Tout sur la Ball culture / Houses

La parution récente, chez Soul Jazz, de Voguing: Voguing and the House Ballroom Scene of New York City 1989-92 illustre le travail de la photographe de Chantal Régnault. Enrichi par Tim Lawrence, le livre retrace le parcours de cette scène gay minoritaire et doublement minoritaire – noire ou latino ET gay. Après un long travail de recherche documentaire, j'ai rencontré Chantal Régnault à Paris, pour m’entretenir longuement avec elle et parler du livre, et de cette scène essentiellement new-yorkaise qu’elle a suivie et photographiée avec passion. Scène alors méconnue mais aujourd’hui en plein renouveau et dont l’influence se fait sentir encore aujourd’hui sur tous les domaines liés à la mode et à l’entertainment : musique, danse, lifestyle, langage, la ball culture est partout. Même dans le R&B.

filet
Tiphaine Bressin

par Tiphaine Bressin - Mardi 24 avril 2012

Tiphaine Bressin, 35 ans, trop de diplômes, trop de neurones, trop de disques, collection commencée en 1994, fort caractère mais plein de qualités et de compétences, cherche du travail. Bonus : il a une excellente mémoire.

filet

La parution récente, chez Soul Jazz, de Voguing: Voguing and the House Ballroom Scene of New York City 1989-92 illustre le travail de la photographe de Chantal Régnault. Enrichi par Tim Lawrence, le livre retrace le parcours de cette scène gay minoritaire et doublement minoritaire – noire ou latino ET gay. Après un long travail de recherche documentaire, j'ai rencontré Chantal Régnault à Paris, pour m’entretenir longuement avec elle et parler du livre, et de cette scène essentiellement new-yorkaise qu’elle a suivie et photographiée avec passion. Scène alors méconnue mais aujourd’hui en plein renouveau et dont l’influence se fait sentir encore aujourd’hui sur tous les domaines liés à la mode et à l’entertainment : musique, danse, lifestyle, langage, la ball culture est partout. Même dans le R&B.

L

La ball culture est un système communautaire américain qui initialement servait – et sert encore aujourd’hui - de famille de substitution voire d’accueil pour des jeunes issus des minorités discriminées, principalement noires, latino-américains très majoritairement homosexuels ou LGBTQ et fréquemment en rupture familiale. Ce n’est pas sa seule fonction, mais nous aurons l’occasion d’y revenir.

L’organisation en Houses est plus récente, étant elle-même issue d’une proto-scène de performances qu’on qualifierait de travestis ou drag, remontant aux années 30, elle-même issue d’une scène embryonnaire datant de la fin du siècle précédent, et qui, ayant rencontré une certaine forme de succès, s’est développée organiquement jusque dans les années 1960, là où elle a commencé à se structurer, avec ce qui est aujourd’hui connu sous le terme de Harlem Drag Balls. Il est intéressant de noter qu’au même moment, ces phénomènes culturels se sont reproduits quasiment à l’identique, au niveau structurel du moins, essentiellement dans les deux villes principales de l'Est, à NYC et Washington D.C., quoique chacune ayant des particularités  propres. Ce système a ensuite peu à peu essaimé, mais reste limité en priorité à cette région et dans quelques grandes agglomérations américaines – Atlanta, Philadelphie, etc. Ces maisons sont réunies et placées sous l’autorité de tutelle d’une Mother of The House et / ou aussi parfois d’un Father of The House.

 

Quoique longtemps underground, la sous-culture que constitue la ball culture a été reconnue par des stars et des personnalités de premier plan, comme Leigh Bowery, Patricia Field, Madonna, Beyoncé, Pee-Wee Herman, et bien d’autres encore, qui la considèrent comme un élément essentiel de la construction des identités gay et afro-américaines et qu’ils la gardent comme une composante majeure de l’édifice culturel afro-américain aux USA.

 

Le phénomène a été principalement abordé et décrit au travers de deux films-documentaire, Paris Is Burning de Jennie Livingstone (1990 – YouTube la vidéo était publique, et sur Vimeo, avec sous-titres en japonais, pour ceux que ça tente) et How Do I Look ? (2006) de Wolfgang Busch. Aujourd’hui encore, ces films sont utilisés et étudiés dans les cursus universitaires comme matériel pédagogique d’enseignement, notamment dans les queer / gender and cultural studies. La littérature existe, mais elle est relativement pauvre. Néanmoins, on peut citer : Tim Lawrence et Lori Ortiz. Ces auteurs ont souvent cité la ball culture en la situant dans le contexte, restrictif, de la dance music, quand le mouvement est plus vaste.

 

 

Le New York blanc des années 30

 

Historiquement, la ball culture tire ses racines dans le New York des années 1930 et dans des endroits plutôt blancs. Ces exhibitions comportaient des prix à gagner, pour les costumes les plus réussis ou extravagants. Les noirs étaient autorisés à s’y produire mais devaient le plus souvent se blanchir le visage et ne gagnaient que rarement des prix. 

 

C’est au tournant des années 1960, toujours à New York – à Harlem, pour être précis - que les noirs homosexuels se mirent à organiser leurs propres cérémonies – souvenons-nous que nous sommes en pleine révolution raciale et dans le mouvement d’empowerment des Noirs aux USA et que les années Johnson et Kennedy sont encore proches. Officiellement (quoique difficilement vérifiable), le premier bal de ce type eut lieu en 1964, selon Dorian Corey. Le mouvement prit de l’ampleur, le bouche-à-oreille fit le reste. D’abord cantonné à un public restreint, les bals, ou balls, attirèrent de plus en plus de monde, si bien que les salles louées initialement – souvent des Community centers ou de petits clubs, et destinés aussi à garantir une certaine confidentialité ne suffirent bientôt plus à contenir les foules venues pour assister à ces soirées payantes. Dans ce que l’on appelait alors les Harlem Drag Balls, les participants faisaient leurs propres vêtements, et s'entraidaient pour préparer ceux des autres, cousant perles, plumes et sequins, comme le dit Dorian Corey. Les modèles d’alors étaient plutôt des stars hollywoodiennes, des personnages historiques – Cléopâtre, Marie-Antoinette - ou des icônes de la Soul (d’alors ; rien à voir avec le R&B d’aujourd’hui), et inspirés des spectacles de Las Vegas, avec des personnages et des vêtements très flamboyants, ainsi que des mises en scènes très élaborées. Cela tenait alors plus du spectacle de travestis que des bals tels que photographiés par Chantal Régnault.

 

Le premier tournant eut lieu au cours des années 1970. C’est à Crystal Labeija qu’on doit la première d’avoir créé sa House, la House of LaBeija, en 1977, en vue d’attirer davantage d’attention, ce qui s’avéra une stratégie payante de relations publiques, rusée et intelligente, et rapidement suivie par les autres « factions » déjà existantes mais non encore nommées, qui à sa suite créèrent leur maison. Là aussi, plusieurs tendances se dessinent : certaines Houses, à la suite de leur leader, adoptèrent le nom de la personnalité la plus influente de la maison – ainsi la House of Pendavis du nom d’Avis Pendavis, la House of Duprée de Paris Duprée ou la House of Corey de Dorian Corey.

 

D’autres maisons, souvent nées après les six plus grandes maisons, sont d’inspiration plus européenne, et préférèrent adopter des noms reflétant le glamour et le lustre de la couture dont elles s’inspiraient, et leurs noms sont directement calqués sur des maisons de couture européennes. Ainsi la House of Saint Laurent, la House of Dior, la House of Chanel, la House of Miyake-Mugler, la House of Balenciaga etc. D’autres encore font un peu figure à part et l’origine en est quelque peu mystérieuse, telle la House of Ninja, du nom de son fondateur, le regretté Willy Ninja. Le chef d’une maison était principalement une leader alors désignée du titre de Mother of the House, parfois doublée d’un Father of The House. 

 

Certaines maisons étaient essentiellement noires, comme la House of Ebony, d’autres essentiellement lesbiennes, comme la House of Moshood, d’autres encore essentiellement Butch Queens, comme la House of Overness. La composition des Houses variait assez peu, même si chacune avait développé des spécificités : la plupart des membres étaient homosexuels, il y avait aussi des drags, des transsexuel-le-s, majoritairement MTF mais il y avait quelques FTM, des filles non gay plus quelques rares hétérosexuels, ces deux derniers d’apparition plus récente. Contrairement à un cliché assez répandu, il est inexact de dire que tous les membres des Houses étaient pauvres et rejetés par leur famille en raison qui de leur orientation sexuelle qui de leur souhait de changer de genre : les Houses comptaient aussi quelques membres relativement bien intégrés dans la société - ainsi Kevin Omni, de la House of Omni, avait longtemps travaillé dans des bureaux à Wall Street.

 

 

L'envers de l'American Dream

 

Néanmoins, l’essentiel des membres se trouvait le plus souvent appartenir à des groupes discriminés, en rupture sociale et familiale, pauvres, et majoritairement noirs et latino venant de quartiers défavorisés, à cent lieues de l’American dream dont les télévisions, les magazines et les médias leur donnaient la vision jusqu’à l’écœurement. N’oublions pas non plus que New York à cette époque était une ville dévastée, avec de nombreuses poches de pauvreté. Le nombre de membres variait, allant de 12 à plus de 60 pour les plus grandes maisons. La question qui se posait alors aux jeunes homosexuels et apprenties drag était : quelle maison adopter ? Car il fallait montrer patte blanche et faire ses preuves. Néanmoins, on l’a vu plus haut, la composition des membres a quelque peu évolué avec le temps, s’ouvrant à davantage de catégories, d’abord homosexuelles puis à un panel un peu plus large. Les Houses restent néanmoins majoritairement gay. Il y avait bien quelques asiatiques mais ces derniers restaient rares, comme le dit Daniel Wang, un temps membre de la House of Omni. Cette quasi-absence s’explique, dit-il, par le fait que les asiatiques sont dans une position très différente des noirs et des latinos aux USA : ils sont souvent bien intégrés, et leurs discussions sont, ajoute-t-il, bien moins axées autour de la sexualité que chez ces autres groupes. Il voit néanmoins des connections assez fortes entres les maisons Ninja et LaWong avec la culture asiatique. N’étant ni noir, ni blanc – il est asiatique – il fut autorisé à entrer ce monde sans trop de problème, dit-il. Il courait en tant que ‘schoolboy realness’ et a gagné un trophée, qui lui a permis de rentrer dans la maison justement.

