Le Pschitttt de Descoings

C'est donc un non-évènement. L'information s'est toujours construite, depuis toujours, à travers les silences entre les mots des news téléguidées. Tout est dans l'ordre de l'expression. Dans la multitude de ces articles qui clôturent volontairement le dossier, il y a cette autorité diffuse des médias qui décrètent que c'est fini, il n'y a plus rien à dire. Les médias, qui réfléchissent beaucoup à la formulation de ces injonctions, vous disent : « Circulez, il n'y a rien à voir ». D'habitude, c'est la police qui dit ça.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 03 juin 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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C'est donc un non-évènement. L'information s'est toujours construite, depuis toujours, à travers les silences entre les mots des news téléguidées. Tout est dans l'ordre de l'expression. Dans la multitude de ces articles qui clôturent volontairement le dossier, il y a cette autorité diffuse des médias qui décrètent que c'est fini, il n'y a plus rien à dire. Les médias, qui réfléchissent beaucoup à la formulation de ces injonctions, vous disent : « Circulez, il n'y a rien à voir ». D'habitude, c'est la police qui dit ça.

I

l y a deux mois, c'était l'excitation, une polémique internationale, touchant le sommet de grandes institutions françaises, avec des leaders qui étaient, en pleine période pré-électorale, peut-être promis à un avenir gouvernemental. On parlait de porte feuilles importants.

Deux mois plus tard, la lassitude face à un dénouement tellement cousu de fil blanc laisse les témoins de cette affaire presque honteux de leur intérêt initial. OK il est décédé et nous ne saurons finalement pas ce qui c'est passé dans la chambre du Michelangelo, ce qui est très étrange pour une enquête « si minutieuse » et si longue. Mais il y a plein de news qui ne débouchent sur rien aussi, c'est le turn-over des medias et de la politique. Et puis, on ne parle jamais non plus des conséquences à chaque fois que Total perd du pétrole au large des côtes africaines, alors pourquoi s'attendre à une transparence sur l'affaire Descoings ?

 

Dans cette affaire, les seuls détails « troublants » qui turlupinent les rares journalistes qui ont à cœur de suivre l'enquête, c'est que l'on a toujours pas compris comment l'ordi et le téléphone portable ont fait pour voler avec leurs petites ailes du 7ème étage de l'hôtel sur le balcon du 3ème étage. Ah, ce troisième étage. Que faisait-il sur le chemin de ces outils électroniques ? Si l'ordi et le téléphone avaient poursuivi leur course, ils seraient tombés au sol, peut-être en tuant quelqu'un au passage (intention de nuire à autrui ici) et on n'aurait peut-être jamais retrouvé la source de ces sites de rencontre. Bien que tout le monde va sur ces sites de rencontre de nos jours, on arrive dans une ville et la première chose que l'on fait c'est regarder ce qu'il s'y passe, c'est connu. C'est un comme un interlude pour s'aérer la tête après une bonne journée de travail je suppose.

 

Mais quand même. Deux mois d'enquête pour ça. Un exemple flamboyant de noyage de poisson. Au moins, dans cette affaire, on ne peut pas dire qu'il y aura eu beaucoup de pression malsaine des médias ou des journalistes. Personne n'est intervenu pour harceler la police, leur demander s'ils avaient rencontré, pour prendre un café ou un brunch, les deux personnes qui avaient été dans la chambre. Dans une ville comme New York, c'est pas difficile de retrouver deux rentboys. Après tout, ce sont les témoins de ce qui s'est passé avant leur départ. Et sans jouer aux Experts, il me semble bien qu'il doit y avoir des empreintes partout.

 

La distance avec laquelle les mots sont choisis pour conclure ce mystère renforce en elle-même le doute qui entoure sa conclusion. Quand l'autorité des médias impose une clôture à l'affaire, c'est comme un signe d'avertissement : désormais, la moindre personne qui prend le risque de dire quoi que ce soit est prévenue. Dans les médias gays, c'est pareil : on s'en tient au strict minimum. Tous les articles finissent allègrement sur le legs de l'ancien directeur de Sciences Po et la date de soumission des candidatures à son remplacement. Nous sommes revenus à un discours policé, clairement établi quelque part puisque ces consensus n'apparaissent jamais magiquement, comme ça, d'une manière unilatérale : c'est donc un faits divers bordel! Et ce consensus rassemble tout le monde, de l'Academia à l'élite.

 

C'est rassurant de voir cette classe sociale si bien soudée dans le deuil et l'apaisement. Cette classe sociale privilégie qui souffre tant de nos jours, accusée de tous les maux de la crise mondiale. Comme les milliardaires grecs dont parle l'International Herald Tribune du 24 mai dernier et qui se font tout petits en ce moment, afin de ne pas attirer l'attention sur leurs milliards et traverser la crise économique actuelle comme ils l'ont fait pour toutes les autres crises précédentes, avec profil bas. L'élite des institutions (et Science-Po en est le symbole) parvient sans encombre à ranger une histoire abracadabrante, bourrée de détails « troublants» sans que cela ne touche le fondement même de l'identité politique nationale à travers des sujets très importants (le coming-out, l'identité, la transparence, l'intégrité, tout ça). Après tout, les scandales de vie privée, c'était sous Sarkozy et la nouvelle morale socialiste exige un repos bien mérité sur ces « dérives ».

 

C'est la faute à Sarko tout ça et nous sommes heureux de savoir que les 5 années à venir seront celles de la probité et du low profile. C'est d'ailleurs pourquoi DSK a annoncé qu'il demandait un million de dollars à Nafissatou Dialo, le jour même de la formation du gouvernement socialiste. Il faut admirer la prestation du camouflage. Quel sens du timing! Après tout, s'il n'y avait pas eu quelques militantes féministes, on n'aurait jamais su qu'il était allé à Cambridge. Je crois que DSK peut aller faire un speech à Sciences Po. Il est temps.


Didier Lestrade

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