personnage principal de Steppenwolf de Hermann Hesse. Des années plus tard, je n’ai toujours pas lu ce bouquin, et je ne sais toujours pas si la comparaison relevait du jugement ou de la flatterie, j’avais juste repéré ces deux termes pour définir le personnage principal lors de mes recherches : désabusé et solitaire. Le premier terme est difficile à réfuter, je suis parisien donc blasé, en plus tout ce que je touche se transforme en merde, voilà qui relève de l’évidence…
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ais solitaire, ça c’était curieux. Certes la solitude fut ma compagne par nécessité à l’adolescence si je voulais continuer à assumer un caractère de grande gueule provocatrice que ma carrure ne me permettait pas d’imposer dans les cours de récré. Pourtant depuis mon arrivée dans la capitale, je me sentais bien dans le petit milieu gay, à peine mal à l’aise d’avoir perdu de vue les rares vieux potes si précieux autrefois. J’ai pu assumer comme jamais mon énorme besoin de communiquer et ma tendance à fourrer mon nez dehors par tous les temps pour voir un peu si les keupines maraisiennes ont eu du courage elles aussi.
Pourtant il y a bien de la solitude partout, et elle m’est apparue bêtement. Un autre pote s’est vu un jour comparé sous mes yeux à ce fameux Loup de Steppes. Rageant. Puis un autre, se permettait une autre fois de s’attribuer l’étiquette tout seul (voleuse !). Et ce n’était que le début car en fait l’image que je croyais unique, tout le monde se l’était déjà appropriée ou faite attribuée par un proche…Nous étions tous ensemble, tous des types solitaires, ça c’est curieux ! Surtout tous ensemble…
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Evoquez le sujet de la solitude et les langues se délient au point que Minorités ne peut concentrer le sujet sur une seule Revue. Et les explications pleuvent : les boites à cul, internet, le diable Grindr et sa proximité étourdissante (surtout lancé depuis la terrasse du Quetzal), tout ça c’était évidemment leur faute. Il faut dire que le sexe anonyme, les nouvelles technologies, tout ça mélangé, ça fait de parfaits boucs émissaires. Et puis sur le dernier aspect Dominique Wolton nous a prévenu depuis deux décennies au moins que les micro communautés d’intérêt, rassemblées derrière les mêmes chaînes câblées, les mêmes serveurs minitels et autres joyeusetés technologiques en réseaux hermétiques allaient nous couper le lien social et nous transformer en créatures pathologiques refermées sur elles mêmes, mais mondiales.
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Mais notre solitude globale ne pourrait-elle donc pas avoir donc d’autres causes ? nos propres valeurs ? ou celles de la société et la place du gay dans l’imaginaire collectif ? … et si les lignes bougent, poser ces questions nous amène-t-il à des réponses fermes ? ce sont les questions à se poser après cette introduction tout à fait dans la norme si on exclue le fait qu’elle approche les 3000 caractères…
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Blendr, Grindr, Growlr, Scruff...
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Les sites de cul se sont insérés facilement dans la vie gay. Il est difficile de penser que nous ne les avons pas un peu aidé. Blendr, le Grindr pour hétéros serait une appli de convivialité. Essayez donc de tenir une conversation sur Grindr pour voir... Et oui, scandale, l’expérience rapide démontrera que nous ne réagissons pas (tous) comme les hétéros ! Leur intégration dans notre quotidien n’est pas plus révolutionnaire que l’ouverture du Dépôt il y a bientôt une quinzaine d’année. Et pourtant l’histoire retient que la célèbre boîte à cul en aura créé de la solitude sur les Quais de Seine ou dans les bosquets, la fin d’une époque, déjà ... Mais pas la fin des boucs émissaires !
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Je n’aime pas les backrooms, mais soyons sincères : à l’exception des militants contre le sida qui alertaient sur le bareback très présent en ces lieux, ceux qui les ont condamné le plus au début des année 2000 n’en furent pas forcément les derniers clients. Tous ces gens protestaient contre la fin de la douce période des ouvertures frénétiques de bars gays concurrencés par ce nouveau type de lieu, et regrettaient la disparition des activités collectives en plein air (ce n’est pas le dépôt qui a taillé les arbres aux Tuileries mais bien Delanoë). Malgré cela, la vérité, c’est que la communauté gay accepte très bien les changements structurels de ce type si ils permettent de baiser rapide et d’être vite rentré tout seul chez soi, tant de décennies à se planquer derrière l’étiquette confortable du célibat, on ne va pas changer nos modes de vie comme ça...
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Cette facilité, c’est le trait d’union de toutes les innovations que nous avons acceptées depuis des siècles ; nous aimons nous rencontrer sans nous prendre la tête, et c’était aussi vrai dans les jardins du Palais Royal que ça l’est sur Grindr. Et sans faire de généralité, pas mal en profitent plutôt pour multiplier les activités sexuelles, préférées aux longues soirées Scrabble et Trivial Pursuit, pourtant plus propices à permettre de faire connaissance avec l’autre, pourquoi pas durablement en devenant amis, amants, couple, bref tout ce qui nous permet d’être un peu moins seuls.
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Filles = coincées
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En même temps, on est un peu formatés. Qui n’a jamais entendu à l’heure de faire son éducation sexuelle que les homosexuels étaient des gentils monsieurs qui baisaient fougueusement sans trop se prendre la tête avec des restos chers quand ils se croisaient par hasard autour des plus belles latrines du pays ?
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Et je pense que secrètement les hétéros nous envient ça, car côté filles une certaine norme fait que la société leur inculque une bonne dose de casse-couillitude (n’allume jamais sauf si tu es une catin, sois bien sage et réservée, n’ouvre pas toi-même la porte et au grand jamais ne paie un resto toute seule… ce qui explique au passage, vu les frais, que le mâle hétéro possède si peu de polos Fred Perry ou de maillots de bain à  plus de 149€). Ces images sociales ont beau être caricaturales, ce sont des clichés très forts que notre environnement nous retourne, et nous vivons avec. Si tu es gay, tu vivras célibataire, mais tu vas baiser jusqu’à plus soif, alors que si tu es hétéro tu te trouveras une petite soumise, servile et corvéable à merci qui tu remercieras par ses faveurs sexuelles exclusives jusque la fin de tes jours, ce qui permettra de prolonger la lignée.
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C’est la règle sociale implicite avec laquelle nous grandissons. Combien de Mamans nous ont dit le jour de notre coming-out « Mon petit, je suis si triste, si tu ne te mets pas aux filles, tu mourras seul » (et vite, et dans d’atroces souffrances, pensent-elles le plus souvent).
Heureusement les lignes bougent …
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Et parce que ces lignes bougent, peut-être allons nous entrer dans l’ère du choix. Le mariage entre personnes du même sexe devrait enterrer le pacs avant ses 15 ans ; pour les couples gays qui veulent vivre de façon traditionnelle, c’est le sésame. D’autres types d’unions de forment en parallèle, chez les gays mais aussi chez les hétéros. On se donne ici et là quelques parts de liberté négociée, le trouple a le vent en poupe, et le 3ème devient une distraction, l’amant un droit … chacun, en accord avec son ou ses partenaires commence à dessiner des propres limites, ses propres constructions dans un mépris général appréciable (au moins en ville). Même les célibataires endurcis ont le droit à leurs concepts presque anciens déjà , le sexfriend ou le PQR sont des réalités sociales. Dans ce contexte, on peut espérer en quelques années que tous les clichés traditionnels vont s’envoler, avec un même enthousiasme chez les gays bons à marier, que chez les hétéros expérimentateurs de nouveaux types d’unions. Dans un tel contexte où l’hétéro queer et le gay tradi seront des profils comme les autres, la solitude redeviendrait un choix. « Je vis seul » ne serait plus la conséquence de « je veux baiser souvent sans me lasser de mon partenaire » (ou son pendant « mon partenaire s’est lassé de moi comme des autres auparavant »), puisque d’autres solutions existeront et qu’il sera plus évident de choisir son ou ses partenaires sur une vision de la vie ensemble que sur les critères physiques habituels qui comptent beaucoup plus pour un plan cul que pour un projet de vie.
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Ce phénomène de mouvance des lignes, s'il se confirme (rien n’est acquis, on a en 2012 une jeunesse qui parfois veut doubler ses vieux dans ses réflexes réactionnaires), peut aussi signifier la fin de la communauté gay déjà fragilisée par le prix des pintes et les facilités apportées par les nouvelles technologies. En effet, la communauté se meurt et elle est attaquée dans son cœur à Paris (querelles avec les riverains) quand elle ne se poignarde pas toute seule avec son intolérance légendaire (avec ses gardiens de prison à l’entrée des bars qui se prennent tous pour l’ouvreuse du Queen et laissent sur les trottoirs filles, hétéros, ainsi que ceux qui n’ont pas la bonne gueule ou le bon look en ces lieux toujours trop codifiés). A l’heure où les couples se réinventent, notre petit milieu en crise pourrait ne pas survivre à la sortie du modèle de consommation immédiate. Et dans un magnifique mouvement d’inversion synchronisé, la fin du Marais pourrait nous emmener à revoir le traitement de notre solitude.
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En nous unissant de la façon qui nous enchante avec nos partenaires, par exemple …