 

Selon Donald Suggs du Village Voice,  la plupart des drags des bals ont donc grandi dans les banlieues – mais pas les banlieues chic américaines situées hors des villes, où la middle-class résidait habituellement. Ils ont créé, via la ball culture, leur propre star system. C’était aussi pour y retrouver une reconnaissance, une forme d’admiration et de célébrité que leur statut social ne leur permettait pas d’atteindre, parce qu’ils provenaient d’une catégorie de gens qui "n’était pas acceptés tels qu’ils étaient, dans le monde réel" (cit.). Les bals comportaient des trophées et des prix, pouvant aller de $100 à $5,000, selon les sources. Le monde mainstream, essentiellement blanc (par opposition aux vrais bals, essentiellement noirs, dixit David Xtravaganza, qui voyait dans le bal Field une tentative de récupération du phénomène par les blancs – et il n’avait pas tort), a commencé à s’y intéresser dès 1988. La styliste Patricia Field créée la House of Field en 1988, à l’occasion du House of Field’s Welcoming Ball. La récupération eut lieu un peu plus tard, mais les frémissements étaient déjà là. 

 

L’institutionnalisation des bals s'établit au cours des années 1980, avec une sophistication croissante des bals, et le raffinement de plus en plus en plus complexe et élaboré des catégories où les membres des Houses devaient défiler et se produire. Dorian Corey regrettait que les jeunes des bals deuxième période (70, 80s etc.) fassent moins d’effort pour faire leurs costumes. Ce n’est pas tout à fait exact : David Xtravaganza, et beaucoup d’autres, prenait un soin tout particulier à élaborer eux-mêmes leurs vêtements.

 

Les participants des bals étaient tout à fait favorables aux photos, puisqu’ils souhaitaient briller, incarner une image reproduite des magazines qui les fascinaient et les inspiraient. Par conséquent, les prendre en photo, c’était participer de cette reconnaissance, de cette gloire à laquelle ils aspiraient, même ne serait-ce que l’espace d’un bal. Aller à un bal coûtait cher, le prix des entrées servant à payer tout le travail que représentait la préparation de l'événement notamment les costumes.

 

Un relatif déclin a commencé à s’opérer au milieu des années 90, malgré ce que certaines versions prétendent – les bals à leur apogée, etc. Le point de bascule fut très probablement la mort d’Angie Xtravaganza, membre éminente et Mother of The House of Xtravaganza, en 1993.  Circa 2000, on a assisté à un éclatement des Houses, qui ont essaimé tout le pays, en ouvrant des Chapters, sortes de filiales des Maisons-mère, à travers le pays, dans des grandes villes ou celles de taille plus modique. On a ainsi eu des Chapters LaBeija à Philadelphie, des Chapters Ebony à Washington D.C. etc. Ce n’est que très récemment, vers 2009, que le phénomène a commencé à reprendre, et s’intensifier. Il y a néanmoins autant de différences entre les bals d’aujourd’hui et ceux des années 90 et 80 qu’il y en avait entre les bals des années 60 et ceux des années 70.

 

L’histoire nous enseigne aussi que l’histoire des Houses a tristement suivi celle du sida : on ne compte plus le nombre de membres des Houses séropositifs, dont nombre sont morts aujourd’hui. Les autres disparus sont souvent décédés de complications liés à l’abus de drogue, assassinés ou ont fini en prison. Néanmoins, la ball culture préexistait bien avant l’apparition du sida. C’est en 1989, dans le but de produire de l’information et de fournir à ces jeunes marginalisés les moyens de se protéger du sida - préservatifs, dépliants, etc. - que fut créée en 1989 la House of Latex, dont la Ball annuelle finit par devenir un évènement en soi, pour culminer en 2003. Elle fut créée en collaboration avec le GMHC (Gay Men’s Health Crisis). L’officialisation de la création de la House of Latex eut lieu en 1993, où elle donna sa première Ball, sur un rythme annuel ensuite. Non contente d’organiser ses propres évènements, la H.O.L. parcourait aussi les autres soirées de bal, pour assumer son rôle et sa mission de prévention.

 

 

Fonctionnement, rites

 

Un évènement s’appelait aussi une ‘function’. Chaque bal comportait l’annonce des bals suivants, souvent des mois à l’avance, via la mise à disposition de flyers. Ces flyers et invitations donnaient le thème de la soirée et des consignes parfois très étranges, telles que : "Vous débarquez de Mars, et vous êtes venu sur Terre pour provoquer un scandale sexuel". Les catégories à représenter étaient aussi indiquées. Tous les membres des Houses ne défilaient pas. Certains étaient là pour aider à la préparation, à l’installation. Ironie et dérision se mêlaient parfois, dans les thèmes, comme parodier des shows ou des séries télévisées, ou des publicités.

 

Déroulement d’un bal ? Un bal se préparait longtemps à l’avance, et prenait plus d’une journée en préparatifs. Débutait ensuite la soirée, qui s’ouvrait très souvent sur une Grand March, où tous les participants des catégories représentées défilaient. Un bal pouvait durer jusqu’à dix heures et plus. Puis venait la compétition et la présentation des catégories. Enfin, le Grand Prix : il fallait envoyer au moins trois membres d’une même maison pour prétendre participer à cette épreuve.

 

Commençait ensuite vraiment la compétition. Les participants défilaient dans des catégories en vue des décrocher des trophées et des prix. Pour leur prestige personnel et celui de la Maison, ce à quoi les poussaient les Mothers of the House. Ils passaient ainsi en revue devant un jury le plus souvent composés des Father et Mother des Houses qui étaient les juges, le plus souvent, mais aussi des journalistes ou des personnalités.

 

Les spectateurs des bals des années 60 étaient ce que Dorian Corey appelle de "prétendus hétéros", venant voir des shows travestis (dont le sien). Le public d’alors était essentiellement blanc (vs 70 et après : noirs, latinos et blancs, beaucoup plus mélangé). Au cours des 70s et après, dit toujours Dorian Corey, les costumes étaient moins élaborés, mais tout aussi flamboyants. Les modèles avaient changé : arrivaient les Beverly Johnson, les Iman Bowie. L’inspiration venait aussi des magazines Vogue, Bazaar etc. Les catégories avaient été introduites : face, body, mod, realness, Butch Queens, Femme Queens, Runway / Model Effect, Bizarre, etc. Ou d’autres catégories, plus douteuses, comme mugging, mopping, grafting, qui consistaient à piquer des cartes de crédit, des chèques, des porte-monnaie.

 

Certaines catégories, telles washed / unpainted  étaient prises très au sérieux par les juges, qui n’hésitaient pas à passer un mouchoir sur le visage des participantes pour vérifier qu’il n’y avait pas de trace de maquillage, critère immédiat de disqualification – aussi appelé "chop" / "chopped". David Xtravaganza fut ainsi disqualifié de sa catégorie - en homme – pour avoir porté un manteau de fourrure de femme.

 

En cas de contestation des résultats – insatisfaction des participants ou de la House, les contestations étaient souvent vives, voire violentes entre les juges et les membres de la maison. Mais les MC's et juges ont le dernier mot en cas de contestations. Ce sont les MC's qui font le décompte final « 4-3-2-1 HOLD THAT POSE! / 4-3-2-1 STRIKE-A-POSE !’, rapporte ainsi Daniel Wang.

 

Le bal incarnait une certaine idée de l’élégance, du glamour, avec le souci et le soin du détail.  Aussi, pour couvrir les frais engendrés par la création des vêtements, les locations de salles, les prix pratiqués à l’entrée était parfois assez élevés, $25 et parfois plus. Dans un monde aux perspectives professionnelles et sociales bouchées pour les participants des bals, ces soirées servaient aussi à montrer qu’ils pouvaient rentrer parfaitement dans un persona : femme, mannequin, militaire, homme d’affaires à Wall Street… Néanmoins, personne à l’intérieur d’une House ne pouvait espérer en tirer un revenu correct, et il fallait soit avoir un petit boulot, soit recourir à des expédients plus rapides comme la prostitution.

 

C’est souvent cette deuxième voie qui était retenue, pour se payer tout le glamour qu’exigeait les bals, surtout pour les drags : maquillage, coiffures, lingerie, vêtements, bijoux et aussi, dans certains cas, les traitements médicaux de réassignation sexuelle, piqûres, hormones, injections, chirurgie, implants mammaires... Pour revenir quelques instants à la prostitution comme moyen d’opérer un ‘sex change’, Dorian Corey explique aussi le changement de mentalité opéré entre les médecins à son époque, les 60s, et la deuxième vague des bals. De médecins consciencieux, stricts, on est passé à une vague de médecins peu scrupuleux, qui prescrivaient à tours de bras hormones et piqûres pourvu que l’argent rentre. Quand elles n’étaient pas sur le trottoir, il arrivait aux drags de dormir dans des cinémas ouverts 24/24 à Time Square – ces salles projetaient des films de kung-fu.

 

 

Des trophées pour entrer dans une House

 

Le prestige des maisons détermine le mode de recrutement : on ne rentrait pas dans la House of Duprée si on n’avait pas déjà une pièce remplie de trophées. Les Houses avaient des particularités : ainsi, la maison Xtravaganza se distinguait par son côté ‘avant-garde’ – il leur a fallu plus de trois ans pour se faire accepter et reconnaitre dans le milieu des Houses. La maison Pendavis, elle, était réputée pour son côté plus familial, et la maison Duprée, celles des Stars, Legends & Icons. Pour l’anecdote : Chantal Régnault a reçu un prix d’honneur de la Maison Pendavis, en qualité de photographe.

Les Maisons choisissaient leur membres, soit en repérant un participant doué et inconnu du circuit lors d’un bal, soit en allant le piquer dans la maison voisine – David Xtravaganza venait ainsi de chez les Ebony à la base. Ce choix était motivé parce qu’il fallait enrôler les meilleurs, et souvent dans des titres que la maison ne comptait pas encore parmi elle, pour  pouvoir aunsi remporter d’autres prix, dans d’autres catégories, où elle n’était pas présente avant.

 

L’usage d’accessoire fut autorisé, et la Maison Duprée y excellait — chaises, épées, bâtons — cf. Lady Gaga et son ‘disco stick’, ça ne vous rappelle rien ?

 

L’autorité de la Mère ou du Père de la Maison déterminait son style, ses caractéristiques, sa couleur, ses codes. Ainsi, on avait la House of Afrika, la House of Magnifique, Chanel, Dior, Duprée, LaBeija, Saint Laurent, Ninja, Omni, Overness, … Selon Ivan Monforte, la compétition entre les Houses avait pour but de s’élever dans la hiérarchie. Il précise aussi, comme beaucoup, que les Houses avaient des spécificités : ainsi, la maison Xtravaganza était aussi réputée pour avoir les plus beaux visages féminins, la maison Ninja pour avoir les danseurs les plus agiles, etc. Les statuts les plus glorieux étaient Star, Legendary, Icon. Ils étaient attribués aux queens (en tant qu’individus) et aux groupes qui avaient remporté le plus de trophées. Certaines catégories leur étaient strictement réservées.

 

Il y avait aussi, mais de manière moins structurée et plus parcellaire, des bals à Chicago. A noter, les bals de Chicago étaient antérieurs à ceux de New York. Néanmoins, c’est à New York qu’ils ont pris toute l’ampleur qu’ils ont encore aujourd’hui. Quelques bals célèbres : celui de la maison Pendavis, en automne, le ‘Moda’ Ball des Xtravaganza, traditionnellement en novembre, le bal de la maison LaBeija, ou le célèbre Paris Is Burning de Paris Duprée. Dans les 80s, le Elk’s Lodge devient l’épicentre des Houses et du Voguing. Parmi les autres lieux, on trouvait des clubs comme Tracks, Better Days, The Saint, le Boy Bar, le Sound Factory, le Palladium, le Paradise Garage, (sur la fin surtout, comme le fait remarquer David DePino). Mars, Roxy, Palace de Beaute,..

 

Et ce qui au départ s’appelait ‘performance’ a petit à petit évolué vers la catégorie voguing. Différentes écoles, et différentes influences ont formé petit à petit les courants du voguing : le ballet classique, les spins & dips ; ainsi, Derrick ‘Pop Dip’ LaBeija combinait des influences aussi diverses que la gymnastique, les courants sportifs évoqués plus haut. A la différence du breakdancing, essentiellement straight, et l’affaire des B-Boys, le voguing lui était le pré carré des gays. C’était un mix entre ballet, poses classiques, stretching – une technique très codifiéé, avec contorsions fluides et rapides. On trouve des traces de voguing dans les clips, comme Taylor Dane Tell It To My Heart (1987), Jody Watley Still A Thrill (1987), Eric B. & Rakim, Friends (1989), Malcolm McLaren avec Deep In Vogue (1989) avec Willy Ninja et Adrian et Aldonna Xtravaganza... Bien sûr, ce fut Madonna qui décrocha la timbale avec Vogue, en 1990, avec les services de la maison Xtravaganza, en la personne de José Guttierez et Luis Camacho, recrutés au Sound Factory par ses soins.

 

Des gens comme le chorégraphe Tyrone Proctor (qui avait travaillé pour des programmes aussi prestigieux que Soul Train) ont amené le voguing à la télévision, y compris sur MTV, et l’ont sorti des clubs et des bals, participant ainsi de cette émergence mainstream du voguing. Il n’a pas formé des danseurs au voguing mais au contraire, embauché de vrais voguers, pour les shows qu’il chorégraphiait.

 

Il y a eu différents courants du voguing : le ‘hand voguing’ : mouvements assez rigides, et pas trop la tasse de thé de Willy Ninja, plus porté vers la fluidité des mouvements, et leur facilité à se fondre les uns aux autres. Il dit que les voguers ont tous des styles différents, ce que confirme Chantal Régnault, où le parcours de chacun des membres influence aussi sa manière de voguer et de danser, comme José Xtravaganza, issu d’une formation classique de danseur. La même chose peut être dite de voguers comme Cesar Valentin, Jerome Pendavis, Ronald Lemay : tous avaient leur propre signature. Prophétique, Willy Ninja pensait en 1988 que le voguing allait exploser dans le mainstream. L’avenir lui donnera raison.

 

Willy Ninja disait aussi quil fallait chercher les origines du voguing dans les danses ethniques, mais que quand ça éclaterait, les gens en donneraient le crédit  aux gays. Il ajoutait que le voguing stimule la créativité individuelle. Pour Daniel Wang : ‘Funny Face’, film avec Audrey Hepburn et Fred Astaire, est l’origine-même, une proto-scène ball et surtout voguing, dès les premières 30 minutes du film. De fait, Les influences du Voguing  sont multiples : ballet, taï-chi, gymnastique, stretching, arts martiaux, défilé de mode, yoga, jazz / modern dance. On dit aussi que le Voguing est la réponse gay au breakdancing des B-Boy straight.

 

Les voguers avaient une façon de s’habiller assez urbaine, sportswear, pas trop de bijoux en or, apanage alors des B-Boy plutôt. Il était capital de danser en rythme sur la musique, de synchroniser ses mouvements sur le tempo du morceau. Une place importante laissée aussi à l’improvisation.

 

Souvent, on distingue : The Old Ways - 60s, 70s, 80s - vs The New Ways – 90s et au-delà. Les règles en sont différentes aussi. Dans le voguing Old Ways, on peut physiquement "bloquer" son adversaire, ce qui est interdit dans le New Ways – qui demande lui en revanche plus de flexibilité, de "arms control". La musique des performances de voguing variait selon le type de voguing ; ainsi, dans le Old Ways, on pouvait souvent entendre des classiques comme Cheryl Lynn Got To Be Real, MFSB / The Salsoul Orchestra Love Is The Message, Loose Joints Is It All Over My Face ou encore Diana Ross Love Hangover tandis que dans le New Ways, il était courant d’avoir des morceaux comme Armand Van Helden Witch Doktor, M.A.W. The Ha Dance. Pour Daniel wang, lle voguing était "un combat entre des gays sur le dancefloor", mais théâtralisé, pour évacuer la vraie violence, à la manière des danseurs de capoeira.

 

 

Paris Is Burning, la controverse

 

Jennie Livingstone, nièce d'Alan J. Pakula, a commencé à fréquenter les bals après avoir vu des voguers à Washington Square, à 22 ans. Selon les sources, on parle de trois à sept ans de tournage pour son film Paris Is Burning. Ce dernier tire son titre du bal éponyme de Paris Duprée, lancé (?) en 1986. Le budget du film était de $500.000 environ, dont $175.000 uniquement pour les droits musicaux. En 1988, Paris Is Burning est toujours en post-production. Le temps de tournage est donc extrêmement long. Et nombreux sont ceux qui diront qu’elle a été réglo en mettant des pancartes à l’entrée des bals en avertissant que la soirée serait intégralement filmée et qu’il fallait donc, si on ne souhaitait pas apparaitre à l’écran, se déplacer sur les côtés. Elle y voit l’humour des queens, assez présent dans son film, comme un moyen de survivre dans "un monde riche, et blanc".

 

La communauté a moyennement apprécié… Beaucoup ont malgré tout adoré le documentaire qui a fait office de révélation. Malgré de nombreuses réactions négatives dans la presse, Jennie Livingtone a bénéficié d'une flopée de récompenses – 12 au total, dont un Grand Prix du Jury à Sundance et un Teddy Bear Award au Berlin Film Festival - et des critiques élogieuses dans de grands médias américains. Ce que les queens ont le plus critiqué, c’est la description qui a été donnée d’elles : putes, vendeurs de drogue, paumés, marginaux et autres quolibets. Pepper LaBeija nuance : elle a aimé le film, le regardait souvent, et ne trouvait pas vraiment qu’il exploitait les queens. De sombres histoires d’argent ont fini de noircir le tableau - le film a généré 4 millions de dollars aux USA après avoir été racheté et distribué par Miramax.

 

Willy Ninja et Dorian Corey ont engagé des avocats et fait un procès. Paris Duprée réclamait $ 40.000 000 au titre d’utilisation non autorisée de son image et de son nom – elle apparaît moins de 3 minutes, sur les 76 que dure le film. Elle fut déboutée, ayant signé des clauses de cession. Treize autres protagonistes furent dédommagés ensuite, à hauteur de $55.000, alloués selon leur temps de présence à l’écran dans le film. Dorian Corey parle surtout de la cupidité des participants au film. Elle dit que, pour sa part, ses rêves de gloire se sont éteints peu à peu, pour redevenir modestes, en espérant juste laisser une trace. Elle en laissera une, notamment : le corps momifié retrouvé chez elle dans un coffre! Ceci étant dit, Pepper LaBeija et Dorian Corey ont reconnu que Paris Is Burning leur avait apporté quelque chose dont elles avaient toujours rêvé : une forme de reconnaissance publique. Ainsi, les gens reconnaissaient Pepper LaBeija dans la rue, et Dorian Corey a entamé une tournée, où elle a triomphé dans quelques spectacles, notamment à Boston. Jesse Green écrit que le film montre "la victoire de l’imagination sur la pauvreté".

 

Conséquence immédiate : après Jennie Livingston, plus aucune caméra ni appareil photo ne furent autorisés dans les bals. Il faudra attendre Wolfgang Busch pour How Do I look ?, grâce à une approche plus journalistique. Le film se concentre sur le passage de relais des traditions des Houses de génération en génération. Il aborde en outre les problèmes de préjugés (sociaux, etc.), idées préconçues, l’usage de drogue, la prostitution, les volets liés au genre / gender, le sida.

 

Les Houses ont participé grandement à l’émancipation gay, noire et latino, du fait qu’elles aient apporté un regard neuf sur ces communautés. En effet, après le Love Ball de Susanne Bartsch en 1989, le milieu de la mode, très touché lui aussi par le sida, s’est intéressé de très près à cette scène qui réinterprétait ses codes et le glamour des magazines. C’est à l’occasion de ce Love Ball que les deux mondes se sont rencontrés : tout ce que la scène ball comptait de stars a pu côtoyer les stars des podiums et les top modèles : Naomi Campbell, Tyra Banks, Marisa Berenson etc.

 

 

Le rôle de soutien des maisons

 

Les Houses avaient une fonction de support, de soutien, d’entraide, de famille de substitution, de conseil, d’orientation et d’accueil de jeunes gays en difficulté, à qui ces maisons procuraient aussi un amour qui leur faisait défaut après la rupture familiale. Pepper, Angie, Carmen : non seulement elles cousaient à la machine les costumes des membres, mais elles les accueillaient chez elles aussi, leur payaient à manger. La fonction des Houses n’était pas que symbolique. Une étude exploratoire a été faite dans deux maisons du New Jersey. Elle a montré le rôle capital de la mère comme relai d’informations et dans son rôle de guide et de conseil, et pouvait influer positivement l’attitude des membres de sa maison dans le comportement face au sida et pousser donc à davantage de protection de la part des membres.

 

Willy Ninja dit que les gens ne voient les Houses que comme un système, voire un prétexte, pour sortir, sans voir que c’est aussi un appui financier, une fonction de support, un soutien émotionnel et créatif. La population de ces bals était très jeune, de 16 à 23 ans. La Mère de la Maison était souvent la plus âgée elle avait gagné le plus de trophées, et elle était là pour conseiller les enfants de la Maison (vêtements, stratégies pour gagner); c’est vrai mais ça ne se limite pas à cela.

 

 

Influences de la Ball Culture

 

Selon Ivan Monforte,  il y a autant de diversité dans les Houses que dans l’arc-en-ciel gay. Il affirme aussi que la ball culture a influencé une culture populaire, par son langage codifié et sa structure organisationnelle. Il pense que la multiplication  des Houses, leur prolifération a commencé vers 1990, avec  l’explosion en dizaines de maisons. Et que les standards des années ont radicalement changé : il ne s’agissait plus d’imiter les blancs mais de mettre en valeur sa propre couleur, qu’on soit black ou latino. Il remarque aussi que le voguing a évolué d’une figure plutôt représentative, dans des poses figées, réduites, élégantes, à une danse faite de véritables prouesses techniques.

 

Pour l’aspect générationnel, il a tendance à dire que chaque nouvelle génération de voguers se démarque très nettement des précédentes. Il note l’influence sur le langage : ‘shade’ insulte indirecte / ‘reading’, insulte directe et les voit comme des moyens de se prémunir contre l’homophobie sous forme de "frappes préventives" et que cela a servi à codifier et contenir la violence, de la même manière que la capoeira était un simulacre de combat destiné à régler les conflits sans en venir aux mains. Et que cela participe, d’une certaine manière, d’une forme de résilience contre la condition toujours difficile de l’homosexualité et des "problèmes" liés au genre. Il ajoute que ce même langage a dépassé de loin le simple cadre des bals et des gays, pour toucher des stylistes de vêtements comme Christian Soriano – ‘Project Runway’ - ou RuPaul – dont on verra dans l’interview que m’a accordée Chantal Régnault qu’elle ne venait pas des bals.

 

Ont travaillé en modèles suite à l’essor du voguing post 1990 : Carmen Xtravaganza, Octavia Saint Laurent, Adrian Magnifique. Pour Willy Ninja en particulier, Paris Is Burning fut un tremplin pour sa carrière. Après être apparu dans le clip de Malcolm McLaren Deep In Vogue, il multiplie les collaborations,  apparaît dans le clip I Can’t Get No Sleep des Masters At Work, travaille comme modèle et danseur pour Thierry Mugler et Jean-Paul Gaultier, ce qui lui permettra de beaucoup voyager. Il fonde ainsi son agence de modèles, enregistrera un disque, Hot, sorti sur Nervous Records et a appris à Paris Hilton à marcher comme sur un podium. Ses influences personnelles étaient : Fred Astaire, la culture asiatique, les gymnastes olympiques.

 

 

Musique, vidéos, danse

 

Musique... Jody Watley, Taylor Dayne, Malcolm McLaren, Madonna avec Vogue - #1 des ventes dans 30 pays !, Beyoncé. Et même si Vogue de Madonna insiste sur l’aspect "pose" des magazines, le voguing, au contraire, était devenu beaucoup moins statique. Voguing = DANCING. Après la mort de Willy Ninja, elle aurait déclaré qu’il a été une influence majeure pour elle et pour des milliers d’autres. C’est d’ailleurs à la House of Ninja qu’elle a fait appel pour son come back au Super Bowl 2012, plus de 20 ans après avoir fait appel aux Xtravaganza pour l’original. Des DJ's ont émergé et perduré la ball culture : Junior Vasquez (qui signe la compilation accompagnant le livre de Chantal Régnault), Danny Tenaglia, Johnny Dynnell, Jean-Philippe Aviance, Miss Honey Dijon, Angel Moraes, DJ Chip Chop Ninja etc.

 

Le clubbing a été ravivé, pendant les années 80, à New York en particulier, où la vie nocturne s’était réduite avec l’arrivée du sida grâce aux bals et, plus proche de nous, le lancement à Londres, de ‘Horse Meat Disco’, à Paris de ‘House of Moda’, du Who iZ Who à Paris Bercy – plus de 5 000 participants !- et, justement, le retour du célèbre et traditionnel ‘Moda’ Ball des Xtravaganza en novembre 2009, après un hiatus de cinq ans. Des labels comme Strictly Rhythm ont sorti des disques comme Jack & Jill Work It Girlfriend ou You Make Me Feel (Mighty Fierce), incompréhensibles si on n’a pas une approche du milieu ball culture, avec toute la panoplie du lingo, de l’humour et de l’ironie des queens, ou encore des disques par Franklin Fuentes, membre actif de cette scène. Armand Van Helden a fréquemment remercié toutes les tribus new-yorkaises des clubs, dont les banji, sur son hit sorti en 1994, toujours sur Strictly Rhythm, Witch Doktor. Junior Vasquez a, presque le premier, fourni les premiers disques pour le New Way, sous le pseudo Ellis D – notamment avec le titre Just Like A Queen.

