ULB : de la « burqa pride » à l’inquisition ?

Comme un certain nombre de personnalités, j'ai signé le texte que m'a proposée Kaoutar Boustani sur l'affaire Caroline Fourest à l'Université Libre de Bruxelles (ULB) du 7 février dernier. Cette tribune a déjà été publiée dans la presse belge et il mérite une diffisiion plus large. Pour plusieurs raisons, mais il y en a deux qui m'intéressent plus particulièrement. Je suis à 100% d'accord avec ce qui est écrit ici. D'abord, j'adore le titre car je crois que c'est la première fois qu'un lien est fait entre burqa pride et gay pride. J'ai déjà écrit que, à une époque où tout ce qui est musulman est source de stigmatisation, il serait largement temps que les Indigènes de la République, ou n'importe quel groupe, prenne l'initiative d'une Arab Pride. C'est le seul moyen pour faire descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue afin de dire basta à ce racisme généralisé. Ensuite, ce que ce texte dénonce, c'est l'instrumentalisation systématique de Caroline Fourest à chaque fois qu'elle se trouve contredite. Non, intervenir dans une conférence pour manifester son désaccord n'est pas anti-démocratique. C'est au contraire la base de la démocratie. C'est le fondement même de l'activisme d'Act Up, par exemple. Caroline Fourest montre ici sa méconnaissance de ce type d'activisme radical puisque les zaps sont, par essence, une manière d'intervenir dans un cadre établi pour faire passer un message qui serait autrement étouffé. C'est dans l'histoire gay, elle devrait pourtant le savoir. Toute personne publique sait qu'elle risque, à tout moment, ce type de contradiction lors d'une conférence. Caroline Fourest croit qu'elle est au-dessus du lot. Elle se trompe. Et désormais, nous sommes bien décidés à lui dire ce que nous pensons, à chaque occasion. Voilà le message de ce texte.

filet
Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Vendredi 06 avril 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

filet

Comme un certain nombre de personnalités, j'ai signé le texte que m'a proposée Kaoutar Boustani sur l'affaire Caroline Fourest à l'Université Libre de Bruxelles (ULB) du 7 février dernier. Cette tribune a déjà été publiée dans la presse belge et il mérite une diffisiion plus large. Pour plusieurs raisons, mais il y en a deux qui m'intéressent plus particulièrement. Je suis à 100% d'accord avec ce qui est écrit ici. D'abord, j'adore le titre car je crois que c'est la première fois qu'un lien est fait entre burqa pride et gay pride. J'ai déjà écrit que, à une époque où tout ce qui est musulman est source de stigmatisation, il serait largement temps que les Indigènes de la République, ou n'importe quel groupe, prenne l'initiative d'une Arab Pride. C'est le seul moyen pour faire descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue afin de dire basta à ce racisme généralisé. Ensuite, ce que ce texte dénonce, c'est l'instrumentalisation systématique de Caroline Fourest à chaque fois qu'elle se trouve contredite. Non, intervenir dans une conférence pour manifester son désaccord n'est pas anti-démocratique. C'est au contraire la base de la démocratie. C'est le fondement même de l'activisme d'Act Up, par exemple. Caroline Fourest montre ici sa méconnaissance de ce type d'activisme radical puisque les zaps sont, par essence, une manière d'intervenir dans un cadre établi pour faire passer un message qui serait autrement étouffé. C'est dans l'histoire gay, elle devrait pourtant le savoir. Toute personne publique sait qu'elle risque, à tout moment, ce type de contradiction lors d'une conférence. Caroline Fourest croit qu'elle est au-dessus du lot. Elle se trompe. Et désormais, nous sommes bien décidés à lui dire ce que nous pensons, à chaque occasion. Voilà le message de ce texte.

L

e 7 février dernier, à l’ULB, un groupe de personnes a participé à une « burqa pride » à l’occasion du débat que devait avoir lieu entre Hervé Hasquin et Caroline Fourest. Dans les faits, une petite cinquantaine de contestataires ont chahuté l’intervention de Caroline Fourest jusqu’à ce que le Recteur décide de suspendre la rencontre qui n’a finalement pas repris.

Le soir même, invectives, injures, propos racistes, accusations de racisme, d’antisémitisme, d’intégrisme, d’islamophobie ont fusé dans tous les sens. Depuis lors, l’histoire officielle semble rapporter qu’une bande d’islamistes seraient venus dans le but d’empêcher Caroline Fourest de s’exprimer. Et que, ce faisant, ils se seraient rendus coupables de censure, d’une entrave à la démocratie, au débat pluraliste et ouvert et, à la liberté d’expression.

