Nicolas is the new Marine

À une semaine de l’élection présidentielle, on pense que la question de Marine Le Pen est résolue, parce qu’il se peut que Jean-Luc Mélenchon la dépasse au premier tour, et qu’il est probable que François Hollande et Nicolas Sarkozy seront les deux candidats du second tour. Je pense qu’on se trompe, sur le candidat de l’extrême-droite, et sur le but de Marine Le Pen. Pour comprendre à qui on a affaire, je pense qu’il faut bien connaître la politique française, certes, mais qu’il faut aussi regarder ailleurs. C’est pour cela que j’ai écrit Marine ne perd pas le Nord : on ne peut pas comprendre la stratégie de Marine Le Pen ou de Nicolas Sarkozy si on ne connaît pas un peu la situation belge, néerlandaise ou danoise.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 15 avril 2012

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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À une semaine de l’élection présidentielle, on pense que la question de Marine Le Pen est résolue, parce qu’il se peut que Jean-Luc Mélenchon la dépasse au premier tour, et qu’il est probable que François Hollande et Nicolas Sarkozy seront les deux candidats du second tour. Je pense qu’on se trompe, sur le candidat de l’extrême-droite, et sur le but de Marine Le Pen. Pour comprendre à qui on a affaire, je pense qu’il faut bien connaître la politique française, certes, mais qu’il faut aussi regarder ailleurs. C’est pour cela que j’ai écrit Marine ne perd pas le Nord : on ne peut pas comprendre la stratégie de Marine Le Pen ou de Nicolas Sarkozy si on ne connaît pas un peu la situation belge, néerlandaise ou danoise.

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our ceux qui n’ont pas encore eu l’immense joie de le lire, je résume brièvement : la Belgique est un laboratoire politique intéressant, parce que les influences française, néerlandaise et allemande s’y font sentir, parce que c’est un pays en voie d’explosion, parce que les différents niveaux politique sont calibrés de façon optimale pour l’expérimentation communautaire, et parce qu’y évoluent des animaux politiques très intelligents, en particulier Filip Dewinter et ses amis du Vlaams Belang. La Flandre semble perdue à jamais pour la Belgique, les nationalistes conservateurs ayant contaminé avec beaucoup de talent l’ensemble du monde politique flamand.

Le Danemark est un des pays les plus « modernes » du monde, avec des inégalités très réduites, un peuple très éduqué, des femmes émancipées et un État-providence extrêmement développé. Pourtant, l’extrême-droite a soutenu un gouvernement minoritaire de droite libérale et conservatrice pendant dix ans, réussissant ainsi à faire passer des lois nationalistes, islamophobes et xénophobes.

 

Le même scénario a lieu aux Pays-Bas, où la droite nationaliste et libérale est soutenue par Geert Wilders et son parti de bras-cassés islamophobes. On nous avait promis la chute imminente du gouvernement Rutte pour cause d’incompatibilité entre chrétiens-démocrates et extrême-droite, voilà pourtant deux ans que les lois anti-pauvres et pro-riches sont passées avec la bénédiction de Wilders, qui optient en échange que des réfugiés soient renvoyés dans leur pays en guerre.

Alors, en France...?

 

 

Une situation française...

euh... identique ?

 

La situation française est plus compliquée, tout d’abord parce que l’élection du Président au suffrage universel est une épreuve terrible pour les petits partis, et il semble improbable que Marine Le Pen ne soit jamais élue. Ensuite parce que le suffrage uninominal à deux tours est une machine à empêcher l’extrême-droite (et les Verts) d’avoir des députés.

 

Il faut donc utiliser une autre tactique. Pour cela, la stratégie de dédiabolisation du FN est un pas essentiel: en se mettant de l’autre côté du front républicain (du « cordon sanitaire » comme disent nos amis belges), Marine Le Pen ouvre la voie à une collaboration fructueuse avec l’UMP de Nicolas Sarkozy.

 

En effet, les ingrédients essentiels d’un « succès » à la danoise ou à la néerlandaise sont les suivants :

 

(1) une extrême-droite fréquentable, qui rejette l’homophobie, le racisme de papa et l’antisémitisme

 

(2) une extrême-droite qui défend un programme économiquement de gauche (ce qui permet d’aller pêcher des voix à gauche) mais la fermeté vis-à-vis des étrangers et de l’islam

 

(3) une gauche mal dans sa peau qui a des hésitations à s’afficher de gauche après presque deux décennies de « troisième voie », légitimant de fait l’arrogance et l’ethnocentrisme de la droite

 

(4) une droite de gouvernement ultra-libérale qui chasse ouvertement sur les terres de l’extrême-droite en montrant du doigt les étrangers, en stigmatisant les musulmans, et qui roule ouvertement pour les riches

 

(5) un pays en crise, économique, politique et identitaire, avec un rapport 50/50 entre l’ensemble des droites et l’ensemble des gauches

 

 

On peut très bien reconnaître la France dans ce tableau. Ce qui a fait basculer ces royaumes nordiques à droite voire à l’extrême-droite, ce n’est pas uniquement la mollesse de la gauche de gouvernement (socio-démocrates ou travaillistes au Nord, socialistes ici), mais aussi la veulerie de la droite de gouvernement, qui n’a plus aucune morale et est prête à tout pour rester au pouvoir, même s’allier avec l’extrême-droite. Rasmussen est connu au Danemark pour être prêt à tout pour imposer son ordre de droite, atlantiste et nationaliste, Rutte aux Pays-Bas est plus connu pour son amour du pouvoir afin de satisfaire ses amis spéculateurs et rentiers que pour son désir de réformer le pays et lutter contre les inégalités ou le pouvoir des banques.

 

 

Et c’est bien cela qui m’inquiète: on ne peut pas dire que Nicolas Sarkozy s’illustre ses valeurs morale immuables ou ses hauteurs de vue. Il aime le pouvoir, est prêt à dire et faire tout et son contraire pour y rester, et c’est à se demander s’il a une vue politique quelconque. S’il est quelqu’un qui adore le pouvoir et le bling-bling, ne pense qu’à satisfaire ses richissimes amis et n’a que mépris pour la classe moyenne, c’est bien Nicolas Sarkozy.

 

 

Droite = Nicolas + Marine

 

Pour bien comprendre où on en est, il faut sortir du schéma de pensée gauche / droite / extrême-droite qu’on a vécu jusque là. Tout comme Hollande se voit tout à fait gouverner avec les Verts et le Front de gauche et leur envoie des bisous par presse interposée, Sarkozy gouverne déjà avec l’extrême-droite. À la limite, vu qu’il s’est débarrassé de ses concurrents à droite (à part le pauvre Bayrou dont une grande partie des soutiens va sagement rejoindre l’UMP quand sonnera l’heure de la soupe), Sarkozy ne se fait pas de mouron pour le premier tour. Son succès va résider dans sa capacité à mobiliser à la fois la droite « sociale » (nom très drôle, vraiment gonflé, il faut le dire) et les électeurs de Marine Le Pen. De ces derniers, la principale raison de ne pas voter pour Sarkozy tient au rejet de sa personnalité et à ses amitiés trop voyantes avec les puissants, certainement pas à sa mollesse vis-à-vis des Français exotiques et des mahométans.

 

L’équivalent du Front de gauche néerlandais, le Socialistische Partij (SP), a compilé les statistiques de deux ans de soutien de Geert Wilders au gouvernement Rutte: au-delà d’une rhétorique de défense des classes laborieuses et de défense de l’État-providence, la réalité est que le PVV de Wilders a gentiment voté pour toutes les lois anti-pauvres qui ont été proposées par la droite gouvernementale. Malgré l’attitude apparement «de gauche» sur les questions sociales, Geert Wilders s’accommode parfaitement d’un gouvernement des riches parce que ce qui lui est le plus cher (son islamophobie et sa haine des étrangers) est incorporée sans sourciller par la droite libérale et les chrétiens-démocrates.

 

Ce n’est pas uniquement parce que je suis de gauche que je ne voterais jamais ni pour Marine Le Pen, ni pour François Bayrou, ni pour Nicolas Sarkozy, c’est parce que derrière toutes ces différences de surface, une fois que l’un d’eux aura le pouvoir, c’est tous ensemble qu’ils vont gouverner pour nous imposer une politique nationaliste, réactionnaire, anti-pauvres, anti-étrangers, anti-musulmans. 

 

 

Dans le Nord de l’Europe des médias de gauche ferment les uns après les autres, faute de soutien étatique, alors que les médias de droite son chouchoutés. Les institutions culturelles doivent fermer ou se résigner à se vautrer dans la vulgarité. Les bastions « de gauche » comme l’Éducation nationale voient leurs moyens sabrés. Les institutions chargées de promouvoir les «hobbies de gauche» comme l’égalité des chances, la protection de espaces naturels ou la lutte contre les discriminations, ne sont plus financées. Il n’y en a que pour les hommes blancs hétérosexuels riches de droite.

 

 

Ça va être la fête !

 

Si vous aimez le bling-bling café du commerce qui pense que l’ignorance est une opinion politique que nous avons subi avec Nicolas Sarkozy, vous allez adorer son prochain gouvernement avec les amis de Marine Le Pen. Pour subir les nouveaux-riches arrogants et ignares qui règnent aux Pays-Bas, je peux vous dire que vous allez vous amuser: on aura droit à une décennie de télé réalité sans aucune morale, de comédies musicales vulgaires, d’écoles dignes du tiers-monde, d’université privatisée, de spéculation immobilière sans limite, de taxation de la classe moyenne, de privatisations jusqu’à l’absurde, de gros mots et de brutalité sans fin dans l’espace public, de plus de bagnoles et moins de transports en commun, de favoritisme, de politique entre amis... Le Nord de l’Europe le vit, vous croyez vraiment que la droite de Nicolas Sarkozy va développer soudainement une forme de morale et va épargner l’hexagone ?

 

Bref, si vous pensez que l’extrême-droite se limite aux 15% de Marine Le Pen et que tout va bien se passez, vous vous trompez. Si je vais voter François Hollande dimanche prochain, c'est pas parce que je le trouve beau ou que son programme me fait frémir de plaisir, c'est parce que j'en ai assez des Dewinter, des Pia Kjærsgaard, des Geert Wilders, des Marine Le Pen et de ces gouvernements de droite qui sont en train de ruiner notre continent et nos sociétés.

 

Je n'en peux plus de cette droite méchante et arriviste qui ne pense qu'à ses amis. Je ne supporte plus ce racisme perpétuel, cette recherche du prochain bouc-émissaire, de cette manie de frapper ceux qui sont les plus faibles et déjà à terre, de cette apologie du cynisme et du moi-moi-moi.

 

Je ne vais pas voter Hollande parce que le PS a cessé d'être peuplé d'apparatchiks incompétants ou seulement parce qu'ils vont enfin ouvir le mariage civil aux couples du même sexe, mais surtout pour être débarrassé des amis de Marine, et pire, des amis de Nicolas: les Nadine Morano, les Rachida Dati, les Frédéric Lefebvre, les Claude Guéant et autres Brice Hortefeux.

 

Bref. N’oubliez pas de voter dimanche prochain.


Laurent Chambon

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