Transgenres : je m'excuse

C'était le soir du premier tour des présidentielles à Londres. Guillaume m'a gentiment amené chez Thierry et on a regardé les résultats des élections en buvant une bière et en grignotant des biscuits apéritif. Pendant ce temps, on parlait de l'homosexualité d'aujourd'hui, de l'influence de Craigslist sur la sexualité et des syndicats de sex workers en Angleterre. Et puis, en se quittant, Guillaume et Thierry m'ont dit gentiment qu'ils pensaient que je devais m'excuser pour ce que j'avais écrit sur les transgenres dans mon livre Cheikh. J'ai souri, je me suis dit « Ah encooooooore ça... » et on s'est quittés en s'embrassant. Quand je suis rentré, je me suis dit « Bon, allez ». Donc voilà : je m'excuse pour le mal que je vous ai causé.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Samedi 05 mai 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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C'était le soir du premier tour des présidentielles à Londres. Guillaume m'a gentiment amené chez Thierry et on a regardé les résultats des élections en buvant une bière et en grignotant des biscuits apéritif. Pendant ce temps, on parlait de l'homosexualité d'aujourd'hui, de l'influence de Craigslist sur la sexualité et des syndicats de sex workers en Angleterre. Et puis, en se quittant, Guillaume et Thierry m'ont dit gentiment qu'ils pensaient que je devais m'excuser pour ce que j'avais écrit sur les transgenres dans mon livre Cheikh. J'ai souri, je me suis dit « Ah encooooooore ça... » et on s'est quittés en s'embrassant. Quand je suis rentré, je me suis dit « Bon, allez ». Donc voilà : je m'excuse pour le mal que je vous ai causé.

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l faut rappeler le contexte. Le livre a été critiqué car à deux moments je parlais des transgenres sur un ton d'humour qui est pour moi la référence ultime, celle de South Park. Très vite, avec la polémique que cela a provoqué, j'ai compris qu'on ne pouvait plus blaguer sur n'importe quoi et j'ai fermement décidé de ne plus aborder le sujet. Bien sûr, si on me cherche, je réponds toujours du tac au tac et c'est connu, j'ai du caractère. Mais j'ai décidé que je n'aborderais plus ce sujet puisque visiblement, comme tout le monde, je manque de connaissances et comme le suis désormais transphobe, misogyne, paternaliste, exotisant et je ne sais quoi encore, j'ai encore moins droit au chapitre que les autres.

Cette affaire m'a fait comprendre beaucoup de choses. C'est un de ces moments de séparation culturelle où on prend vraiment la mesure que Gay is the old way et Transgender is the new way. J'en parlais à Somerville à Londres, il y a 30 ans, nous avons créé le Gay way. Il y a eu énormément de choses dans la culture gay avant mais c'est définitivement dans les années 70 et 80 que nous avons inventé un mode de vie gay qui est devenu la norme à travers le monde, pour le pire et le meilleur. Regardez la télé anglaise le samedi soir, c'est rempli de gays et de lesbiennes à tous les étages. Le Chili est gay, l'Asie est gay, l'Inde est gay. Pendant ce temps, en France, on a Patrick Sébastien le samedi soir.

 

La nouvelle frontière, c'est donc les transgenres parce que les gays, c'est fait. Cela ne veut pas dire que nous avons tout obtenu (on est loin du compte, surtout en France puisque Hollande promet le mariage mais, heu, pas tout de suite) et qu'on n'a plus rien à dire sur l'homosexualité moderne. Mais aujourd'hui, c'est aux transgenres de créer leur propre culture, ce qu'ils et elles font d'ailleurs, parce que qu'elle est révèle est autrement plus complexe que l'affirmation gay. Cette culture politique doit exister dans le mouvement LGBT. Cette minorité doit s'imposer aux autres et prendre la place qui lui revient, comme nous l'avons fait auparavant, en montant dans les organigrammes associatifs et politiques. Comme cela se fait à l'étranger. Les droits doivent être accordés pour tout le monde.

 

Donc je m'excuse à nouveau. Cela s'adresse à tout le monde, même aux personnes avec qui je me suis fritté. Désormais, vous pourrez vous moquer, dans le genre « On s'en fout que tu te sois excusé, tu es toujours transphobe, misogyne, paternaliste et exotisant ». On va s'amuser...

 

 

Moins passif-agressif

 

Maintenant que c'est dit, je voudrais juste dire 2 ou 3 choses. D'abord, si je m'excuse, c'est que je comprends bien que l'autodérision ne peut s'adresser aux transgenres pour des raisons évidentes de gravité juridique et émotive. Mais quand je dis que les transgenres doivent nous pousser pour trouver leur place parmi nous, je me demande si on pourrait le faire d'une manière moins passive-agressive. OK les gays en général sont en retard sur le sujet trans, mais dans cette minorité, l'humour a toujours été aussi puissant que le combat associatif. Je crois même que l'un ne peut avancer sans l'autre. Or, l'immense majorité des gays a décidé de se taire sur le sujet, de peur de dire des bêtises et de se faire engueuler. C'est ce qui s'est passé au moment d'Act Up par exemple. Il y avait un nouveau langage, des nouvelles règles du politiquement correct, il y avait une pression politique qui imposait cette réflexion. Mais nous avons aussi cassé ce carcan en s'adressant à la société avec humour, et c'est ça qui faisait passer la pilule de la menace.

