J. Edgar et Shame

J'aime bien aller au cinéma en retard. Cela ne me dérange pas de rater un film dont tout le monde parle quand tout le monde en parle, quand les salles sont bondées, quand il faut participer soi-même à la promotion. Je préfère cette période incertaine, juste avant que le film ne disparaisse totalement, quand le buzz s'estompe, quand c'est la dernière chance. Le brouhaha de la sortie s'est dissipé depuis longtemps, il est possible de se laisser aller à un nouveau genre de chronique de cinéma à rebours pour revenir sur Edgar J. et Shame, deux films qui ont abordé certains sujets communs aux gays.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Samedi 17 mars 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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J'aime bien aller au cinéma en retard. Cela ne me dérange pas de rater un film dont tout le monde parle quand tout le monde en parle, quand les salles sont bondées, quand il faut participer soi-même à la promotion. Je préfère cette période incertaine, juste avant que le film ne disparaisse totalement, quand le buzz s'estompe, quand c'est la dernière chance. Le brouhaha de la sortie s'est dissipé depuis longtemps, il est possible de se laisser aller à un nouveau genre de chronique de cinéma à rebours pour revenir sur Edgar J. et Shame, deux films qui ont abordé certains sujets communs aux gays.

I

l faut dire tout de suite que les critiques de cinéma ont raté un élément central de J.Edgar. Si on a effectivement parlé de l'outing au moment de la sortie du film, peu se sont penchés sur le fait que le premier outing moderne d'envergure, en 1989, ait concerné Malcom Forbes, un nom aussi célèbre que Edgar J.Hoover. Il aurait fallu raconter en vitesse, ou au moins le mentionner, comment Michael Petrelis et Michelangelo Signorile en ont fait un cas d'école, au point que ce dernier a développé un livre enlier autour de ce cas et d'autres dans Queer In America (1993) et Outing yourself (1996). C'est ainsi, dès le début, que l'on apprend que le mouvement moderne sur l'outing a commencé aux USA d'une manière souterraine tout en étant très vite repris par la nouvelle presse gay new-yorkaise post ACT UP comme Queer Weekly et OutWeek (qui n'ont pas vécu longtemps, c'est vrai). C'est donc la presse gay, mark my words, qui a soulevé ce sujet et fait pression sur des personnalités LGBT pour les mettre devant leurs contradictions politiques. Imaginez ça un jour en France. OK, la vie privée est un domaine particulièrement protégé dans notre pays, mais nous savons bien que ce n'est pas la seule raison pour laquelle l'outing n'existe pas en France. Le principal élément, c'est la lâcheté.

Nous assistons ici à un exemple typique de militantisme oublié, soit parce que les journalistes n'ont pas fait leur travail, soit parce qu'ils n'étaient pas là quand ça s'est passé, ce qui est tout à fait excusable. Michelangelo Signorile a été le journaliste à l'origine de tout ce mouvement et il est quasiment impossible de faire un article sérieux sur l'outing si l'on oublie de le mentionner. C'est dans Wikipedia, bordel. Dans ses livres, il décrit en long et en large tout le processus politique qui se déroule quand on fait pression sur un gay célèbre au placard qui prend des positions honteuses sur l'homosexualité.

 

À l'époque du décès de Hoover, en 1972, très peu de personnes étaient au courant de son homosexualité. C'était un fait établi dans le milieu de la politique et des médias, mais l'immense majorité des Américains ne savait pas que cet homme abject, qui avait imposé son influence policière et politique sur plusieurs mandats présidentiels, était une grosse toune. Le secret avait bien été gardé, tant Hoover était en possession d'autres secrets sur tout le monde en Amérique. Même décédé, il restait dangereux et bénéficiait des relais dans la classe politique, protégeant son souvenir. Cette couverture post mortem a été évoquée par Clint Eastwood qui a été obligé de ne pas trop révéler de détails croustillants sur Hoover, pressions exercées sur l'entourage politique et familial de ce dernier. En effet, s'il est quasiment impossible d'affirmer de nos jours des évidences du genre « Thoreau était gay » ou « Jeanne d'Arc était lesbienne », alors imaginez l'impossibilité de se rapprocher de la mémoire d'une teigne comme Hoover.

 

La stratégie de s'attaquer à des leaders politiques fut déterminante pour garantir un effet maximal dans l'entreprise d'outing. Déjà, en 1991, comme je le raconte dans mon livre Act Up, une Histoire, les murs de l'East Village avaient été recouverts d'affiches en noir et blanc, montrant un visage célèbre de célébrité, avec le message "Absolutely Queer". C'était choquant, drôle, non signé. La même année, Boy George reprenait exactement la même maquette pour son maxi militant hyper rare, Absolutely Queer (1991), ce qui prouvait que l'exemple de Signorile avait franchi l'Atlantique, ce qui a ainsi entraîné les campagnes massives d'outing menées par OutRage qui ont touché, par exemple, une partie non négligeable du clergé britannique.

 

Michelangelo Signorile, en devenant le « pionnier de l'outing », a favorisé la publication, en 1993, de la biographie d'Edgar J.Hoover par Anthony Summers qui fut le premier à révéler l'homosexualité du patron du FBI. Le choix d'Hoover était judicieux à plusieurs titres. D'abord il était décédé depuis 1972 et je fais partie de ces gens qui pensent qu'ON A LE DROIT DE SE MOQUER DES MORTS QUAND C'EST DES SALAUDS OK? Il fallait littéralement sortir de force Hoover de sa tombe et le traîner sur le sol pour lui régler son compte. Bien sûr, il y a toujours des âmes charitables pour dire qu'il ne faut pas troubler le sommeil des morts, mais fuck that quand cet homme était le symbole de la terreur la plus réactionnaire de son temps. Et puis, les partisans de l'outing considéraient eux-mêmes que Hoover ne s'était pas gêné pour détruire la réputation de centaines de personnalités, mortes ou vives. C'était la moindre des rétributions. Ensuite, cette information était majeure car elle concernait un homme d'envergure, un vrai maverick politique, ce qui voulait dire qu'il n'y aurait pas de limite de notoriété dans l'outing et que même les intouchables pouvaient être atteints. Il n'y aurait donc pas de plafond de verre et il était important de ne pas commencer l'outing avec une proie facile : il fallait cibler le sommet de l'Etat. C'est ce qui a permis à Tony Kushner, par exemple, de s'attaquer au célèbre procureur Roy Cohn, une copine de Hoover pendant les années 50, dans Angels In America (1991).  Ce qui prouve, s'il en est besoin, que l'outing a indirectement inspiré une des plus grandes pièces de théâtre du répertoire américain. Enfin, Hoover et Cohn étaient des cibles idéales dans le sens où ils représentaient le mal absolu du maccarthisme pour beaucoup d'Américains, des hommes si déterminés à faire souffrir leurs ennemis que même les présidents populaires comme Roosevelt et Kennedy ne purent rien contre eux. L'outing était un acte de vengeance, non pas un maccartisme à l'envers, ainsi que l'ont prétendu certains, mais aussi un acte de justice moderne, pas celle qui est délivrée au tribunal, non, une justice populaire et homosexuelle.

 

Les journalistes français, si érudits sur le cinéma, ont ainsi raté une occasion de parler de l'outing dans un film qui ne parle, finalement, que de ça. On voit ici la difficulté française à cerner les stratégies militantes modernes qui ont pourtant été testées et réussies à l'étranger depuis maintenant.... deux décennies. L'outing est un outil qui marche, qui a été mené à l'étranger avec succès et personne en France ne veut le toucher, même à l'époque d'Internet qui est précisément, on l'a vu avec WikiLeaks, son support médiatique naturel. Personne n'a envie de jouer avec les stars dans un jeu de chasse à la souris qui est précisément le jeu préféré des médias. C'est toute la discussion sur le off the record qui réapparait régulièrement en France et qui, finalement, n'aboutit à rien puisque les médias français n'ont toujours pas tiré la leçon de DSK qui parvient à se promener à Cambridge sans trop de tracas. Nous sommes dirigés par un système de bullying politique imposé par les puissants qui dicte aux médias de se taire quand ils décrivent avec précaution les scandales qui traînent dans les couloirs.

 

J Edgar est un film qui aurait pu contribuer à débloquer cette situation si les médias avaient poursuivi l'enquête, non pas sur KEZACO l'outing mais pourquoi cela ne s'est pas fait en France? Et pourquoi cela ne se fait toujours pas?Finalement, et c'est son droit, Clint Eastwood reste très poli face à Edgar Hoover. Le scénario se focalise surtout sur la relation torturée entretenue entre Hoover et Clyde Tolson, son « mari » et collaborateur dans la vie. Par exemple, on ne nous montre jamais de scène de sexe, comme si ces deux hommes avaient eu une relation platonique, ce qui est possible mais bon, pas à nous quoi. Pour Eastwood, le film n'avait pas pour vocation de parler de l'outing. C'est sa prolongation médiatique qui aurait du développer le sous-texte du film. Car le travail de Michael Petrelis et de Michelangelo Signorile est à l'origine de tout ça et il aurait sûrement été impossible d'aborder cette histoire sans eux. L'outing est une autre manière de  défoncer un mur institutionnel par la base, comme un coup de bélier contre la porte d'une forteresse. Une autre forme de désobéissance civile plus radicale. Et Internet vous l'offre. Mais saurez-vous l'utiliser ?

