Alerte sur la pratique du slam chez les gays

La communauté gay a toujours été un lieu d'expérimentation des drogues dites récréatives et les circuits des drogues apprécient la « promotion » produite par les minorités qui servent de cibles. Les gays et les ravers ont introduit l'ecstasy à la fin des années 80. Vingt ans plus tard, le même groupe a accompagné l'essor du GHB en Europe et les décès ou les accidents graves ont été nombreux dans les clubs gays. Depuis quelques années, le Crystal a fait son apparition en France et il est aujourd'hui dépassé par la pratique du slam, qui consiste à s'injecter plusieurs drogues, souvent en complément de produits érectiles. Nous nous sommes tournés vers le Dr Philippe Batel, qui dirige une consultation drogues de synthèses à l'Unité de Traitement Ambulatoire des Maladies Addictives de l'Hôpital Beaujon à Clichy pour lui poser des questions simples sur cette pratique. Le slam reste un sujet presque tabou chez les LGBT, comme l'alcool ou d'autres dépendances. Il est temps de lancer une alerte afin que les consommateurs de drogues prennent conscience des risques encourus et que les services médicaux s'ouvrent à la culture qui entoure ces pratiques, clairement liés à des épidémies telles que le VIH, les IST ou les hépatites. Quelque chose dont on aimerait entendre parler pendant ce week-end du Sidaction, quoi.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Samedi 31 mars 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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La communauté gay a toujours été un lieu d'expérimentation des drogues dites récréatives et les circuits des drogues apprécient la « promotion » produite par les minorités qui servent de cibles. Les gays et les ravers ont introduit l'ecstasy à la fin des années 80. Vingt ans plus tard, le même groupe a accompagné l'essor du GHB en Europe et les décès ou les accidents graves ont été nombreux dans les clubs gays. Depuis quelques années, le Crystal a fait son apparition en France et il est aujourd'hui dépassé par la pratique du slam, qui consiste à s'injecter plusieurs drogues, souvent en complément de produits érectiles. Nous nous sommes tournés vers le Dr Philippe Batel, qui dirige une consultation drogues de synthèses à l'Unité de Traitement Ambulatoire des Maladies Addictives de l'Hôpital Beaujon à Clichy pour lui poser des questions simples sur cette pratique. Le slam reste un sujet presque tabou chez les LGBT, comme l'alcool ou d'autres dépendances. Il est temps de lancer une alerte afin que les consommateurs de drogues prennent conscience des risques encourus et que les services médicaux s'ouvrent à la culture qui entoure ces pratiques, clairement liés à des épidémies telles que le VIH, les IST ou les hépatites. Quelque chose dont on aimerait entendre parler pendant ce week-end du Sidaction, quoi.

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Est-t-il temps d'émettre une alerte concernant l'usage de plus en plus inquiétant du slam chez les gays?

Philippe Batel : Je crains qu'il soit presque déjà trop tard. Comme souvent, la créativité des usagers de drogues, la rapidité de l'installation d'un phénomène et sa diffusion dans un réseau fermé intensément interactif ont pris de court les observateurs et les soignants. Nous avons toujours un train de retard et l'absence d'une politique de prévention ambitieuse et anticipatrice nous conduit le plus généralement à regarder passer les suivants. La « mode » du slam est d’ores et déjà bien installée.

 

 

Qu'appelle-t-on le slam et quelles sont les nouvelles drogues associées ?

 

Le SLAM désigne une pratique d'injection intraveineuse de produit psychoactifs. Les "toxicos" se "fixent" et les gays se "slamment". On notera la différentiation sémantique anglicisante visant sans doute à rendre plus hype, attractive et spécifiquement communautaire un comportement associé à la toxicomanie dure. Initialement, le produit slammé chez les gays était la cocaïne, essentiellement dans un contexte d’usage sexuel. La rareté de l’accès à la métamphétamine[1] a longtemps protégé la diffusion de ce mode d’usage. Les expériences initialement développées dans le cadre sexuel avec ce produit ont, par l’intensité et la durée des effets, instauré une sorte de « gold standard », un « graal absolu » de la baise sous produits. Les plans « chems » pouvaient alors explorer la quatrième dimension. L’émergence d’une nouvelle vague de drogues de synthèses, les cathinones a installé le phénomène en le diversifiant. Leur chef de file, la méphédrone a connu un succès très rapidement facilité par les forums, le « chem triage » sur les sites de rencontres et de recrutement et une médiatisation sans doute imprudente. Classés comme stupéfiants de classe B depuis juin 2010, des produits dérivés tels que NRJ2, NRJ3, 4-MEC, MDPV, Legal speed, DMC, MDAT, etc… ont rapidement remplacé la méphédrone et les usagers désignent encore souvent ces produits du nom générique de « méph »…

 

 

Existe-t-il un profil d'usagers de slam chez ces hommes gays?

 

Ces dérivés amphétaminiques ont des effets empathogènes et euphorisants qui se situent entre ceux de l’ecstasy et l’amphétamine. Ils sont très désinhibiteurs et stimulent la sexualité. Ainsi, la très grande majorité des patients qui consultent dans mon service d’addictologie ont initialement utilisé ces produits dans pour agrémenter une sexualité dite à risque (multi-partenaires, fist, SM, etc). Les consultants ont tous les âges, principalement moins de 40 ans, certains sont très jeunes, moins de 25. Ils avaient commencé  à utiliser ces produits par voie orale (ingestion) ou inhalation (snorting par le nez) dans un contexte sexuel.

 

 

Justement, le SNEG aborde déjà les problèmes de consommation de drogue et d'alcool dans le cadre de la sexualité à risque. Voit-on les mêmes problèmes chez les hétéros qui, on le voit chez les jeunes, ont aussi une sexualité très libérée à base de binge d'alcool ou de drogues?

 

La pratique du Binge Drinking en population générale et hétérosexuelle n’est pas spécifiquement associée à une hypersexualité comme elle peut l’être avec ces cathinones chez les homosexuels qui entrainent de véritables « marathons de baise » sur plusieurs heures ou jours; il existe en revanche des prises de risques fréquentes avec des rapports sexuels non protégés chez les adolescents sous l’influence de l’alcool ou d’autres produits.

 

 

La popularité du slam chez les gays en France est-elle la même que celle qui est vue aux USA ou dans nos pays voisins?

 

Assurément, nous sommes dans un phénomène international qui a pris ses racines aux Etats-Unis derrière la « révolution » de la métamphétamine dans les comportements sexuels chez les gays. Après avoir été inhalé et fumé, le Crystal et ses dérivés de la méphédrone se sont rapidement injectés. Propagé aux pays d’Europe du Nord ce phénomène commence à inquiéter les autorités britanniques et les Allemands.

 

 

Quelles sont les complications physiques de ces pratiques ?

 

L’injection intraveineuse est associée à un risque élevé d’abcès local (bras et avant-bras), d’infections du cœur (endocardites), d’embolies infectieuses à staphylocoques et de phlébite. Le risque d’accidents cardiaques, d’infarctus du myocarde et de mort subite a été bien repéré chez les injecteurs de cocaïne et de Crystal. Enfin la transmission des virus de l’hépatite B et C ainsi que le VIH est importante.

 

Parlons des complications psy et comportementales...

 

La cocaïne, le Crystal, la méphédrone et toutes les cathinones en général sont des puissants psychotropes qui modifient considérablement le comportement (ils sont pris généralement pour cela…). Certains de ces produits peuvent provoquer, à l’injection des symptômes anxieux majeurs comme des attaques de paniques ou des symptômes psychotiques comme des sentiments de déréalisation ou des délires paranoïaques. La totale déshinhibition entraîne une libération de la parole mais aussi une perte totale du sentiment de faim ou de soif. La déshydratation et la dénutrition menacent bien souvent les grands consommateurs. Des troubles de la mémoire et une perte totale de la notion du temps font effacer tout repère temporel et les mauvaises expériences en fin de trip. Enfin, certains psychostimulants injectés comme la cocaïne provoquent des fantasmes d’automutilation comme des scarifications ou des amputations partielles avec des passages à l’acte rares mais très violents. La désocialisation est enfin une dérive comportementale fréquente liée à la perte d’emploi et la restriction majeure du champ social aux quelques initiés. La descente peut être accompagnée de symptômes dépressifs majeurs et surtout, une furieuse envie de se reslammer.

 

 

Le slam concerne encore peu de monde. Est-il démocratisable? Comme souvent, ces drogues sont testées ou promotionnées à partir de niches spécifiques .

 

Il est à espérer que cette conduite reste dans sa niche. Nos patients nous expliquent qu’ils ont longtemps considéré que le slam était beaucoup trop stigmatisant et effrayant pour eux. Puis, un jour, à force d’en avoir entendu parler et au hasard d’une rencontre dans un plan, ils se sont laissés initier.

 

- Quel effet ont ces drogues sur les phénomènes de dépendance ou de compulsion sexuelle?

100% de nos patients consultants pour un mésusage de cathinones répondent au critère de l’addiction sexuelle et la très grande majorité le reconnait et déclare en souffrir. Si ces produits augmentent la libido et favorisent les rapports sexuels répétés, compulsifs et rarement satisfaisants, les usagers décrivent très souvent un glissement et un appauvrissement des conduites sexuelles. Le scénario habituel est le suivant : 1) Le produit est pris initialement pour agrémenter une sexualité de petit groupe. 2) Ce groupe va se fidéliser en plans communs réguliers et slammés. 3) Très vite, la prise de produit va perturber la sexualité au point de s’y substituer 4) Le sexe devient alors un alibi pour une prise commune de drogues. L’étape suivante est le développement d’une dépendance telle que le slammeur va se piquer seul chez lui ou pour partir travailler.

 

Selon vous, que faudrait-il faire?

 

Je pense qu’il est urgent pour que la communauté gay tout entière se mobilise et évite que cette conduite devienne un standard associé notament aux sexualités dites hard. Une prévention de réductions de risques à l’injection est à diffuser, notamment sur les sites de rencontres dédiés à ce type de sexualité. Enfin, il faut rendre visibles les consultations spécialisées telle que celle de mon service à l’hôpital Beaujon.

 

 

Comment rompre le déni très fort dans cette pratique avec beaucoup d'usagers qui prétendent ne pas savoir que c'est une dépendance ?

 

Je ne suis pas inquiet pour cela, les problèmes liés à l’injection surviennent toujours un jour ou l’autre dans un groupe de slammeurs et s’ils viennent gâcher souvent la fête, ils confrontent aussi un peu tard les usagers sur la perte de contrôle. Ce n’est plus que jamais le moment pour demander de l’aide.


Didier Lestrade

Notes

[1] Crystal, Ice ou Tina

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