La mort de l’économie et du travail

Le nouveau président français a créé un ministère du redressement productif. Certains y placent beaucoup d’espoir, beaucoup se moquent des mots choisis et du flou de la fonction. Pourtant, l’Occident est en train de vivre un changement économique et politique majeur qui affecte désormais toutes les classes sociales. Plutôt que de se moquer, il est temps de se poser les bonnes questions. En particulier celle-ci : y a-t-il encore du travail pour les humains ?

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 03 juin 2012

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Le nouveau président français a créé un ministère du redressement productif. Certains y placent beaucoup d’espoir, beaucoup se moquent des mots choisis et du flou de la fonction. Pourtant, l’Occident est en train de vivre un changement économique et politique majeur qui affecte désormais toutes les classes sociales. Plutôt que de se moquer, il est temps de se poser les bonnes questions. En particulier celle-ci : y a-t-il encore du travail pour les humains ?

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epuis que j’ai décroché mon doctorat en début de ce siècle, j’ai eu au moins cinq carrières professionnelles. Dès que j’arrivais dans un nouvel endroit, en un an ou deux la moitié des employés étaient virés, et si j’étais en indépendant, le marché s’effondrait après une décision politique ou un changement d’humeur boursier. Chercheur, les budgets étaient «communautarisés», ce qui veut dire qu’on vous tolérait vaguement à l’université tant que vous aviez décroché un fond européen quelconque, sinon c’est la porte. Journaliste, j’ai vu la quasi-disparition du salariat : tous mes amis qui sont restés journalistes enchaînent les piges d’une façon terriblement précaire, et survivent encore parfois grâce à Papamaman. Enseignant, j’ai vu la privatisation de l’enseignement aux Pays-Bas transformer les profs en nomades qui papillonnent dans les établissement scolaires au gré des désirs de directoires qui cherchent à optimiser leurs primes de rendement avant de pantoufler ailleurs. Consultant, j’ai vu que mon rôle était de remplacer brièvement des fonctionnaires avant que les budgets soient définitivement sabrés, tout le monde se retrouvant à la rue au nom de l’efficacité budgétaire. 

En fait, j’aurais dû voir venir le truc. Dans les années 1980, les prolos ont été violemment déclassés. Nos parents nous ont recommandé de bien faire des études pour ne pas finir comme eux. « Il faut bien travailler à l’école pour avoir un bon métier plus tard. » Ensuite, à partir des années 1990, ce sont les petits fonctionnaires et les salariés pas très éduqués qui ont été basculés dans des structures privées, où ils étaient corvéables à merci, désormais au service des actionnaires et relevant des managers, très vaguement protégés par le droit du travail.

 

Le début du 21e siècle a vu ma génération, même les plus éduqués, basculer à leur tour dans la précarité. Anne et Marine Rambach ont très bien décrit ces « Banlieues de l’intelligentsia » dans Les intellos précaires, il y a déjà plus de dix ans. Quelques uns de mes camarades de promo ont réussi à se caser in extremis grâce aux concours administratifs, mais la plupart, de bac +5 à +10, sont toujours à jongler avec les CDD, Pôle emploi et les aides bidon à la création d’entreprise unipersonnelle à presque 40 ans.

 

 

Education bubble

 

J’avais parlé il y a quelques temps de la bulle spéculative liée à l’enseignement dans les pays anglo-saxons. On voit qu’en ce moment même, le Québec se révolte contre la logique de marchandisation et de privatisation des savoirs. Aux Pays-Bas, l’université fait joujou avec l’immobilier et la qualité de l’enseignement n’est pas la priorité, alors que les hogescholen, ces écoles pratiques pour la classe moyenne inférieure, ont connu d’énormes scandales avec des diplôme vendus, des curriculums qui ne servent à rien et des managers qui se bâfrent de bonus.

 

 

Pourtant, je vois que mes amis qui s’en sortent le mieux sont ceux qui enseignent leur métier disparu aux jeunes. Une copine journaliste enseigne désormais le journalisme à de futurs ultra-précaires alors que toute son ancienne rédaction enchaîne petits boulots de traduction ou piges commerciales ici et là. Mes amis chercheurs qui s’en sortent le mieux sont désormais chargés d’enseigner la recherche à des jeunes qui, une fois leur doctorat décroché, vont galérer à leur tour toute pour décrocher un poste pas trop précaire d’enseignant...

 

Mais nous ne sommes pas les derniers. Les métiers qui paraissaient alors comme les derniers refuges des puissants et qui ont été touchés par la crise sont eux aussi en train de disparaître. On se rend compte qu’on a trop de managers, que la plupart ne servent à rien et qu’on bon logiciel remplace une armée de mecs arrogants en costume avec voiture de fonction. On assiste aux États-Unis à la sortie de logiciels d’aide juridique qui rendent les armées de juristes et avocats obsolètes, peut-être qu’en France cela mettra un peu plus de temps mais ce ne sera que retarder quelque chose d’inévitable. Et s’il reste encore des jeunes spéculateurs très bien payés, leur nombre a été fortement réduit car ce sont désormais aussi des logiciels qui s’occupent des transactions boursières.

 

 

Lights out factories

 

Il faut encore des esclaves chinois pour fabriquer nos iPads et autres Nike, pensez-vous. Et bien non. J’ai vu les premiers vêtements découpés au laser dans un magasin d’Amsterdam puis assemblés rapidement avec une colle spéciale : on télécharge la recette de votre jeans préféré, la machine le découpe, on met ça ensemble comme le dit l’ordinateur et voilà. Plus besoin de Chinois ni de bateaux. Les élèves designers de l’Académie Rietveld d’Amsterdam qui ont été le mieux notés cette année sont ceux qui ont présenté le modèle de leurs vêtements le mieux adapté aux découpeuses laser et commercialisable en ligne. Les autres n’ont rien compris, d’après les profs.

 

 

La presse américaine est aussi très préoccupée par les projets d’iFactory d’Apple : des usines construites par des robots, où d'autres robots fabriquent les nouveaux gadgets tous seuls, sans ouvriers. Il faut juste quelques ingénieurs pour la maintenance, et un approvisionnement réguliers en matière première et énergie. Avec les usines lights-out (littéralement : lumières éteintes, car les robots n'ont pas besoin de lumière pour travailler), plus besoin de dictature pour maintenir les salaires bas, plus besoin d’ouvriers. Tout ça, c’est fini.

 

Dans l’enseignement, les iPads font leur entrée à l’école, avec des logiciels vraiment très bien faits pour assister les profs. Je pense que l’enseignant n’est pas forcément condamné à être remplacé par des logiciels, mais il va devoir sérieusement revoir son rôle. Au lieu de corriger les copies, faire réciter les verbes et corriger les exercices, il va lui falloir s’investir dans la relation à l’élève et à la classe. Ce n’est pas évident pour tout le monde, et surtout il y a le risque que la politique trouve que cela coûte beaucoup trop cher et remplace réellement les profs par des robots, même si le résultat est mauvais pour les élèves.

 

 

Le Japon a tellement peur de devoir importer des migrants philippins ou vietnamiens (puisque les Coréens sont en train de devenir plus riches que les Japonais) qu’ils travaillent dur à créer des robots d’aide à domicile pour les personnes âgées. Pour l’instant, les coûts sont encore trop élevés pour qu’on donne un robot à chacun comme dans I Robot, mais les choses vont très vite. Pareil pour l’entretien des espaces : les aspirateurs autonomes se vendent comme des petits pains, et les architectes doivent de plus en plus imaginer comment les façades deviennent auto-nettoyantes, soit avec des matériaux adaptés, soit par des processus automatisés. Bref, les endroits qui devront encore utiliser des nettoyeurs humains seront, dans l’avenir, probablement réservés à une riche élite, le commun des mortels devant se débrouiller avec des espaces standards facile d’accès pour les robots nettoyeurs.

 

 

Réseaux énergétiques décentralisés

 

J’ai lu un brillant article (que je n’arrive pas à retrouver) dans lequel était expliqué que le système politique allait exploser non pas parce qu’internet le rendait caduc, mais parce que le système de production d’énergie était en train de changer radicalement. L’idée de base est qu’un système politique répond à un besoin d’organisation, avec la technologie disponible, pour produire de façon aussi efficacement que possible, avec les matériaux et l'énergie disponibles. Nos systèmes politiques pyramidaux correspondent aussi à une production centralisée d’énergie : il faut de grosses compagnies adossées à des États pour construire des barrages immenses sur des fleuves ou des centrales nucléaires avec plusieurs réacteurs afin de produire de l’électricité à un prix raisonnable, tout comme il faut des armées entières de plusieurs pays pour accaparer le pétrole dans les pays arabes et le transporter de façon sûre en Occident.

 

Avec les maisons passives, les sources locales d’énergie (panneaux solaires, éoliennes, mini-barrages) et la capacité de plus en plus grande à stocker efficacement de l’énergie, ces énormes infrastructures énergétiques — et donc politiques — ne seront bientôt plus nécessaires. La maison du futur proche produit de l’énergie, en stocke une partie et redistribue le reste sur un réseau décentralisé (un peu comme un internet de l’énergie). La maison devient source d’énergie pour, par exemple, recharger des véhicules électriques. Plus besoin d’EDF, de guerres au Moyen-Orient, de soumission servile à la Russie... On peut imaginer aussi que les villes telles que nous les connaissons ne sont alors plus le modèle de développement le plus efficace. Pas besoin d’être les uns sur les autres pour être efficaces énergétiquement. Cela aura forcément des conséquences politiques énormes, avec aussi la question de qui aura accès à ces technologiques, et qui en sera exclu. Et aussi, si ces nouvelles maisons et ces nouvelles voitures seront construites par des humains ou par des robots.

 

 

La guerre pour occuper les masses ?

 

Forcément, il faut relire Makers, le livre génial de Cory Doctorow dont j’avais parlé ici : la logique d’automatisation arrive à son but ultime, mais en même temps c’est la structure même du pouvoir qui arrive en fin de course. Il décrit un monde dans lequel la production des biens ne coûte presque rien, et surtout dans lequel la généralisation des imprimantes 3D à domicile signe la fin des usines. Surtout, c’est une Amérique dans laquelle Washington n’a aucune utilité, où la richesse est liée à la capacité de nuisance politique et d’intimidation légale, et où personne n’a vraiment de travail.

 

 

Des questions auquelles ne répond pas Doctorow, ce sont celles des revenus et de l’activité : si personne n’a de travail ni de revenu versé par une autorité quelconque, comment s’achètent-ils de la nourriture et de nouveaux gadgets fabriqués par des robots ou imprimés par leur imprimante 3D ? Et surtout, comment va-t-on occuper des milliards d’humains s’il n’y a aucune tâche à effectuer ? 

 

En 2012, les Américains pauvres sont devenus plus nombreux que la classe moyenne. En Europe, nous y arrivons, avec des taux de chômage effrayants dans le Sud de l’Europe et dans les banlieues de tout le continent, en particulier parmi les jeunes. Même si on imagine que les États les plus progressistes vont inventer un revenu minimum garanti, afin que chacun puisse se nourrir et se loger, des questions plus essentielles seront loin d'être résolues. Que va-t-on faire de toute cette énergie humaine ? Comment va-t-on occuper les masses ? Comment les humains vont-ils survivre à la mort du statut social associé au travail, à la fonction structurante et rassurante de la tâche régulière ?

 

Tout cela pue le chaos et la guerre, vous ne trouvez pas ?


Laurent Chambon

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