Tristesses contemporaines de l’amour gay

Comme Didier [Lestrade], je vois les films avec deux mois de retard ou avec six mois d’avance. Et, alors qu’on m’avait promis que Weekend était un film formidable, loin des clichés, sensible, émouvant, beau, et tutti quanti, je suis sorti de la salle en n’ayant rien éprouvé. Le propos n’est pas de se lancer dans une critique de cinéma, mais je vais le faire quand même, un peu : je n’ai pas aimé le film, parce que, selon moi, la réalisation est pauvre, la photo est pauvre, la BO est pauvre, les dialogues un peu meilleurs mais rien de franchement transcendant. Le scénario n’en n’est pas un, les deux personnages principaux assez mal définis, ou si sommairement : l’un assume, l’autre pas. Bref, pas d’un grand intérêt cinématographique.

 

filet
Philippe Coussin-Grudzinski

par Philippe Coussin-Grudzinski - Dimanche 10 juin 2012

Diplômé du CELSA et d'autres institutions prestigieuses de la République, Philippe C.-Grudzinski, 24 ans, est vénère d'être au chômage. Pour compléter ce tableau de looser, il écrit des romans, fatalement autofictionnels, mais n'a pas encore d'éditeur. Il étudiera toutes vos propositions très sérieusement, y compris s'il s'agit de recel, de trafic de drogue ou de proxénétisme, parce que faut bien vivre, ma pauv' Lucette. Son premier roman, Voyages sur Chesterfield, est paru en mai chez Intervalles.

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Comme Didier [Lestrade], je vois les films avec deux mois de retard ou avec six mois d’avance. Et, alors qu’on m’avait promis que Weekend était un film formidable, loin des clichés, sensible, émouvant, beau, et tutti quanti, je suis sorti de la salle en n’ayant rien éprouvé. Le propos n’est pas de se lancer dans une critique de cinéma, mais je vais le faire quand même, un peu : je n’ai pas aimé le film, parce que, selon moi, la réalisation est pauvre, la photo est pauvre, la BO est pauvre, les dialogues un peu meilleurs mais rien de franchement transcendant. Le scénario n’en n’est pas un, les deux personnages principaux assez mal définis, ou si sommairement : l’un assume, l’autre pas. Bref, pas d’un grand intérêt cinématographique.

 

M

ais passons aux choses sérieuses : si je reprends la plume pour Minorités, c’est plutôt parce que ce film m’a rendu triste. Ce qu’on m’avait décrit comme exceptionnellement sensible m’a paru franchement déprimant. Je me suis dit à la sortie : « C’est ça, l’amour gay ? C’est si peu ? ». Parce que les personnages ne partagent rien, sinon un regard, un bisou, une scène de sexe tout sauf érotique. Il n’y a pas plus de passion que d’échange intellectuel entre eux. Quand ils ont une discussion un peu sérieuse, ils parlent du coming-out, comme si un couple homo ne pouvait pas parler d’autre chose que du coming-out, comme si dans un film homo les personnages principaux ne pouvaient pas avoir des préoccupations intellectuelles et politiques plus larges que le coming-out et l’homophobie ambiante. Tristesse, pauvreté de l’échange, encore une fois.

Alors, dans un premier temps, j’ai réalisé la chance que j’avais de vivre une relation complète, d’une richesse infinie, saine, sans délire de couple libre mais avec chat et beaux-parents. Une forme de couple finalement très conservatrice. Mais pourquoi un couple homo devrait forcément prendre la forme d’un couple nouveau ? On peut être subversif politiquement et conservateur dans sa vie privée, que je sache. C’est plus honnête que l’inverse : partouzer avec tout Paris tout en se montrant aux caméras avec femme et enfants au dernier meeting de l’UMP.

 

Ensuite, parce que le propos n’est pas non plus de vous raconter ma vie, j’ai réalisé que le film ne faisait que montrer une vérité : la pauvreté des échanges chez la plupart des gays, des relations amoureuses malsaines où l’un accepte de voir découcher l’autre de peur de le perdre, des relations basées sur le paraître, sur les fringues, sur une passion commune pour Lady Gaga, sur un opportunisme professionnel entre gens d’un même milieu comme une forme de congénitalité sociale.

 

Je me suis dit, fuck, il doit bien exister des mecs qui valent plus que ça ? Des mecs qui veulent simplement construire quelque chose avec l’autre, sainement, avec cette magie dans les yeux, cette magie qui donne des ailes au couple, qui lui donne le sentiment qu’il pourra survivre à une catastrophe internationale d’une ampleur inégalée. Ceux-là, comment font-ils ? S’ils n’aiment pas sortir dans le milieu ? S’ils répugnent le microcosme autoproclamé culturel ? S’ils ont un problème avec Grindr, leur faisant penser davantage à un supermarché de la bite géolocalisable qu’à un site de rencontres ? Soit ils ont de la chance, ils finissent par trouver, par leurs amis, au bureau, en vacances, par des voies disons, traditionnelles, la personne, l’homme de leur vie.

 

Sinon ils se rabattent sur un mec un peu mignon qui a l’air de sortir d’un profil Tumblr, avec qui ils n’auront pas franchement de conversation, avec qui ils ne s’enrichiront pas, avec qui le sexe ne sera pas non plus folichon. Et, parce que ça sera toujours mieux que finir seul et enchainer les plans cul à 40 balais pour se donner l’illusion d’une vie sexuelle épanouie, avec double anale et triple éjaculation faciale mais sans plaisir, ils continueront à alimenter une image de l’amour devenue virtuelle.

Pas si loin de pas mal de couples hétéros qui se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.


Philippe Coussin-Grudzinski

Notes

Le premier livre de Philippe Coussin-Grudzinski, Voyages sur Chesterfield, vient de paraître.

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