 

En réalité, ces personnes avaient l’intention de protester contre l’absence de contradiction dans le débat. Alors même que Cultures d’Europe, les débats de l’ULB, les organisateurs de la rencontre, avaient le principe de privilégier le débat contradictoire et pluraliste.

 

« La formule de la conférence ex-cathedra ne semble plus répondre de manière satisfaisante à la nécessité de pluralité dans l’expression des opinions. C’est pourquoi l’asbl "Cultures d’Europe" a décidé de modifier sa formule en proposant, non plus des conférences, mais des débats où les grandes questions de société seront discutées de manière vivante et contradictoire ».

 

 

Fourest = raciste

 

Ces personnes protestaient aussi contre les propos de Caroline Fourest et qu’elles identifient comme raciste. Fondant leur opinion notamment sur « The War for Eurabia » un article de Caroline Fourest.

 

Les acteurs de la « burqa pride » seraient des “islamistes”? Difficile pourtant de le prétendre alors qu’ils étaient de toutes origines sociales et culturelles. D’autant plus qu’il n’est pas dans les mœurs des islamistes que les hommes portent des burqa ou des foulards pastiches en signe de protestation. Pas plus qu’ils ne sont enclin à jouer d’analogie entre la burqa (pride) et la gay (pride)... La réalité est bien plus certainement qu’une partie de l’assistance, les organisateurs de la rencontre et les commentateurs qui suivirent, se sont laisser entraînés par les invectives que Caroline Fourest adressait à ses détracteurs. Elle est d’ailleurs coutumière du fait à en juger notamment par le témoignage édifiant que livre l’intellectuel français Pierre Tevanian. Alors que la question qui est posée par tous est celle de la liberté du débat, il semble que Caroline Fourest elle-même ai une attitude tout à fait équivoque à ce sujet (voir aussi la vidéo citée plus loin).

 

Par ailleurs, deux raisons nous portent à dire qu’on ne peut pas identifier l’action menée par les « burqa bla bla » comme de la censure.

 

D’une part, ces personnes demandaient un débat pluraliste, contradictoire et équilibré. Le président du Conseil d’Administration peut en témoigner puisqu’il recevait la veille une demande en ce sens. N’ayant pas obtenu de réponse positive à cette demande, ils ont protesté par un chahut. Chahut qui émane pleinement de la tradition ulbiste et qui de date immémoriale fait partie de la panoplie des moyens de protestation des étudiants, des chercheurs, du PATGS et même du corps académique. Combien de fois des enseignants ont été interrompus parce que leurs propos étaient inaudibles pour des étudiants ? Combien de fois le Conseil d’Administration a été empêché par des membres de la communauté universitaire qui voulaient protester contre une décision à venir ? Pourrait-on dénombrer les conférenciers qui ont été hués, entartés, enfarinés, conspués et qui même ont dû fuir le campus ? Et un peu plus loin, que dire des séances du parlement fédéral dans lequel le chahut est de tout temps l’un des moyens privilégié d’empêcher des adversaires de se faire entendre ?

 

Mais surtout, lorsque le Recteur de l’ULB a annoncé que le débat était suspendu, les trouble-fêtes ont quitté la salle. Et le débat n’a pas repris, alors qu’il aurait pu. Comment, dès lors, prétendre que ce débat à subit la censure, alors que ce sont les organisateurs eux-mêmes qui l’ont arrêté.

 

 

Monopole de parole

 

Que les propos de Caroline Fourest soient racistes, on peut poser la question, défendre cette idée ou défendre le contraire. Mais alors qu’est-ce que prétendait l’unique orateur alternatif admis un court instant à la tribune du 7 février, il a fait l’objet de bousculades, d’intimidations physiques et de menaces. Comme en témoigne la vidéo publiée sur Youtube par Nadia Geetrs. Mais le chahut est voué aux gémonies quand la menace et l’intimidation restent sans réaction de la part des organisateurs. Aucune réaction alarmée du modérateur quand, par exemple, Mme Venner, compagne de Caroline Fourest, gratifia son collègue d’un fauchage dont la judoka a le secret (voir lien précédent).