 

 

Ceci est bien une pipe

 

Trois mois après le tremblement émotif causé par Shame sur FB et Twitter, il est temps de revenir sur la réaction épidermique d'un certain nombre d'homosexuels confrontés à leurs petits secrets. Le film de Steve McQueen est, après tout, le premier long métrage qui aborde la dépendance à la pornographie dans le milieu aisé de Manhattan. Sur Facebook, les gays ont réagi à ce film comme s'il touchait un nerf très sensible, celui d'une décennie de sexe sans contrôle et souvent sans capote, sur fond de boulimie de drague sur GayRomeo et Bear.com, de débauche de cul à Berlin et Barcelone et de grand slam sexuel dans les partouzes. Des sujets très importants qui touchent beaucoup de monde comme le téléchargement de films de cul et comment ces films interfèrent avec les relations avec les personnes de la vraie vie, le romantisme contemporain et l'idée même de l'amour. En substance, Shame illustre le besoin très masculin de la performance, la coke et l'alcool, la violence des coups et des blessures, l'envie de souffrir physiquement pour sortir d'une vie facile et d'un travail trop privilégié, à base de costumes de designer, de chemises et de cravates codifiées, d'appartements sobres mais bourrés de design. C'est Monocle de Tyler Brulé one step further, quand le style devient une prison au lieu d'être une voie de liberté.

 

Sur FB, une gêne s'est exprimée à travers les commentaires de journalistes gays assez connus. Quand ce n'était pas la gêne, c'était une certaine colère face au message prétendument moraliste du film. A quoi on répondait avec ironie en disant que le film s'appelle Shame, ou Honte, ce qui est décrit dans le dico sous ces termes :

- Sentiment d'abaissement, d'humiliation qui résulte d'une atteinte à l'honneur, à la dignité : Couvrir quelqu'un de honte

- Sentiment d'avoir commis une action indigne de soi, ou crainte d'avoir à subir le jugement défavorable d'autrui : Rougir de honte.

- Sentiment de gêne dû à la timidité, à la réserve naturelle, au manque d'assurance, à la crainte du ridicule, etc., qui empêche de manifester ouvertement ses réactions, sa manière de penser ou de sentir : N'avoir aucune honte à avouer ses sentiments.

 

Bon alors si des folles érudites ne comprennent pas le sens du mot du titre du film, il y a un vrai problème de culture générale. Ben oui patate, ça parle de honte, parce que le personnage principal du film, joué par Michael Fassbender, est mal à l'aise avec sa collec de revues et films  porno et il la cache dans plein d'endroits de son appartement comme un teen-ager alors que moi, par exemple, j'ai rassemblé tous mes DVDs de cul dans le plus beau meuble du salon, une sorte d'autel porno, un buffet Henri III pimpé (j'envisage d'y mettre de la dry ice par derrière comme s'il sortait du set de The Osbournes - nan je rigole). Ces gays étaient mal à l'aise face à leur propre système de drague, leurs propres compromissions face à une éthique romantique, car ils sont souvent seuls quand ils se comportent ainsi, pas de témoins. C'est le cercle vicieux de la drague de maintenant. Ils sont captivés face au flot ininterrompu de porno pas toujours safe, ils s'imaginent que c'est comme ça dans la vraie vie, du coup ils se comportent comme Fassbinder dans la scène de sexe avec sa collègue de bureau qu'il congédie d'un geste après le cliché de la panne sexuelle. OK, t'arrives pas à bander, c'est pas très original et c'est sûrement pas la peine pour se comporter comme un porc face à une nana adorable et sexy en plus. Il s'agit d'un mec qui va se branler dans les chiottes de son bureau, for fucksake ! Tu peux pas attendre de rentrer chez toi peinard ?

 

Cet embarras communautaire est celui qu'on trouve à chaque fois que l'on ose discuter de ce qui se passe dans la vie des gays et même si le film est à 90% hétéro, la scène du bordel gay est le moment dark du film, plongée dans un halo de lumière rouge et de sexe dans des backrooms, tard dans la nuit. Et c'est comme par hasard le seul moment où le personnage semble prendre son pied d'une manière simple (après tout, c'est juste une pipe).

 

Le but du film est précisément de provoquer cette gêne, mais je trouve typique l'expression de cette gêne quand une grande majorité des gays a connu ça un jour ou un autre. Woa, ça vous dérange vraiment de voir au cinéma un truc que vous faites tous les jours? Vous espérez, encore une fois, que votre "jardin secret" restera toujours préservé par l'anonymat? Mais on vous voit à poil, les 4 pattes en l'air sur tous les sites de drague et il suffit de copier votre image pour la distribuer à des millions de personnes sur Tumblr! Helloooooooo ? Dichotomie / contraste ? On réalise alors que les âmes sensibles qui se sont exprimées sur FB sont bien trop fragiles, surtout pour être à ce point chamboulées par un film moral, oui, ce mot « moral » qui donne des boutons à tout le monde et qui est l'équivalent d'une anschluss entre le too much et la séance du Narcotiques Anonymes. Comme dit Fred Astaire à Jack Lemmon dans The Notorious Landladady (1962) : "Je commence à comprendre comment ton cerveau fonctionne et cela me terrifie". Finalement, J. Edgar et Shame sont des films qui représentent des portes de sortie de la honte et rares ceux qui y voient les clés pour quitter tout ça. Ils ont plutôt envie de filer direct au toilettes pour se branler à nouveau vite fait, sans plaisir.


Didier Lestrade

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