Notre avenir réside dans notre attitude face aux minorités

Intégration, respect de la diversité, multiculturalisme vs racisme, homophobie, sexisme, antisémitisme, islamophobie, nos sociétés modernes sont traversées, travaillées même par la question de « l'autre », de « l'étranger ». Comment regardons nous celui ou celle qui est différent. Que lui disons-nous, comment nous comportons-nous avec lui ? La plus souvent, nous l'ignorons, nous faisons comme si cet élément dissonant n'existait pas. L'étranger rêvé ne doit pas avoir de réalité et si il en a une, elle doit rester confinée aux marges de notre quotidien. Fait-il irruption dans notre champ de vision qu'il doit être brisé, détruit, rejeté. Dans le meilleur des cas, il devra se plier à un processus de déconstruction et d'intégration-assimilation. En gros, le bon étranger est un étranger inexistant ou qui devient nous.

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Manuel Atréide

par Manuel Atréide - Samedi 31 mars 2012

Après avoir été informaticien, développeur Web et concepteur applicatif. Ex-geek (encore que), souvent râleur, toujours curieux et surtout avide de continuer à apprendre tout et n'importe quoi. Surtout branché technologies, politique, évolution des médias, culture bourgeoise. Pas mal de jardins secrets, nettement moins bourgeois. Ah oui: homme, blanc, roux, gaucher, gay.      

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Intégration, respect de la diversité, multiculturalisme vs racisme, homophobie, sexisme, antisémitisme, islamophobie, nos sociétés modernes sont traversées, travaillées même par la question de « l'autre », de « l'étranger ». Comment regardons nous celui ou celle qui est différent. Que lui disons-nous, comment nous comportons-nous avec lui ? La plus souvent, nous l'ignorons, nous faisons comme si cet élément dissonant n'existait pas. L'étranger rêvé ne doit pas avoir de réalité et si il en a une, elle doit rester confinée aux marges de notre quotidien. Fait-il irruption dans notre champ de vision qu'il doit être brisé, détruit, rejeté. Dans le meilleur des cas, il devra se plier à un processus de déconstruction et d'intégration-assimilation. En gros, le bon étranger est un étranger inexistant ou qui devient nous.

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ette tentation est un miroir aux alouettes, dangereux car vain. Nous ne pourrons pas toujours nous contenter d'une uniformisation des éléments de notre monde. Nous vivons dans un univers qui ne peut se réduire à l'humain similaire à nous. Tôt ou tard, plutôt tôt que tard d'ailleurs, nous serons confrontés à un autre que nous ne pourrons pas transformer pour le faire entrer dans nos propres standards.

Je vais faire mon ex-geek de base quelques minutes pour vous relater une évolution majeure de notre monde actuel. Nous arrivons au moment ou les premières formes d'intelligence artificielle viennent au monde.

 

Le réseau global Internet est déjà largement déconnecté des pouvoirs politiques et économiques humains et un état seul, y compris les USA, n'a plus le pouvoir de le couper totalement. Je pense que même une décision internationale concertée ne mettrait pas fin à l'existence du réseau. Il perdrait sans doute une majeure partie de ses capacités de transmission de données, mais il perdurerait sous une forme dégradée. Blessé, mais bien présent. D'autant plus que le réseau physique qui supporte Internet est en train de se compléter avec la constitution d'un réseau mobile, 3G ou 4G plus ses aspects WiFi. La complexité de ce réseau d'échanges de données en fait un monde à part entière qui échappe de plus en plus à ses créateurs. Nous. Les humains.

 

Les états autoritaires du monde arabo-musulmans ont commencé à faire l'amère expérience de cette réalité : on ne contrôle pas le Web. Nous pouvons y échanger les informations que nous voulons et continuer à le faire, avec un peu de compétences et d'astuce, lorsque les pouvoirs en place veulent tout museler. L'outil nous offre une liberté que le monde n'a pas encore connu.