 

D’autre part, Caroline Fourest, plus encore qu’Hervé Hasquin, dispose d’un accès quasiment libre à une franche importante de la presse quotidienne. Elle a l’occasion de s’exprimer tant et plus sur des sujets aussi divers qu’une seule personne ne saurait s’en prétendre autant multi-experte. Qu’à l’occasion d’un débat, une minorité, contestataire, lui coupe la parole ne peut être sérieusement considéré comme un acte de censure. D’autant que les jours qui suivirent, l’essayiste n’eut jamais une telle audience en Belgique.

 

Autant dire que le chahut n’est ici rien d’autre qu’un moyen d’entrer de force dans un débat auquel on n’était pas convié. Un moyen de forcer la contradiction qui ne faisait pas partie du dispositif prévu initialement par les organisateurs. Nous supposons que les méthodes utilisées par les contestataires devaient être aussi désagréables aux organisateurs du débat que les modalités prévues l’étaient aux yeux des contestataires. Il reste que cette méthode, bonne enfant quoi qu’en disent certains, est tellement commune à l’ULB que la réaction qu’elle suscita cette fois-ci nous est incompréhensible.

 

Il n’est pas question pour nous de nous prononcer sur la pertinence de la « burqa pride » ou sur sa bienséance, mais d’affirmer que rien de ce qui s’est passé ce soir là ne déborde du débat démocratique et d’un sein rapport de forces entre des personnes qui sont en désaccord quant aux modalités du débat et au fond de celui-ci. C’est pourquoi nous entendons dénoncer la désignation unilatérale des participants à la « burqa pride » tels des islamistes ou des fascistes. Ils ne sont ni l’un ni l’autre. Et nous dénonçons avec force l’ambiance de chasse aux sorcières qui sévit autour de l’ULB depuis lors où des individus, des groupes et des associations réclament la tête d’un membre de la communauté universitaire, faisant fi de tout débat et de toute démarche libre-exaministe.

 

Les méthodes inquisitrices ne sont pas de mise à l’Université Libre de Bruxelles qui, sinon, s’en couvrirait de ridicule. Et on ne saurait tolérer qu’elles le deviennent, quelles que soient la qualité des protagonistes, la teneur du débat et l’intensité de la tension qui l’accompagne.

 

Nous réclamons qu’un débat contradictoire, pluraliste et équilibré soit organisé et que les principes qui y président soient ceux de l’ULB et non ceux de la surenchère médiatique sans fondement et de la sanction disciplinaire.

 

 

 

« Article 1

 

L'Université Libre de Bruxelles fonde l'enseignement et la recherche sur le principe du libre examen. Celui-ci postule, en toute matière, le rejet de l'argument d'autorité et l'indépendance de jugement.

 

Article 2

 

L'Université fonde son organisation sur la démocratie interne, l'indépendance, l'autonomie et la solidarité.

 

La démocratie interne postule la garantie de l'exercice des libertés fondamentales à l'intérieur de l'Université et la vocation des corps constitutifs de la communauté universitaire à participer, avec pouvoir délibératif, à la gestion de l'Université et au contrôle de cette gestion. »

 

[extrait des Statuts organiques de l’ULB]


Didier Lestrade

Notes

Signataires : Christine Delphy, Said Bouamama, Pierre Tevanian, Esther Benbassa, Laurent Lévy, Houria Boutelja, Jacob Cohen, Selma Benkhelifa (avocate au Barreau de Bruxelles), Eric Hulsens, Rudi Barnet, Ronnie Ramirez, Marie Helene Bourcier (sociologue), Nacira Guénif (sociologue, Paris), Marc Zune, Jean-Louis Siroux (Sociologue, chargé de recherches FNRS à l'UCL), Judith Butler, Marianne Van Leeuw (Editrice aux Editions du Souffle), Richard Lumumba (fils de Patrice Lumuba), Alain Brossat (professeur émérite Paris 8), Herman de Ley (em. prof. UGent), Joris Note (schrijver/écrivain), Nadia Fadil (KUL), Malika Benarab Attou (Députée au palerment européen, Membre de la commission Culture et Education), Ginette Bauwens (Filosoof), Sarah Bracke (sociologue, KU Leuven), Ramon Grosfoguel (ethnic studies department Berkeley), Philippe Hambye (UCL), Laurent Chambon (sociologue, Minorités.org), Didier Lestrade (Minorités.org).

 

Plus de 1800 personnes ont par ailleurs signé pour le maintien de Souhail Chichah à l’ULB.

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter