Le mariage gay, ou mourir seul

Le lendemain de la victoire de François Hollande, un ami québécois parti à la Bastille m'appelle et me raconte qu'il a vu quelque chose de nouveau dans les rues de Paris. Au moment où il se rendait vers le gros de la foule, plusieurs mecs couraient dans les rues en brandissant le drapeau multicolore de la fierté gay. Les drapeaux qui flottaient ce soir-là n'étaient pas uniquement français. Toute la jeunesse socialiste (de ce que j'ai pu observer de mon poste de télé) s'employait à rendre visible, sous le bleu-blanc-rouge tutélaire, le spectre des couleurs nationales possibles – ce qui a évidemment ému mon petit cœur de multiculturaliste provincial. Mais le plus drôle, m'a fait remarquer le susdit ami, c'est qu'en courant, ces jeunes gays urbains criaient tous qu'ils allaient se marier – notez la nuance, ils ne demandaient pas le droit de se marier : ils allaient se marier. Le mariage gay ne leur paraissait pas simplement être un droit qu'il fallait acquérir, mais une chose désirable en soi, en tant que mariage (et non en tant que droit légitime). 

 

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Richard Mèmeteau

par Richard Mèmeteau - Dimanche 10 juin 2012

Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.

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Le lendemain de la victoire de François Hollande, un ami québécois parti à la Bastille m'appelle et me raconte qu'il a vu quelque chose de nouveau dans les rues de Paris. Au moment où il se rendait vers le gros de la foule, plusieurs mecs couraient dans les rues en brandissant le drapeau multicolore de la fierté gay. Les drapeaux qui flottaient ce soir-là n'étaient pas uniquement français. Toute la jeunesse socialiste (de ce que j'ai pu observer de mon poste de télé) s'employait à rendre visible, sous le bleu-blanc-rouge tutélaire, le spectre des couleurs nationales possibles – ce qui a évidemment ému mon petit cœur de multiculturaliste provincial. Mais le plus drôle, m'a fait remarquer le susdit ami, c'est qu'en courant, ces jeunes gays urbains criaient tous qu'ils allaient se marier – notez la nuance, ils ne demandaient pas le droit de se marier : ils allaient se marier. Le mariage gay ne leur paraissait pas simplement être un droit qu'il fallait acquérir, mais une chose désirable en soi, en tant que mariage (et non en tant que droit légitime). 

 

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inorités a souvent abordé le mariage gay, mais jamais vraiment pour expliquer si au final, le jour où se serait possible, on irait tous se marier ou pas... Une question piège.

Evidemment, j'ai conscience que l'expression sincère de l'intention de se marier peut être utilisée contre les gays eux-mêmes. On a été placés dans une position où lorsqu'on revendique le droit de marier deux personnes de même sexe, on est subversif, mais lorsqu'on exprime sincèrement le désir de se marier, on ne l'est plus du tout.

 

Durant les temps obscurs de la campagne électorale, les créatures médiatiques merveilleuses que sont les Zemmour, les Boutin, les Vanneste, se sont soudain réveillées d'un sommeil millénaire, ont pris conscience de leur néo-conservatisme à la française et ils nous ont servi un nouvel argument bricolé à l'intention des militants gays de gauche. Ils ont ainsi commencé à nous expliquer avec bienveillance, à nous autres, peuples perdus du continent LGBT que le mariage ne nous servirait à rien, que c'était une malédiction, et que nous ne le souhaitions même pas. En plus de spéculer sur nos capacités à tomber amoureux de la même façon qu'eux, ils nous expliquaient encore en remplissant nos verres de leur condescendance millésimée que, franchement, personne, parmi nous, n'avait envie de rentrer dans le rang. Aucun gay ne voudrait perdre son pouvoir de subversion en se mariant. 

 

Cet argument, votre meilleur(e) ami(e) peut vous le servir. Les néo-conservateurs l'ont pioché dans n'importe quelle conversation entre deux pédés de l'Open Café. On était drôles quand on était bizarres avec nos manies de se maquiller, de se mettre d'étranges objets aux endroits inappropriés, et servir de rôles comiques à de vieilles pédales refoulées. Alors, pourquoi abandonnerions-nous notre exotisme ? Vos meilleurs amis, que dis-je, des écrivains de gauche contestataires bien comme il faut (Régis Jauffret) vous le disent, il vaut mieux ne pas se marier ! La modernité de ces intellectuels de gauche sert d'excuse à ne même pas partager les restes de leurs modes de vie passées. Pour Jauffret, le mariage gay n'est même pas un problème qui mérite d'être posé. Ils adorent s'improviser critique du capitalisme comme il va, mais interdit de parler des structures sociales...

 

Ces bonnes âmes de droite ou de gauche ont empoisonné le débat en parlant à notre place et en nous perdant dans les effets de notre propre rhétorique normalité/différence – il n'y a pas de raison aujourd'hui qu'une néo-conservatrice comme Christine Boutin ne réussisse pas, à force, à manier cette dialectique qui est tout simplement dans l'air. En un mot, Boutin aussi a son pédé sac à main, il s'appelle Charles Consigny, et il est délicieusement agaçant de lire ce néo-nietzschéen gâté par papa. Bref, à force de suspecter que la question est un piège, à force d'avoir peur de finir en sac à main au bras de Boutin, on n'ose même plus y répondre. 

 

Si on veut le droit de se marier, il est important d'envisager au moins un bon usage du mariage pour justifier ce droit. La revendication de l'égalité pour l'égalité paraîtrait bien creuse sinon. J'adore les concepts, mais l'extension abstraite du concept d'égalité par le droit n'aurait aucun sens, si finalement personne ne vivait un mariage gay heureux – je ne suis pas cartésien au point de penser que la politique ne se fait que sur des principes. Par exemple, le droit d'aller voter ne m'oblige pas à aller voter. Pourtant, bien qu'on puisse ne pas exercer son droit de vote, voter est légitime parce qu'on pense qu'il existe au moins un bon usage, un bon candidat, une bonne cause ou une bonne raison d'aller voter.

 

 

L'impasse du mariage gay conservateur

 

A l'inverse, aux Etats-Unis ou en Angleterre, le travail des associations LGBT a consisté à revendiquer le mariage au nom de la beauté des valeurs traditionnelles (qu'il faudrait absolument partager), ou du conformisme pur et simple (cf l'article de Gaétan Philippe Beaulière). Cette stratégie a marché si l'on considère comme une réussite que quelques conservateurs aient trouvé cette allégeance sincère. La formule de David Cameron « Je suis pour le mariage gay car je suis conservateur » est parlante de ce point de vue, car il en vient à nier purement et simplement l'opposition historique entre mode de vie gay et valeurs traditionnelles. Son point de vue revient à dire : l'homophobie a été un accident, elle n'était fondée sur aucune structure sociale consciente, sur aucune valeur qu'on pourrait défendre, on s'en excuse, et maintenant, on est prêt à partager avec vous notre meilleure soupe. 

 

La meilleure réponse — celle de l'histoire finalement — est celle de tous les conservateurs qui refusent farouchement d'ouvrir le mariage gay au nom des valeurs traditionnelles. Mitt Romney (homophobe lui-même, mais pragmatique avant tout) a été obligé récemment de virer un de ses conseillers parce qu'il était gay en raison de la pression de ses électeurs. A l'inverse, Obama a déclaré être favorable au mariage gay, en partie parce que sa campagne est largement financée par les gays. Mais il laisse stratégiquement la décision de l'adoption du mariage aux Etats (notamment les plus conservateurs) qui seront donc libres de dire non au mariage gay. Et surtout, ses arguments sont d'une ineffable bêtise, du même niveau que les images patriotes de Marines homo qui s'embrassent. Comme il l'explique lui-même, il est devenu favorable au mariage gay après avoir vu « des membres de mon équipe qui sont dans des relations homosexuelles monogames très étroites et élèvent des enfants ensemble ». Mariage, monogamie, enfants, et chiens d'eau portugais... ce sont les arguments démocrates du mariage gay. 

 

 

Quelques raisons simples de se marier

 

Dans la série Happy Endings, Max, le personnage résume simplement la situation : « Le mariage... c'est gay ». En faire des tonnes le jour où on est heureux en contrôlant simultanément tout ce qui se passe jusqu'à ressembler à une poupée tueuse, c'est gay... Ressembler si fort à ce cliché n'est pas franchement mon idéal. Mais en interrogeant mes amis hétéros mariés, j'ai cru remarquer quelques raisons simples de se marier qui peuvent être concordantes avec la vie gay (disons « universelles »).

 

Ces amis se sont mariés dans des circonstances qui leur ont été imposées. Ils vivaient à l'étranger, ou en France avec un étranger, et le mariage avait un rôle crucial, puisqu'il normalisait la situation administrative. Le mariage est l'outil par lequel on fait de l'étranger (ou supposé tel) un égal. Eric Fassin rappelait récemment dans un article du Monde diplomatique comment le combat pour le mariage mixte dans les années 50 aux Etats-Unis avait été le prolongement de la lutte pour l'égalité des droits des Noirs. Prendre en mariage c'est également protéger quelqu'un, mettre quelqu'un sous la protection de la loi, et par conséquent aller jusqu'à garantir à quelqu'un la protection de la loi contre ses propres caprices égoïstes. Et le sens de ce mariage-là ne me pose pas beaucoup de problèmes. 

 

On gagnerait à séparer le mariage de tout son galimatias concernant l'éthique sexuelle qui l'accompagne. On devrait d'ailleurs séparer le mariage de toute l'exigence morale tout court qui l'encombre. On ne devient pas meilleur en se mariant, ni en tombant amoureux. Ou plutôt, tant qu'on est amoureux on est prêts à tout, on écoute When Love Takes Over de David Guetta, on lève les bras et on y croit, mais dès qu'on n'est plus amoureux, on se met à chanter Cry Me a River et à réclamer vengeance. L'amour s'arrête aussi brutalement qu'il peut commencer, et tout le monde n'a pas la chance d'avoir un ex sympa qui accepte de skyper avec vous jusqu'à deux heures du matin de vos nouveaux problèmes sentimentaux. Dans un récent ouvrage (qui ne vaut que par certains chapitres), Lionel Labosse rappelait que les trouples Sartre-Beauvoir et quelques autres jeunes filles n'avaient pas laissé beaucoup de bons souvenirs aux intéressées. Certaines se sont senties « annexées » par le couple, tout simplement parce qu'elle n'avait pas de protection contre ses puissants hôtes. 

 

En laissant de côté les mariages non consentis de nos rois et reines (on oublie souvent que les mariages forcées étaient aussi nos traditions à nous), le gain immédiat du mariage est d'être soudain laissé tranquilles par le reste de la société. Là encore, il y a quelque chose qu'on peut tous comprendre facilement. Nos statuts Facebook « it's complicated » et nos explications oiseuses pour expliquer à nos amis pourquoi on entreprend une relation à trois lors d'un voyage au Canada sont en quelque sorte rendus inutiles par le mariage. On n'empêche pas les commérages de se répandre. Mais on se met à l'abri du regard des autres. Cette hypocrisie nécessaire que les romantiques déplorent est aussi une forme de protection. La dérive évidente de cette raison de se marier est qu'on peut vivre comme un queutard assoiffé tout en restant un gentil bourgeois en façade, type DSK. Mais se mettre à l'abri du regard des autres, tout en assumant son homosexualité, ce n'est plus la même chose que de jouer les pédés ou les queutards au placard. Il me semble que cette tranquillité, cette protection du mariage est plus légitime dans le cas du couple gay que dans le cas du grand bourgeois.

 

 

« If we can't live together, we'll die alone »

 

Au XIXème siècle, on a fait de la femme célibataire la contre-exemple vivant des valeurs bourgeoises. Elle était présentée comme le modèle d'un échec qu'il fallait à tout prix éviter, et donc la raison suffisante pour les femmes de se marier. Sa légende l'accompagne. Hystérique, inféconde et folle, seulement bonne à être passée aux bains froids et aux électrochocs. Les choses ont un peu changé, mais il y a encore des boucs émissaires. Le célibataire âgé n'a pas bonne réputation, en général. Vieux pervers, vieux satyre, pigeon des VRP ou pédophile en puissance, il cumule toutes les raisons possibles de se faire haïr et mépriser. Et les asiles pour hystériques d'autrefois ne sont rien comparés au tchat gays d'aujourd'hui... Il est (et nous sommes aussi, dès qu'on a passé la date d'expiration de la drague) presque dans le cas de l'un de ces réfugiés de l'île de Lost

 

La perspective la plus proche pour nous est tout simplement de vivre précaire, dépendant, et sur le point de mourir seul. Il faut s'imaginer Jack, Sayid, Kate et les autres en vieux hippies paumés sur la plage, revenus une énième fois sur l'île, en train de se battre pour le dernier jeune minet, puis soudain rappelés à l'ordre par Jack comme dans l'épisode 5 de la saison 1 : « Hey, les gars, si on n'arrive pas à vivre tous ensemble, chacun de nous finira par mourir seul ». Alors les naufragés se regardent et inventent le contrat d'union universel. 

 

Car il faut partir de la plus sombre réalité pour se mettre finalement à tolérer l'idée de mariage ou d'union. Qu'on l'ait englouti sous des tonnes de crème, ou qu'il soit l'éternel occasion d'acheter un caméscope ne change rien... cette vérité noire du mariage est souvent celle qui est invoquée in extremis : on ne veut pas mourir seul. Le succès au cinéma d'Indian Palace ou de Et si on vivait tous ensemble parle pour elle. Puisque c'est la société qui définit les contours de la famille et non l'inverse, on peut désormais axer une lutte entière sur l'idée qu'il va falloir trouver des moyens de protection pour nos vieux célibataires et nos veufs. C'est grosso modo l'idée de Lionel Labosse, en tout cas la meilleure idée du livre. Le célibataire est le dindon de la farce du mariage, il est discriminé (lui, les bi simultanés et les polyamoureux de tout genre) de n'avoir pas contracté de mariage.  Et particulièrement s'il est vieux et solitaire. Tandis que les couples s'entreprotègent, bénéficient de déduction d'impôts, d'allocations, de promotions, il est impossible pour lui de retrouver cette protection quelque part. 

 

Un des problèmes de l'argumentation en faveur du contrat universel est qu'il revient à dire qu'en droit, tout le monde devrait s'unir. Lionel Labosse défend le contrat universel en disant qu'il augmentera la fraternité et la solidarité, puisque chacun sera uni à une ou plusieurs autres personnes, pour soulager le poids d'un loyer ou l'entretien d'une voiture. Après tout, l'argument bourgeois a toujours consisté à dire que le mariage offrait la protection du patrimoine et son développement. Pour un célibataire précaire, cela revient tout simplement à vivre. L'idée est maline.

 

Mais de ce point de vue, la solitude de ce point est un choix qui se paye cher. Une étude récente, de la société Saint-Vincent-de-Paul (qui travaille pour le magazine La Croix), nous dit qu'un jeune sur cinq souffre de la solitude. Schopenhauer expliquait que dans la solitude, on éprouvait sa propre capacité à s'auto-alimenter en idée, en réflexions, on éprouvait tout simplement sa valeur. Cette expérience était constitutive, essentielle à tout homme. Ce qu'apprend paradoxalement la réflexion de Labosse est surtout que la solitude a un prix, qu'elle est rare. Ne devrait-on pas alors donner une prime à la solitude, sans attendre qu'en retour lui aussi s'unisse ? Une subvention qui échoit à celui qui voudrait vivre sans amis Facebook, sans Grindr...


Richard Mèmeteau

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