La solitude des gays

Lundi soir, vers 18h, sous la pluie, j'ai glissé dans un petit fossé d'herbes alors que je jardinais. Une chute de rien du tout, 50cm, mais le pied s'est tellement tordu que le tibia et le péroné se sont cassés au-dessus de la cheville. Une douleur inconnue a fait l'effet d'un coup d'éclair qui m'a traversé et j'ai compris tout de suite qu'une nouvelle catastrophe venait d'arriver. Dans la boue du fossé, j'ai crié de douleur et de colère mais ce n'était rien à côté de l'horreur en regardant ce pied droit qui pendait, disloqué de sa cheville, avec le bas du tibia hors de son articulation. Une seule chose m'a rassuré : je sentais le bout de mes orteils et la plante des pieds, donc les nerfs étaient OK. J'ai regardé autour de moi, personne dans ce jardin pas fini, jonché de tôles métalliques et de pierres, personne dans les maisons à l'entour. J'étais tout seul.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 10 juin 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Lundi soir, vers 18h, sous la pluie, j'ai glissé dans un petit fossé d'herbes alors que je jardinais. Une chute de rien du tout, 50cm, mais le pied s'est tellement tordu que le tibia et le péroné se sont cassés au-dessus de la cheville. Une douleur inconnue a fait l'effet d'un coup d'éclair qui m'a traversé et j'ai compris tout de suite qu'une nouvelle catastrophe venait d'arriver. Dans la boue du fossé, j'ai crié de douleur et de colère mais ce n'était rien à côté de l'horreur en regardant ce pied droit qui pendait, disloqué de sa cheville, avec le bas du tibia hors de son articulation. Une seule chose m'a rassuré : je sentais le bout de mes orteils et la plante des pieds, donc les nerfs étaient OK. J'ai regardé autour de moi, personne dans ce jardin pas fini, jonché de tôles métalliques et de pierres, personne dans les maisons à l'entour. J'étais tout seul.

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n prenant appui sur mon autre jambe valide, je me suis trainé hors du fossé. J'avais tellement mal que j'ai pensé rester là, à attendre que mon ami Ray sorte de sa maison. Mais il se mettait à pleuvoir de plus en plus et, par instinct de survie, je me suis mis à me trainer à quatre pattes sur les genoux, de manière à ce que mon pied droit ne touche pas le sol car sinon c'était une décharge de douleur qui envahissait tout mon corps. En tremblant de peur et de douleur, j'avançais ainsi un mètre, j'appelais Ray, puis soufflais un peu pour reprendre ma respiration, et j'avançais encore un mètre. J'ai du faire ainsi une vingtaine de mètres avant que Ray ne sorte de sa maison avec un pinceau à la main. Heureusement qu'il ne repeignait pas son mur avec Joni Mitchell à plein volume, comme d'habitude.

Quelques heures plus tard et beaucoup de morphine et même ce qui semblait être de la kétamine (le Samu et les pompiers ont été super, merci) et une anesthésie générale, je me suis réveillé avec un plâtre qui part des orteils jusqu'au milieu de la cuisse droite. Deux mois à rester ainsi sans s'appuyer sur le sol et voilà l'été foutu. Immobilisé, inamovible par voiture, train ou humvee (je rigole), le nouveau freak in me se reconnaît à son plâtre bleu bébé, assurément son seul avantage esthétique. Aujourd'hui j'ai perdu mon indépendance, mon autonomie, et après ma rupture sentimentale d'il y a deux mois, je ne sais pas ce qui me fait le plus mal, mon cœur ou mon pied. La maxime de l'été est « Un cœur et un pied brisé. What next ? »

 

L'impossibilité de bouger, même avec des béquilles, est la confirmation de la solitude. On me dit que c'est un truc freudien, comme quand « on perd pied » ou que la vie « vous casse les pieds ». Mais c'est plus prosaïquement ce qui arrive à tous les handicapés et à tous les malades. Dans notre monde, on est handicapé parce qu'on n'est pas amoureux ou parce qu'on est obligé de rester chez soi. Seul, amoindri, dépendant des autres, il n'y a rien ici qui puisse avoir de la valeur sur le marché de l'amour ou du sexe. Au bout de deux mois de plâtre, en plein été, ma jambe sentira tellement mauvais que seuls les fétichistes du plâtre viendront à moi avec leur envie de mettre le nez dans cette bouillabaisse de germes et d'odeurs de transpiration...

 

 

Solitude = Maladie

 

La solitude chez les gays, c'est le sujet le plus dramatique de tous, peut-être plus que la maladie, parce que ça touche beaucoup de monde et qu'on est tous sensés faire bonne figure, tout le temps, sur les sites de drague, dans les bars, partout. Le mec seul de la bande, c'est celui que l'on plaint gentiment mais c'est celui qui fait tâche. Avant, quand on rencontrait un beau mec dans la rue ou dans une gare, on se retournait sur lui. Cela voulait dire qu'on s'était vus, qu'il y avait un geste de drague, une possibilité de faire marche arrière pour se parler. Aujourd'hui, les gays ne se retournent plus, à la rigueur ils regarderont sur Grindr pour vérifier que vous êtes bien le mec qu'ils viennent de remarquer, mais ils tracent, ils ne sont intéressés que par eux-mêmes. La solitude est tout en haut dans le hit parade de l'échec social — avec le chômage — et quand vous cumulez les deux, bon courage, il faut être vraiment bandant pour s'en sortir. 

 

Searching to find the one, vous pouvez passer ainsi trois ou quatre ans ou plus. Une étude récente montre que la crainte N°1 des homosexuels, c'est d'être seul. Et pourtant, vous pouvez chercher sur Google, il n'y a pas beaucoup de livres ou d'outils pour calmer cette angoisse. Chaque jour, la répétition du même échec est une marginalisation qui s'accentue, que l'on soit connu ou pas (je peux en témoigner). La solitude est le sentiment le plus suicidaire parce que c'est un constat qui vous est sans cesse envoyé à la figure. Vous avez beau faire des choses intéressantes dans votre vie, créer une entreprise, aider les autres, faire des choses, vivre selon des principes corrects, vous faire remarquer, rien ne peut faire oublier ce stigmate social. C'est votre lacune, votre faiblesse, votre... talon d'Achille. Si vous êtes seul, c'est forcément que vous avez un problème. La solitude du 21e siècle, c'est que même George Michael est seul.

 

Parfois, pas toujours, bien sûr, les mecs restent ensemble dans un couple, malgré les conflits, parce qu'ils ont peur d'être seuls face à leurs amis, leur famille ou la société. L'identité gay impose déjà beaucoup d'efforts pour s'assumer et s'imposer à l'entourage, mais c'est la capacité d'aimer et d'être aimé qui sert de récompense à ces efforts. Devenir un gay correct et subir la solitude, c'est une incohérence, c'est le meilleur moyen pour basculer dans le Dark Side. Vous finissez par vous dire que s'il faut traiter les mecs comme de la merde pour être aimé, alors let's do it.

 

 

Survivants

 

Lors du dernier festival de Cannes, Sébastien Lifshitz a présenté Les Invisibles, son dernier docu sur une génération de gays et de lesbiennes qui a vécu dans le silence, loin des caméras et du combat militant. Ils n'ont rien fait de particulier dans leur vie en tant que personnes LGBT, mais ils sont la base de la multitude homosexuelle, celle des villes et des champs. Ils ont vécu presque tranquillement, se protégeant de l'homophobie grâce à un profil bas, sans en faire tout un plat pour autant. Des survivants cachés, que personne ne connaît ou ne célèbre.

 

La solitude est comme ces hommes dont on ne parle pas, peut-être parce qu'ils ne sont pas assez flamboyants ou parce que leur âge cache désormais à quel point ils ont été avant-gardistes quand ils avaient 25 ou 30 ans. Ils sont past the limit, car après 50 ans, un homosexuel n'a plus de valeur (c'est pas vraiment pareil pour les lesbiennes). La solitude, c'est l'incapacité de changer quoi que ce soit sur son sort, tout dépend des autres, de leur bon vouloir, de ce qu'ils veulent vous donner ou pas. C'est l'injustice qui se répète jour après jour dans le secret de vos émotions. Vous êtes comme un estropié, la jambe immobilisée quand le monde avance à grande vitesse, quand vous regardez les photos de vos amis sur Facebook, si épanouis dans leur couple que parfois il faut leur dire « Vas-y molo, tu réalises pas à quel point ça fait mal de vous voir si heureux ». Les autres bougent et « vont de l'avant ». Il faut s'empêcher d'être jaloux car ce sont vos amis, vous êtes heureux pour eux mais c'est comme les hétéros qui s'embrassent dans la rue, les autres hétéros qui passent à côté sont vénères parce qu'ils n'ont pas ce luxe de l'amour, et certains n'ont pas eu ce privilège depuis des années. Je connais même quelques personnes qui n'ont jamais eu d'histoire d'amour de leur vie. Etre seul, c'est ne pas pouvoir sortir par soi-même du fossé quand on s'est cassé le pied, parce que même si on sort du fossé, il n'y aura personne pour vous aider.

 

 

Pilule contre l'absence

 

Pour survivre jour après jour l'absence de quelqu'un que l'on a passé sa vie à imaginer, il y a l'industrie de la psychanalyse et de la foi, il y a tous les dérivés commerciaux que l'on avale avec frénésie pour combler un vide immense. La solitude est le moteur qui alimente beaucoup d'industries et une grande part de l'économie moderne. Vous aimez votre iPod et votre fixie parce que vous êtes seul. Ce sont pourtant des objets, mais vous les aimez d'un amour presque humain parce qu'ils sont les seuls à vous accompagner pendant les pires moments, quand les amis ne sont pas là. Tous ces chats et ces chiens insupportables sur Internet, c'est parce que vous êtes seuls. Sur Tumblr, les kids postent des messages quasi-suicidaires à cause de leur solitude. Ce sont des messages que l'on forwarde pour signifier à celui qui l'a posté que l'on comprend ce qu'il dit. J'ai une théorie selon laquelle les trois quart du temps, l'homophobie dont on parle, c'est d'abord de la solitude. Certains expriment leur colère et leur sentiment d'injustice car ils sont seuls depuis si longtemps qu'ils sont persuadés que cela durera pendant les plus belles années de leurs vies. Ils ont 30 ou 35 ans, seuls, et se disent « Si je ne suis pas capable d'avoir une histoire d'amour maintenant, comment vais-je faire pour en avoir une quand j'aurai 40 ou 45 ans? ». Et ce plâtre sur votre jambe droite, c'est la médaille de la solitude.

 

Je pense que tout ce que l'on fait dans sa vie, c'est bien sûr pour soi, mais c'est surtout pour le montrer à la personne que l'on aime. Une maison, un appartement, un jardin, un costume, une chaîne en or, une musculature, c'est ce que l'on prépare avant que l'amoureux n'arrive, pour lui montrer tous les petits détails de ce que vous aimez et pour découvrir tous les petits détails de ce qu'il aime. Vous édifiez une carrière, vous créez un chef d'œuvre ou même vous faites une très bonne tarte aux prunes, si vous n'avez personne à qui l'offrir, c'est juste un message dans une bouteille qui se perd dans la mer. J'ai déjà écrit des textes où je me compare au bowerbird, ces oiseaux qui font des nids sur le sol qu'ils décorent avec des pierres brillantes, des bouts de bois, pour attirer leur compagne. A notre époque, tout le monde fait ça. Jamais, dans la civilisation moderne, nous n'avons eu autant d'artefacts brillants à disposer sur le sol pour attirer l'âme sœur, le compagnon, le mari.

Mais malgré FB, Grindr, les sites de rencontre, les bars, les clubs, les associations LGBT conviviales, le tourisme gay, la Gay Pride, le mariage et l'homoparentalité, gays ou hétéros, nous sommes toujours seuls. Et les gens se traitent d'une manière de plus en plus dure, c'est évident. Je répète : avant, les gays se retournaient sur les autres pour se draguer. Au pire moment du sida, les gays n'avaient pas peur de tomber amoureux d'un homme séropositif, non pas par charité, mais parce qu'ils considéraient que l'amour pouvait rapprocher des personnes, malgré cette immense différence du statut sérologique. Les couples sérodifférents s'affichaient fièrement comme tels. Aujourd'hui, ils se cachent. Dans les gares, dans la rue, la drague a disparu car on a compartimenté encore plus les choses, il faut que ça se passe par Internet. On a rajouté un nouvel intermédiaire entre nous. Et plus on dispose d'outils pour se rencontrer et plus la solitude devient épaisse, toxique.

 

Il est temps de se poser des questions sur ce que ça veut dire, de notre contribution à cet éloignement progressif des uns et des autres, de cet apartheid amoureux entre ceux qui sont seuls et ceux qui ne le sont pas. Au lieu de se tourner sans cesse vers la société pour l'accuser de tous les maux de l'homophobie, il faut bien se regarder pour évaluer ce que nous faisons, réellement, pour réduire cette distance entre hommes qui nous fait plus de mal, finalement, que la violence extérieure. Car la société a beau être stigmatisante pour les LGBT, elle n'est plus assez forte pour nous empêcher de nous rencontrer. Nous sommes assez libres pour inventer les solutions qui aideront à améliorer notre condition. Et puis, les hétéros souffrent tout autant de la solitude que nous. C'est nous qui choisissons de nous enfermer dans des bulles qui nous isolent, qui nous font mal. Celles qui régissent des frontières entre les générations, les couleurs de peau, les croyances, et les marques de fringues.


Didier Lestrade

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