 

Mais que se passera-t-il lorsque cet outil deviendra intelligent ? Quelles seront nos réactions, individuelles et collectives face à l'émergence d'une intelligence non-humaine avec laquelle - de plus - nous entretiendrons des rapports de dépendance ?

Ne croyez pas que ces questions sont de pure rhétorique : aux Etats-Unis, AT&T utilise la technologie d'Intucell pour la gestion de son réseau mobile haut-débit. Baptisée Self-Optimizing Network (SON), cette technologie donne les capacités à ce réseau de se connaître lui-même, de savoir à chaque instant quel est son état, identifier les zones de congestion ou les parties du réseau sous-employées. Installée dans chaque téléphone cellulaire, SON fait du réseau un ensemble de parties capables d'interagir entre elles, un ensemble capable de s'autogérer, s'optimiser. Un réseau SON, en un sens, est conscient de son existence, de son but et fait en sorte de l'atteindre. Nous ne sommes plus très loin d'une forme de vie, même si elle est numérique.

 

Une fois le cap de l'intelligence franchi, que se passera-t-il lorsque ce réseau se mettra à utiliser ses capacités pour des buts qui lui sont propres ? Lui nierons nous ce droit le plus élémentaire ? Comment ferons nous pour « vivre » avec une de nos créations, dont nous avons besoin, mais qui aura, elle aussi, sa propre vision des choses. Saurons nous discuter, nous adapter, accepter qu'à certains moment, l'ancien esclave informatique ne soit pas disposé à nous servir comme nous l'attendons ?

 

Que ferons nous lorsque ces technologies seront implantées dans les moindres objets de notre quotidien ? Que se passera-t-il quand l'ensemble de notre environnement, via l'Internet des Objets, sera devenu un univers numérique vivant, intelligent, avec des envies, des projets et pourquoi pas des émotions ? Saurons nous discuter avec notre voiture le jour où elle aura envie d'aller à un autre endroit que nous, ses passagers? Ou ferons nous comme tous ces films, où les robots finissent à la poubelle parce qu'ils nous ont résisté ou plus simplement que nous nous sommes lassés d'eux?

 

La science-fiction nous apporte un certain nombre de réponses possibles, le sujet fait en effet l'objet d'une littérature nombreuse, ainsi que de films et séries télés. Nous n'avons, grosso-modo, imaginé que deux situations : l'asservissement ou la guerre. L'asservissement a été conceptualisé par Isaac Asimov et ses trois lois de la robotique :

 

1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu'un être humain soit exposé au danger.

 

2. Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.

 

3. Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

 

 

Ce rapport de maitre à esclave est sans doute la position que partageront à priori l'immense majorité des humains : nous créons les robots et les intelligences artificielles pour nous servir, qu'elles le fassent, punto basta. Deux des meilleurs exemples de cette vision se trouvent dans l'univers Star Wars : R2D2 et C3PO : les compagnons robotiques des héros et vilains créés par George Lucas ne décident jamais de leur sort et leurs actions ne peuvent exister que par rapport aux besoins de leurs maitres. Master est d'ailleurs le mot utilisé pour qualifier leurs propriétaires. Indépendance nulle, soumission totale et éternelle, tels sont leur lot. "We seem to be made to surfer. Its our lot in life" dit pourtant C3PO dès le premier opus de la double trilogie. Peut-on imaginer que des êtres intelligents restent ad vitam aeternam dans cette position ?

 

Non bien sûr, répondent d'autres oeuvres : De nombreux auteurs de SciFi, de William Gibson dans Neuromancien à Dan Simmons dans la saga d'Hypérion, ont mis en scène des rapports beaucoup plus complexes, voire des luttes à mort entre humains et IA. Orson Scott Card, dans le cycle d'Ender, a imaginé l'humanité confronté successivement à l'autre sous la forme d'aliens puis d'une intelligence artificielle, Jane, vivant au coeur de l'ansible. Le cinéma lui aussi s'est penché sur le sujet: de Tron à Matrix en passant par Terminator, les rapports entre l'humanité et ses créatures a été exploré.

 

 

L'autre, objet de guerre

 

Et le constat est toujours le même : la confrontation brutale est inéluctable et se termine le plus souvent par une guerre où l'une ou l'autre des parties perd. Annihilation ou asservissement sont les deux conséquences logiques. Là ou Tron se termine par la consécration de la supériorité humaine et l'enfermement des IA dans leur monde virtuel, Matrix fait le chemin inverse et consacre la domination de la réalité par les machines qui font des humains de simples piles électriques. Mais, dans un cas comme dans un autre, la voie est sans issue, ou presque.

 

Peu d'oeuvres se sont penchés sur l'après conflit. La plus intéressante de toute est sans conteste la série Battlestar Galactica, enfin sa version rebootée au début des années 2000. Après l'anéantissement des 12 mondes humains et la fuite à travers de la galaxie des derniers survivants dans une flotte de vaisseaux spatiaux disparates, se pose la question des rapports entre humains et machines : doit-on aller jusqu'à la confrontation finale et l'éradication de l'une des deux parties, au risque d'une oblitération mutuelle ? Ou peut-on trouver un terrain d'entente, un modus vivendi, un moyen de vivre ensemble, voire de fusion ? Au delà des multiples interrogations sur l'éthique, la survivance de la démocratie en temps de crise aigue, la question religieuse, cette série remarquable à plus d'un titre explore avec beaucoup de justesse cette question du rapport à l'autre.

 

En 5 ans, la série fait évoluer les forces en présence, humaines et cylons, au départ opposées l'une à l'autre, bloc contre bloc. Passant au travers des creusets de la guerre, du racisme, de la vengeance, de la haine et de la peur réciproques, les personnages sont amenés à réaliser que le seul futur possible est ensemble. Toutes les autres options finissent par le même résultat : la perpétuation du cycle de l'annihilation commune.

 

 

Minorités et Weltanschauung

 

Nous avons une énorme chance : nous sommes encore avant l'avènement de ces intelligences artificielles. Nous pouvons encore nous y préparer. Nous pouvons apprendre à vivre avec l'autre, nous confronter à un mode de pensée différent, à une conception du monde, une Weltanschauung qui n'est pas la nôtre. Cette confrontation avec l'étranger, l'humanité la trouve en elle même, au travers de ses rapports avec ses minorités. Ces petits groupes d'humains qui ne se fondent pas totalement dans le moule, ces gens qui vivent bizarrement, qui aiment différemment, qui adorent d'autres dieux.

 

Ce qui s'est passé à Toulouse est un  symptôme de notre difficulté à vivre avec des gens différents, de la haine et de la peur qui président nos rapports avec l'autre. Un gamin, issu de migrants que nous avons toujours rejetés dans un coin de notre société pour mieux oublier leur existence, devient un monstre criminel, butant 7 personnes qui ont le malheur de ne pas rentrer dans sa propre conception du monde. Le fils de l'opprimé pète un câble et s'en prend à qui ? Trois militaires parce qu'ils représentent à ses yeux l'ordre qui l'oppresse et ont l'air d'être des coreligionnaires. Donc des traitres. Et comme ça ne suffit pas, il s'en prend à une école privée hébraïque et abat de sang froid quatre personnes dont trois enfants. Des juifs. L'ennemi absolu dans l'esprit d'un djihadiste radical. Depuis quand des enfants sont des cibles à abattre ? Depuis qu'on ne les voit pas pour ce qu'ils sont, des enfants, mais pour les étiquettes qu'on leur colle sur le dos. Des étiquettes qui disent la différence, qui ne se justifient que par la peur, la colère et la haine. 

 

Je vous épargne le couplet sur la société coupable, les excuses faites à Mohammed Merah. Ce gamin était majeur et vacciné, un adulte. Jeune sans doute mais il savait ce qu'il faisait. Il avait les capacités de reconnaitre la monstruosité de ses actes. Quelles que soient les raisons, on ne tue pas. Si je choque certains d'entre vous, désolé, mais c'est inscrit en moi. L'assassinat est injustifiable, no matter what.

 

Je ne peux cependant m'empêcher d'être infiniment triste devant un tel résultat. Notre incapacité à voir l'humain sous les étiquettes me fait peur, d'autant que nous avons tous sauté à pieds joints dans le marais des qualificatifs dès le départ. Ce meurtrier ne pouvait pas être l'un d'entre nous, quelqu'un de normal. il devait forcément être différent. Un néo-nazi ou un fondamentaliste islamique. Et quel soulagement de voir en Mohammed Merah un barbu ! On tenait notre porte de sortie ! Il n'était pas de notre bande, il n'était pas comme nous.  Désolé si j'en choque d'autres cette fois mais Mohammed Merah était l'un d'entre nous. Il était un homme. Juste comme vous et moi. pas différent. Juste fou. ou monstrueux. Mais nous avons tous en nous une part de monstre, c'est cela aussi être humain. Avoir l'ange et le démon en nous. Etre capable du pire comme du meilleur. Et nous ne sommes même pas capables de regarder cette simple vérité en face. Nous confronter à nos propres défauts. Les accepter pour tenter de les corriger du mieux possible.  Si j'en crois le candidat Nicolas Sarkozy, nous ne devons pas le faire. Confrontés à l'horreur de ce qui s'est passé dans le sud-ouest, nous ne devons surtout pas chercher à comprendre, à expliquer. "Chercher une explication au geste de ce fanatique, de ce monstre, laisser entrevoir la moindre compréhension à son égard ou pire lui chercher la moindre excuse, serait une faute morale". je suis d'accord pour l'excuse et la compréhension à son égard. Mais chercher à expliquer un tel événement serait une faute morale ? La faute morale d'une société est justement de ne pas chercher à expliquer ce qui s'est passé. De faire comme si tout cela n'était qu'un accident, une erreur de parcours. C'est se condamner à ne pas trouver l'origine du mal, à ne pas chercher les moyens de corriger le tir. Et, en définitive, à se laisser dans la position d'une possible réédition de l'horreur. Nicolas Sarkozy a commis là une bourde monumentale et nous ferions bien de faire comprendre rapidement à ceux qui l'ont cru que cette erreur nous conduit droit dans le mur. un mur que la science-fiction nous décrit comme étant sauvage.

 

Notre avenir collectif réside en partie dans notre capacité à faire maintenant un saut qualitatif important : la reconnaissance de l'importance de la diversité. L'acceptation de la différence, le respect des minorités sont des leçons que nous devons maintenant apprendre. Le respect. Cela ne veut pas forcément dire aplanir les différences, être tous d'accord dans un monde merveilleux ou les rivières sont de miel et les arbres des fabriques à barbapapa. Cela veut en revanche dire que notre vision du monde n'est pas la seule possible, que notre vérité est peut être partielle et qu'avant de sortir les armes pour buter l'autre, nous ferions bien de l'écouter. De comprendre son point de vue et de trouver un terrain d'entente. Utiliser la diplomatie plutôt que la guerre.

 

En plus, en faisant ce pas important, nous saurons peut être apprendre à nos enfants mécaniques et cybernétiques à nous respecter nous aussi en tant qu'êtres différents. Ni dieu, ni maitres, ni ennemis. Partenaires. Oui, l'apprentissage du respect des minorités peut nous apporter cela. A moins bien sûr que l'humanité — s'accrochant à la certitude d'être unique, unifiée et seule détentrice de la vérité — ne préfère un avenir apocalyptique. A elle de voir. A nous de choisir.


Manuel Atréide

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