 

Aujourd'hui, le silence des gays sur les questions transgenres n'est pas uniquement motivé par la prudence et la politesse, il l'est beaucoup par désintérêt. Il y a une grande incompréhension entre les gays et les trans, et il faut la résoudre. Parce que si nous, nous ne parvenons pas à nous entendre sans nous engueuler, alors comment allons-nous faire avancer ce sujet dans le reste de la société?

 

 

« J'ai envie de leur parler »

 

Il y a BEAUCOUP de gens pointus sur le sujet qui vous disent en aparté que ce conflit est particulièrement pointu en France, que ça ne se passe pas tellement comme ça à l'étranger. La coexistence entre transgenres et gays, lesbiennes et bis est plus facile ailleurs, ce n'est pas un mensonge. Un exemple parmi des dizaines. Mon ami Robert s'offre quelques jours de vacances dans un lodge gay de Palm Springs pour ses 50 ans. C'est un endroit cool, pas la caricature gay du gay resort à la Falcon, c'est chic mais décontracté, il y a une grande piscine avec deux DJ's barbus (non mais je t'assure quel nouveau cliché) super cools qui mettent de la bonne musique en plein cagnard, il fait si chaud qu'il n'y a personne dehors. Arrive une bande de 8 ou 10 transgenres, MtF et FtM et in between. Tatouées, vraiment sympas, plusieurs latinas, vraiment la version californienne trans de The L World. Et Robert les regarde de l'autre côté de la piscine. Il faut dire que Robert est l'archétype du gay qui n'a jamais eu de problème avec sa masculinité. C'est un jules quoi. La punch line : au bout de 10 minutes, Robert piétinait intérieurement d'aller rejoindre cette bande car c'était évident que c'était les filles et les garçons les plus cools et sympas qu'il pouvait rencontrer. Et je parle d'un gay qui n'a aussi aucun problème avec les femmes mais il est... gay quoi. Et il me dit : « Mais j'ai JAMAIS vu ça moi, des transgenres aussi cool, j'avais envie de leur parler!!! »

— Et tu es allé les voir?

— Non, j'ai pas osé. Pendant 2 jours!

— Tssss. T'es folle. Fallait y aller.

 

 

Et on sait que c'est comme ça aux USA, surtout sur la côte Ouest, mais partout en fait. En Europe aussi, à Berlin, partout. Et à la place, en France, on se coltine des copines comme Hélène Hazera que je connais depuis 35 ans et avec qui j'ai été côte à côte pendant un nombre assez important de réunions d'Act Up et si moi je suis paternaliste, je peux vous assurer que Hélène me parle exactement comme si j'étais le même kid de 19 ans. Et j'en ai 54 ans maintenant. Et je l'ai toujours respectée c'te folle, même si elle m'énerve mais je la considère comme mon ainée. Et JE SAIS que Hélène ne résume pas la question trans à elle seule.

 

Je pense sincèrement qu'il existe un accord tacite chez les gays pour ne pas aborder ce sujet. Bon, les gays de droite eux, carrément, ils s'en foutent. Mais même chez les gays de gauche qui sont plus ouverts, on ne peut pas parler. Et ce déni s'ajoute à d'autres dénis (sur le sida, sur la politique, sur le pink washing...) qui font que les gays abordent très peu de sujets de conflit, on l'a vu avec ce sensationnel retour au conservatisme de la vie privée autour de l'affaire Descoings où un sexologue inconnu au bataillon du militantisme se permet de nous donner des leçons sur un Foucault qui n'a, je crois, jamais existé. Merci le Huffington.

 

Moi, j'ai toujours pensé qu'on pouvait parler de tout. C'est mon attitude envers les gays. Je pense que c'est complètement réducteur de parler de l'homosexualité comme si c'était cuicui les petits oiseaux, dans le genre "on n'aborde pas les problèmes", suivez mon regard sur certains médias. Et je crois précisément que le Gay way a été si important parce qu'on a parlé de tout. On s'est fritté sur tous les sujets, du bareback à l'outing. Et tout ça doit être fait de l'intérieur. Mais en France, on est tellement dans une idée que le sujet transgenre est tabou, que de nombreux aspects ne sont jamais abordés. Et vous savez lesquels. Bref, on pourra tous s'excuser autant que vous voulez, mais il existe une chape de plomb qui, pour moi, ne fait pas avancer le sujet. Le politiquement correct c'est bien, on commence toujours comme ça, mais il ne faut pas que ça dure trop longtemps.


Didier Lestrade

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