 

Vidéos... Tyrone Proctor, qui a collaboré justement avec Jody Watley sur Still A Thrill a popularisé sur MTV le voguing. Ce retour en force du voguing, sur cette même chaîne, s’est effectué via l’émission ‘America’ Best Dance’ avec le groupe, issu d’une House, Vogue Evolution. On ne reviendra pas sur Vogue, avec les Xtravaganza, l’histoire est maintenant connue. Quoique : José a chorégraphié le clip de Madonna. Il l'a enseigné aux autres danseurs, non voguers, engagés pour le clip, sauf à Luis, lui- même voguer de la maison Xtravaganza. Puis, tous deux figurent en guest stars dans le Blonde Ambition Tour de Madonna en 1990, tournée mondiale. La Philosophie des Xtravaganza ? ‘To come done’.

 

Danse... Trajal Harrell a intégré des éléments de voguing et de défilé dans sa pièce Twenty Looks or Paris Is Burning in The Judson Church (2009) où il confronte la danse post-moderne, presque totalement exempte de spectaculaire, avec la précision codifiée et l’univers glamour du voguing et des défilés, du vêtement, de la couture. Plus récemment, des danseurs contemporains ont intégré des éléments de voguing et de ball culture dans leurs solos ainsi que les éléments typiques du défilé de mode. Le plus amusant dans tout ça étant qu’ils ignorent souvent tout de la ball culture. Régénération spontanée ? On assistait à des clashes et des battles voguers / breakdancers à New York, à Central Park, à Washington Square Park, à Union Square Park – ce qui rappelle les récents clash hip-hop vs Tecktonik au Trocadéro. De la confrontation voguing / breakdancing est né le lofting, du nom du légendaire club The Loft de David Mancuso : un mix entre les deux techniques.

 

Langage... Des termes d’argot gay tels que ‘shade’, ‘shady’, ‘reading’, ‘fierce’, fierceness’, ‘you better work !’, fabulous’, ‘fabulousness’, Drag Mother ont dépassé le simple cadre de la ball culture. La personalité de Beyoncé, de Sasha Fierce est aussi directement issue de la ball culture. Selon Ivan Monforte, des expressions codifiées comme ‘Give good face’ ou ‘Strike a pose’ proviennent directement des bals, quand les MC's commençaient le décompte pour tester l’habileté des voguers et performers, en disant, par exemple, ‘4-3-2-1 GIVE GOOD FACE!’, les enjoignant ainsi à garder une pose fixe et élégante.

 

Littérature... Michael Cunningham (Prix Pulitzer) a écrit deux nouvelles, Flesh & Blood, à la suite d’interviews de Danny et de Hector Xtravaganza, et The Slap of Love, avec en filigrane, Angie Xtravaganza comme trame du roman.

 

 

Déclin (relatif) puis renaissance

jusqu'à aujourd'hui

 

Ivan Monforte, on l’a vu plus haut, a vu dans l’explosion, au tournat des années 1990, un début relatif de déclin de la ball culture. Trois semaines après la mort d’Angie Xtravaganza (survenue le 31/03/1993, à l’âge de 27 ans, de complications liées au sida), le Sound Factory lui rend hommage : un X immense est disposé dans la salle, il est recouvert de dizaines de témoignages d’affection – fleurs, bougies, petits mots, photos. En sa mémoire, Junior Vasquez écrira le titre ‘X’, lettre qui ornera, seule, en guise de simple image, l’une des étiquettes du disque.

 

Pour Daniel Wang : la période du milieu des 90s a marqué l’affaiblissement de la ball culture et du voguing, incarnés pour lui par la Latex Bal, qu’il voit comme un affadissement de l’esprit Drag Ball originel. Il reproche aussi à Madonna, au film Rize et à la frénésie des médias d’avoir en quelque sorte "cassé" cette culture et l’a fait retourner à l’underground. A New York comme dans d’autres villes aux USA, les vrais fans de la scène ball ont finalement préféré cet isolement, cet entre-soi, en définitive.

 

Chantal Régnault l’avait constaté à la Gay Marche de Juin 2011 : le voguing revient. Des troupes de jeunes noirs, très jeunes, exécutaient des figures directement reprises du voguing, en marchant le long des chars. Selon Daniel Wang, ce retour du voguing a plus à voir avec la musique et les tendances, l’air du temps, qu’avec les conditions sociales d’alors et les inégalités entre noirs / latinos et blancs même si des inégalités persistent encore. Selon lui, les esprits sont aujourd’hui plus ouverts, aux USA, après l’élection de Barack Obama et les shows TV d’Oprah Winfrey. Il pense qu’il y a un sentiment plus ouvert d’esprit sur "ce qui est beau" ou "socialement acceptable", plus qu’avant, qui explique ce retour, cette résurgence, toujours selon lui.

 

Les bals aujourd’hui : ceux d’André Mizrahi, en Caroline du Nord, cartonnent toujours, Il y a eu l’apparition des kiki-functions, sorte de mini-bals. Sylvain Menétrey écrit un bon papier. Et le voguing revient aussi à la TV : ‘America’s Best Dance’ aux USA sur MTV, avec le groupe Vogue Evolution notamment, tous issus d’une House. Le voguing actuel est plus acrobatique, moins folle. L’aspect vestimentaire y est moins important. Il intègre des éléments de danse issus du poppin, du lockin, du crunk, du hip-hop.  Le mainstream à nouveau s’y intéresse : Beth Ditto, Charlotte Gainsbourg travaillent avec des voguers dans leurs clips.

 

 


Tiphaine Bressin

Notes

 

 

 

 

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter