La France provinciale de Hollande
par Didier Lestrade - Dimanche 13 mai 2012
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Ce que propose François Hollande ressemble bel et bien à un New Deal dans la France bloquée de 2012, surtout lorsque l'on imagine les ramifications profondes que pourraient avoir son projet européen ou ses priorités en matière d'une justice et une égalité des chances pour les jeunes, qu'ils vivent dans les cités, les banlieues ou les campagnes. Cela faisait longtemps qu'un président à peine élu n'avait prononcé des intentions si audacieuses. Et comme l'état de grâce n'existe plus dans le cadre d'une crise économique frôlant la récession pure et simple, ces réformes sont une bonne nouvelle qu'il faut encourager. Mais la France semble se diriger vers une nation dominée par sa province. Ce qui n'est pas toujours le signe de grands changements.
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éanmoins, si l'on se penche sur le background des dirigeants socialistes qui ont été en première ligne de la campagne du PS, et qui feront forcément partie de son gouvernement de la "gauche rassemblée", nous avons de quoi être inquiets. Pour l'instant, la méfiance se dirige vers Manuel Valls, le champion du radicalisme laïcard, celui supermarchés halal et de l'anti-burqa. Derrière lui, en ordre de marche, les bataillons de Glavany et Caroline Fourest, les Badinter et autres Michel Onfray. Donner égales chances aux minorités des cités, si on y parvient par l'accès au travail, ce sera 50% des problèmes résolus. On peut toujours rêver.
Mais si l'on poursuit dans un refus du multiculturalisme et que l'on ne s'attaque pas aux questions religieuses, de délit de faciès à tous les étages de la société et de harcèlement policier quotidien envers les jeunes en s'imaginant, encore une fois, que ces questions disparaîtront magiquement avec une baisse du chômage, c'est qu'on refuse toujours de regarder la vérité.
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Après dix ans de France à droite, c'est désormais toute l'administration française qu'il faut changer. Et ça frétille de partout pour trouver un job solide en période de panique sociale généralisée. Pourtant, faut-il encore le rappeler, le PS cumule déjà la majorité des régions françaises, de nombreuses grandes villes, certains des DOM-COM, le Sénat et la capitale. Le soir des élections, il fallait entendre le journaliste d'Euronews, présent pendant toute la soirée, faire à un moment la liste de tous les retards français en matière d'intégration : visibilité réduite des minorités à tous les niveaux du pouvoir (médias, partis, institutions, parlement), le refus quasi général de construire des mosquées y compris par les maires de gauche, la focalisation extrême sur l'Islam. Cela ressemblait à un réquisitoire de Minorités, mais c'était en live sur Euronews.
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Car le plus facile a été fait pendant cette élection présidentielle. Une campagne jugée désormais habile qui n'a pas abordé les sujets de conflit par calcul électoral, ce qui rassure bien cette gauche blanche qui ne veut toujours pas se laisser « envahir » par les questions ethniques. Tout le monde est allé faire un tour à la Réunion, pourquoi cette île, sûrement parce que c'est la plus facile à visiter, surtout quand les mouvements de grève se développent à nouveau dans les Antilles. Et quand Hollande dit qu'il faudra réparer la France, la recoudre, la soigner, et que les Inrocks relaient le slogan, n'oublions pas que ce déchirement de la psyché nationale ne fut pas du seul fait de Sarkozy. Pendant 10 ans, la gauche a laissé faire, empêtrée dans ses histoires internes de parti, quand elle ne s'est pas jetée elle-même dans cette haine de l'Islam — il suffit de regarder l'attitude de Glavany lors des interviews de Tariq Ramadan à l'Assemblée Nationale. La gauche s'est laissée vampiriser par le discours de Fourest et Michel Onfray. Nous avons souffert des mensonges racistes de Sarkozy, mais nous avons encore plus souffert du désintérêt poli du PS pour ces questions. Il fallait crier, ils n'ont rien dit.
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Marine Le Pen fait 18% au premier tour, Sarko fait 48% au second en bénéficiant d'un rapport en sa faveur de 58% des voix du FN, c'est donc presque la moitié de la France qui revendique les propos stigmatisants de cette dernière décennie de cauchemar. Une partie non négligeable de la France est désormais clairement xénophobe. A s'y ajoutent les xénophobes de gauche qui votent Hollande, cela fait une France qui déteste globalement les étrangers. Et comme le FN est en train de changer son nom en vision des législatives et plupart des cantonales, c'est au niveau local que ce racisme va être appliqué sur le territoire. On verra alors les limites de l'hégémonie PS.
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Un exemple ? Si le mariage gay et l'homoparentalité deviennent des lois, il sera très intéressant de faire la liste des maires socialistes qui refuseront de pratiquer ces cérémonies car ils ne se limiteront pas à grincer des dents par dégoût. Comme aux USA ou ailleurs, il y aura des batailles juridiques locales qui vont laisser des traces douloureuses à gauche, ce parti de notables que rien ne semble rénover, puisque la relève choisie par Hollande est loin d'être particulièrement moderne. Robert Hue anyone ?
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LGBT, minorités, allô allô ?
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Cette semaine, les magazines français ont presque tous tiré sur les « 100 qui feront la France », ceux qui forment la garde rapprochée de Hollande. Mes amis, si vous cherchiez un renouvellement, vous serez donc déçus. Les éléphants sont tous là , et la jeune garde est encore plus décevante que la vieille. Merci pour l'avancement de carrière de Bruno Julliard quand le mec a passé les dernières années à somnoler. Du coté des visages "basanés", c'est la quasi absence. Les noms à consonance « étrangère » sont rares. Et on reparle à nouveau de ceux que l'on ne voulait plus voir. Ayrault en premier ministre ? Qu'a-t-il fait pour les LGBT à Nantes ? Rien si on met de côté le symbole pratique du petit centre LGBT, et un festival pédé de temps en temps. Et le pire, c'est qu'il fait mine de champion en la matière. Le reste du temps, ce sont des bonnes dames qui se réunissent régulièrement sur leur 35 heures pour préparer le 1er décembre ou le Sidaction, et quand ça arrive, il y a une petite animation sur la place de la ville — ou rien. Les questions LGBT pour les socialistes, c'est comme le marché de Noël à Paris. Quelques baraques pour une semaine, rien de permanent. Comme Ségolène dans la Charente, Gérard Colomb à Lyon ou Delanoë à Paris, tous les leaders socialistes n'ont rien entamé en termes de lutte contre le bullying LGBT à l'école, pas de cours de sexualité, rien. Déjà , en 1989, quand Act Up a été créé, nous demandions de vrais programmes d'éducation sexuelle à l'école. Presque 25 ans plus tard, toujours rien. Rares sont les initiatives locales comme à Montpellier, où la campagne américaine "It Gets Better" est reprise.
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La France est désormais dirigée par sa province. Cela commence à Tulle avec deux accordéons et ça dit tout, vraiment. L'idée de la modernité, c'est de prendre l'exemple de Paris : une capitale gérée comme si c'était Rennes. Pas de vagues, pas de nouveauté, pas de grand plan urbain. Lasser par le manque de courage, quand ce n'est pas tout simplement l'invisibilité totale du maire et de sa personne. Pas de symbole fort en direction de ceux qui vivent de l'autre côté du périf. Le quinquennat de Hollande, cela sera sûrement celui des barons socialiste de la France profonde, ceux que l'on appelle les notables. Et ce sont souvent les pires en ce qui concerne l'intégration. Si la laïcité que défend Hollande ne change pas de tournure, le quinquennat qui arrive sera une lourde déception. Dix millions de personnes, dans ce pays, sont issues de l'immigration magrébine. Il n'y a pas d'Arab Pride ou de grand rendez-vous de masse qui puisse unir toutes ces minorités qui se reconnaissent toutes dans le désintérêt de l'Etat. Maghrébins, africains, antillais, indigènes de Nouvelle Calédonie et ailleurs, le PS ne les a pas beaucoup aidés dans le passé. Il n'y pas de réconciliation avec l'Algérie. Le Maghreb voit avec allégresse l'arrivée d'un président socialiste dans notre pays. Et 2012 est toujours l'année du cinquantenaire de l'indépendance. Si Hollande doit aller au plus vite affronter ses partenaires européens du nord, il pourrait sauter sur l'occasion, après les législatives, d'aller en Algérie pour, là aussi, recoudre et réparer ce qui a été cassé par 50 ans de blocus imposé par un lobby de Pieds-Noirs qui arrangeait tout le monde. En tant que socialiste, il peut trouver les mots pour s'excuser. Mais le fera-t-il ? Â
